Artiste

Hier, Popcorn a fabriqué des choses avec des fils de chenille. Des serpents, pour commencer. Puis des éclairs. Puis j’ai perdu le fil et quand je l’ai rattrapé, il me présentait un enchevêtrement compliqué composé de plusieurs couleurs en me déclarant « Regarde, Maman, j’ai maîtrisé le chaos ».

Cette phrase résonne encore.

Je crois que c’est parce que dans le fond, ça dit assez bien ce que je la sensation de faire de mes journée.

Maîtrise du chaos, Peanuts, six ans un tiers

Dans ma tête

Une journée…

Courir après les devoirs, maîtresse en panne, connexion en attente, bricoler pour patienter, un repas sur la plaque, la hôte qui ronfle, le plus-bébé qui grogne, leur père va savoir où

Se doucher, sors, la porte, non pas dans la baignoire, pose ça, sors d’ici, la porte bon sang, ne jouez pas là, arrêtez ça, non pas ici c’est mouillé, je peux me laver les cheveux sans compagnie ou non, la porte bordel

Recevoir les devoirs, prépare ton fichier de maths page 98, non Popcorn ne met pas ça dans ta bouche, oui c’est un 9 et un 8, tiens Popcorn je te donne ce livre rends moi le fichier de français de Peanuts en échange, oui c’est une addition mais attend la maîtresse a précisé les consignes, merde j’ai une élève qui a besoin que je précise l’exercice d’aujourd’hui, Popcorn non ce ne sont pas tes feutres, oui Peanuts il suffit de compter mais commence par les unités, Popcorn je t’en supplie reste dans la chambre, non je ne vais pas te mettre la télé, qu’est-ce qu’il est mignon quand il chante Baby shark quand même, donc dans 18+38 il y a combien d’unité, raaah le téléphone, et c’est quoi ce… bordel je me suis mal rincé les cheveux

Mais si j’écoute ce que tu lis mais je range la livraison de courses mon chat, tu es sûr que ça fait le son k ici ce c, c’est très bien tu lis vraiment de mieux en mieux, non ta grand-mère ramène Popcorn après le goûter, mais oui j’ai déjà dit que tu pourrais peindre après l’écriture mais il faut écrire tous les mots, non reine c’est pas le même ei que fraise, non c’est pas le même que volet non plus, des knackies avec des pâtes sauf si tu vas faire des courses vite fait, ben non parce que moi aussi j’ai du boulot même si ça saute pas aux yeux là dans l’immédiat, oui c’est le même que dans neige, purée je n’ai toujours pas répondu à mon élève, non chaton ça ne s’écrit pas naige…

Je te fais confiance tu n’en mets pas partout, alors c’est quoi le problème de R, ah j’ai déjà 8 retours de copies c’est pas mal pour ce groupe, oh mais il y a 6 élèves qui ont pris de l’avance sur les exos de la rentrée ça devient urgent que je leur écrive avant qu’ils partent dans la mauvaise direction, je sais que tu lui as dit ok pour le plateau télé ce soir mais le repas que j’avais prévu n’est livré que demain, alors les 6e 4 c’est la séance 9 ou l’évaluation que je leur ai prévu déjà, je vais trouver quoi faire à manger quand je m’en préoccuperai mais là je m’occupe de corriger les copies des 6e 1 en fait, tu ne peux vraiment pas te trouver une occupation tout seul tu es sûr, mais comment K a-t-il pu faire un tel contresens, tu peux faire un puzzle de la pâte à modeler une construction en lego ou en cube jouer avec ton garage avec les couleurs à clipper lire un livre et surtout me laisser travailler, oui je sais que j’ai rendez vous à 13h30 j’ai un œil sur l’heure mais il me reste 2 copies à renvoyer, attends mais il n’a même pas mis l’eau à chauffer en fait

À table. Manger. Garder un œil sur l’heure. Répondre aux 827 questions de Peanuts. Vérifier mes papiers, prévoir un livre il paraît qu’on attend.

