D’un printemps à l’autre puis au suivant

Le suivi de ma grossesse a été chaotique.

Et non, ce n’est pas une vieille histoire. Elle est encore très vivante.

J’avais une gynéco. Elle me suivait depuis l’adolescence. Elle était reconnue, elle avait une bonne réputation. Elle avait aussi une manière d’asséner ses vérités qui me rassurait terriblement quand j’étais une ado un peu paumée avec son corps puis même par la suite. Être suivie par ce médecin était simple. Elle savait ce qui était bien, ce qu’il fallait faire. Il se trouve que ses vérités concernant la pilule, le stérilet, les hormones collaient à mon cas. C’est une chance.

Quand je suis tombée enceinte, c’est elle que j’ai appelé.

Un coup de fil, un rendez-vous, des larmes de retour dans ma voiture. J’en avais eu e ne pouvais plus fonctionner avec les vérités de cette personne, avec ses « Bien » et « Mal », sans une véritable oreille. Pas la femme que j’étais devenue, pas la future mère que j’étais.

J’étais enceinte de trois semaines et je ne savais pas à qui confier cela. Avec le recul, des tas de « j’aurais dû » se listent d’eux-mêmes. sur le moment, je n’ai pas. C’était comme ça.

Une généraliste qui s’est déclarée d’accord pour me suivre et avait oublié le rendez-vous suivant que j’étais enceinte, le personnel de l’hôpital où j’ai rencontré différents intervenants (sages-femmes et médecins), celui du labo, du service d’endocrino pour le diabète gestationnel (sa mère). Et à côté de cela, mon psy, mon dentiste, mon ophtalmo, ma neuro, mon ostéopathe, le kiné…

Grossesse, accouchement et suites directes, en douze mois, j’ai eu affaire à plus d’une trentaine de Soignants. Douze d’entre eux ont mis les doigts et/ou une sonde dans mon vagin. Presque tous m’ont vue en sous-vêtements, ont touché ma peau nue. Tous ont fait voler les limites de mon intimité, physiquement ou par des mots.

C’est en partie dû à mes choix : j’ai choisi d’accoucher dans un hôpital, qui plus est un hôpital universitaire. Une partie de mon suivi s’est fait là-bas. Celui de mon diabète gestationnel également. J’ai aussi eu recours à des ateliers différents pour la préparation à la naissance, animés par différents Soignants.

C’est en partie dû aux circonstances : celle qui est aujourd’hui ma Sage-femme (et remplace cette fameuse gynéco) partie en congés maternité quelques jours après la naissance de Peanuts, des dates qui se trouvaient coller ou non, des hasards suite à des appels.

C’est beaucoup dû au système français de suivi des grossesses, pas une maladie mais très médicalisée.

Cela a eu plusieurs conséquences. Celle que j’ai saisie très vite, c’est la responsabilisation. Le seul lien entre ces Soignants, c’était moi. Je devais présenter, expliquer, répéter, transmettre. J’étais tenu de comprendre, de savoir, de justifier. Je l’ai vécu comme quelque chose de très positif, même si de temps en temps, j’aurais voulu pouvoir abandonner certaines décisions à l’aveugle confiance en un Soignant. J’ai été très investie dans ce suivi.

En revanche, quelques choses s’est installé sans que je le remarque et ce n’est que très récemment que je l’ai compris.

Je ne suis pas quelqu’un de tactile. Touchez-moi alors qu’on ne se connait pas ou peu, ou encore par surprise et vous me verrez bondir. Il n’est pas exclu que je claque votre main, par réflexe. Ou que vous voyez dans mon regard que j’ai hésité à mordre. Je ne suis pas non plus quelqu’un de très à l’aise avec son corps, la plupart du temps. Peut-être que l’un va avec l’autre. En attendant, il a bien fallu que j’accepte les examens et les séances en petite culotte, les doigts entre les jambes mais pas seulement, les mains sur le ventre, les seins, sous les fesses, et même simplement sur mon dos, mes jambes, les doigts qui cherchent la veine dans le creux du bras. Les regards sur l’ensemble de ma silhouette. Enceinte, on zieute même vos entrailles au rayon X.

Et j’ai abandonné, un peu, mon corps. Il était l’hôte offert à l’Habitant, matriochka. Mais aussi un espace un peu public, finalement. La grossesse, cette chose publique…

Puis l’Habitant est sorti de là et mon corps s’est empressé d’effacer sa présence. Très vite, le ventre vide d’enfant, les seins vides de lait, le corps moite de graisses comme il a su l’être avant. Des vergetures ? J’en ai depuis des années, ne suis pas sûre d’en avoir plus qu’avant. Les hanches peut-être un peu plus larges mais j’ai toujours eu un bassin à loger des triplés, la différence n’est pas flagrante.

Quelques semaines après la naissance de Peanuts, j’étais juste moi, grosse et molle. Mon retour de couche n’a fait qu’entériner cet état. Tout rentrait dans l’ordre.

Je continuais d’écarter les jambes pour rééduquer mon périnée.De tendre mon bras aux prises de sang. J’ai sans doute un peu craquer quand il a fallu présenter mon ventre à un kiné pour la rééducation abdominale.

Depuis un peu moins d’un mois, j’ai repris mon alimentation en main. Pas de régime, non, mais ne plus terminer mon plateau uniquement parce que ce qui est dessus est là alors que la quantité est trop importante pour mon appétit. Ne plus avaler systématiquement les fonds et petits bouts laissés par Peanuts plutôt que de les jeter. Ne plus compenser la fatigue et la frustration par un bonus sucré après le repas le soir. Je me suis aussi mise pour de bon à faire des abdos.

D’un printemps à l’autre puis au suivant.

J’étais consciente que le protocole lié au diabète gestationnel avait fait mal à mon corps, mal à notre rapport, en réinstallant au fond de moi l’idée que la nourriture pouvait me faire du mal et pire, que mon rapport à elle faisait du mal à mon bébé. Ce que je ne comprends que cinq saisons plus tard, c’est que mon suivi en entier, lui aussi, a fait mal à mon corps, à notre rapport.

Et maintenant que j’ai compris ça, il y a du boulot. Du boulot pour reconstruire. Du boulot, aussi, pour placer des limites et des principes avant qu’il nous prenne l’idée folle de remettre ça.

Peanuts moins trois semaines