Une heure comme à la fête foraine et pique, dans mon bras, le précieux, inimaginable, j’y crois à peine.

Oui mon cœur on va aller au parc, met tes chaussures je réponds à une collègue, non pas de lego au parc tu sais que ça se finit mal, oui j’ai envoyé un message pour qu’elle nous rejoigne avec Popcorn, je sais pas prend tes craies par exemple, elle n’a pas encore répondu, tu choisis des gâteaux pour le goûter ou je prends moi dans le placard, c’est bon ils nous rejoignent, ta pelle oui si tu veux, rends moi ce chapeau j’en ai besoin, vive les copains éphémères du parc de quartier

Viens là que je t’enlève tes chaussures, viens là que je te lave, viens là que je t’aide à manger, viens là que je te couche, et non je n’ai pas racheté de chips parce que personne ne m’a dit qu’il ne restait plus de chips bordel, oui on va faire le plateau télé, oh non il s’est relevé, vivement l’heure de se coucher…

8 avril Aujourd’hui un itinéraire

J’ai commencé la journée en commandant des trucs sur un site de loisir créatif. De la peinture, du vernis, des douilles. J’ai des idées dans la tête, ou alors derrière, je ne sais pas trop encore. Rien d’extraordinaire, mais ça démange. Et surtout, j’ai compris que c’est un des chemins pour sortir. Sortir de cet état. Et ça devient urgent.

Meute

Le couché est compliqué.

Toute la soirée est compliquée, à partir du moment où je lance les douches. Les repas…

Mais les couchés.

Je ne compte plus les soirs où je n’arrive pas au bout de l’histoire. Puis la valse des excuses pour se lever. Enfin, les excuses… Pour l’enfant Grand. Le Petit, lui, se contente de rappliquer au salon en la tétine coincé dans le coin de la bouche comme un vieux mégot en se marrant comme s’il venait d’interpréter le sketch de l’année.

Alors je vais m’allonger avec lui.

Ça ne le calme pas instantanément. Mais il ne se lève plus. Il commence par me dire « Au’voir Maman » en faisant mine de se coucher deux douzaines de fois. Alors je lui récite Bonsoir Lune, une fois, deux fois, dix fois. Au bout d’un moment, il fait une boule de son doudou et il vient se caler. Contre moi ou sur moi.

C’est très animal, ce moment là. Il redevient tout petit minuscule. Et moi, je suis cette louve contre laquelle fouisse son chiot.

Dans le lit du dessus, je guette la respiration de Peanuts. Elle s’apaise, se régule. Il sombre souvent un peu avant Popcorn.

Et quand ce dernier dort enfin, ce n’est pas toujours facile de se détacher de lui.

Extrait

« Les mots sont de nature diverse.

Certains sont lumineux, d’autres charges d’ombre. Avril est, par exemple, empli de lumière. Les jours s’allongent ; tel un javelot, leur lumière s’avance et pénètre l’obscurité. Un beau matin, nous nous réveillons, le pluvier doré est arrivé, le soleil s’est rapproché, l’herbe affleure sous la neige et commence à verdir, les bateaux pontés sont mis à l’eau après avoir sommeillé à longueur d’hiver sur la rive et rêvé de la mer. Le mot avril est tout entier de clarté, de chants d’oiseaux et d’impatience. Avril est le mois le plus prometteur de l’année. »

Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, Gallimard, « Folio », 2010. p. 127

Voler

Le cours s’est terminé et Peanuts avait une idée derrière la tête.

– Est qu’on est obligé de passer chercher Papa et Popcorn ?

On a changé ses vêtements dans le coffre de la voiture.

– Tu voudrais aller où ?

– Dans la forêt !

– On n’a pas assez de temps. Tu vois les nuages qui arrivent ? On va arriver quand la pluie va commencer. On pourrait aller en ville. Acheter des masques avec des animaux dessus.

*Grimace*

– Ou jeter des galets dans la mer ?

– OHOUi !

Il a téléphoné à son père. Je ne sais pas ce qu’il lui a dit mais il a raccroché en me disant qu’on était libre de se balader tous les deux.

J’ai laissé la voiture dans un espace payant, même pas essayé de trouver une place libre ailleurs, ne pas se prendre la tête, on avait une course à gagner contre la pluie. On est entré dans la zone piétonne, un œil sur le môme, un œil sur le ciel, et le troisième sur l’heure.

– Tu as faim ? Je n’ai pas pris de goûter… Quand on voit une boulangerie on te prend un truc ?

– J’ai vu passer une dame qui avait une glace. Peut-être qu’on peut trouver un vendeur de glace ?

L’espoir tout enfantin dans la question.

– Ah, ça je sais où il y en a un !

On a cheminé en listant les parfums qui nous faisait envie puis en léchant nos crèmes glacées, on s’est assis sur les galets pour finir de grignoter nos cornets. On en a lancé un bon paquet dans la mer, plus ou moins loin, avec plus ou moins de réussite. Guettant toujours ciel qui grossissait. J’avais commencé à battre le rappel quand j’ai vu un premier éclair. Loin, mais on n’était pas à côté du parking. Peanuts a lancé la course. On a couru dans les rues, zigzagant entre les piétons, on a essayé de prendre les gouttes de vitesse parce que « Maman ! Attention ! Il pleut de la dynamite ! » On a finit en marchant quand même parce que bon, maman, elle est vraiment pas sportive. On est arrivé à la voiture à temps, ni vraiment mouillés, ni explosés.

C’était un moment volé à la morosité ambiante, à l’improvisade, un billet de dix et des clés de voiture en poche. Et ça m’a fait beaucoup de bien. De ne pas prévoir. D’avoir des solutions immédiates aux questions posées. Puis pouvoir être seule avec un enfant et que ça se passe avec fluidité. Oui, vraiment beaucoup de bien.

Et maintenant ?

21h15 Je suis assise dans la chambre pour que Popcorn ne quitte pas son lit pour la énième fois et s’endorme enfin.

J’ai géré ce sur quoi j’ai prise : mon boulot. J’ai préparé les documents pour les élèves, les liens, soignés mes intitulés pour m’y retrouver rapidement, j’ai envoyé un message aux élèves de mardi pour ne pas les prendre de court.

Ça m’a canalisée, monopolisée, encadrée. Depuis mercredi que Jupiter a parlé.

Mais ce soir, maintenant qu’il fait nuit, maintenant que je suis libre de penser au reste, que j’y pense même si je préférerais ne pas, j’ai peur.

Je n’ai aucune réserve. De patience, d’attendrissement parental, de fantaisie qui sauve quand ça se tend trop. Il va falloir faire avec ce que j’ai le matin au réveil et tenir chaque journée comme ça.

Et c’est vraiment pas gagné.

Trois petits tours et on recommence

J’ai passé une partie de la matinée à me rassembler, m’organiser, me projeter. J’ai pris des post-its, des to do et des couleurs. J’ai gommé, annoté, corrigé mon carnet de suivi de séance. J’ai imprimé, complété, modifié ce qui devait l’être, j’ai tiré, copié, réimprimé un certain nombre de pages, complété, commenté, paraphé des pochettes à destination des collègues qui se chargeraient de distribuer pour moi. Au final, je suis retombé sur mes pieds, profdoc, chatdoc, équilibriste. C’est le jeu de la continuité pédagogique : Jupiter déclare et toi tu pédales. Et encore, moi j’ai la chance de pouvoir le faire sur mon temps de travail, entre les deux seules heures de cours que j’avais aujourd’hui.

Ça m’aura au moins permis de ne pas trop penser à ce qui m’attend par ailleurs…