Départ

On part demain.

Là on est dans le moment où on ne sait pas comment tout tiendra dans la voiture.

Où on cherche ce qu’on a oublié.

Où on ajoute des petites choses dans des sacs et des caisses déjà plein à craquer.

Où on note ce qu’il ne faut surtout pas oublier demain.

Où on met deux traits sous « escargots ».

Où raaah mais mer… ah ben -de, ils dorment, ce truc là est rangé dans la chambre des enfants.

Où mon dos me dit « Tiens, t’as pas fait de yoga aujourd’hui.

Bref, on part demain.

Baboum baboum

Ça fait deux jours.

Ce n’est pas envahissant, mais c’est présent. Surtout le matin pendant les deux heures qui suivent le réveil et en fin de journée.

Je sais que ça vient à cause de l’approche des vacances. Parce que je vais quitter mes repères.

C’est le principe même du départ en vacances, quitter ce qu’on connaît par cœur. C’est pour ça que ça fait du bien, de partir, que c’est bon pour la tête.

Mais voilà, ça pulse, ça sert le ventre. Et bien que ma dernière crise date de mars et qu’elle ait été provoqué par de la fièvre, bien que cette épilepsie se tienne tranquille depuis plusieurs mois, je sens que c’est « ça » qui bat dans mes bras, dans mon ventre.

Et je ne sais pas quoi faire de ça.

Réparer

Depuis quelques temps, j’essaie de me remettre à la méditation.

Enfin, pour être tout à fait juste, j’essaie de me remettre à me mettre à la méditation.

J’ai commencé un programme autour du stresse alimentaire, rapport au fait que ma relation à la nourriture, ça reste compliqué.

La séance d’aujourd’hui était axée sur la culpabilité.

À un moment dans la séance m’est revenue une photo de moi. Je suis adolescente. Je porte une robe turquoise, j’ai un foulard dans les cheveux et de gros boutons d’acné partout sur le visage. J’ai également les joues très pleines et les bras potelés.

Cette ado, sur la photo, je la connais. Elle est triste, elle n’est pas bien dans sa peau, elle est paumée et elle est seule.

Dans la séance, il est dit de poser sa main sur son cœur et de se remercier.

J’ai mis les mains sur mon cœur puis je me suis serrée dans mes bras. J’ai dit à cette ado que tout ça n’était pas sa faute, qu’elle avait besoin d’aide mais qu’elle n’en avait pas, que les adultes autour d’elle n’était pas à la hauteur. Je lui ai dit qu’elle n’était plus seule. Que j’allais l’aider. Qu’on allait s’en sortir, elle et moi.

Et je crois qu’elle m’a cru.

En chuchotant

Je ne le dis pas trop fort parce que c’est fragile mais je vais mieux.

Ces journées sans enfant, sans grandes contraintes de temps et d’horaires, sans to do list, ces journées à avoir le temps et l’espace pour penser, pour marcher, pour pédaler, pour manger (…) à mes rythmes à moi, ces journées sont exactement ce dont j’avais besoin.

Elles ont le prix d’enfants gardés dont un loin de chez nous, d’appels à base de « Tu me passes Popcorn ? Je veux essayer de le faire rire », d’échanges de photos et de « Ciel, que cet enfant est grand » au détour d’un MMS.

J’appréhende un peu le retour à autre chose, avec l’arrivée des vacances, les autres, celles à quatre et un peu cinq, non, je n’échappe toujours pas complètement à Là Où C’est Haut. J’en ai envie, aussi. (Non, pas vraiment de Là Où C’est Haut. Mais.)

Je réfléchis à mon quotidien, je me demande comment m’offrir de cela suffisamment régulièrement pour ne plus sombrer. Bon, pour commencer, ce serait bien qu’on ne soit pas reconfinés, que les conditions sanitaires permettent que les écoles restent ouvertes, que vivre ensemble ne suppose pas risquer des vies en respirant…

Pour le reste, je vais continuer d’y penser.

20 juillet. Aujourd’hui ce qui a un sens

Je fais des choses qu’il faut faire. J’ai vu un dentiste puis un deuxième, dans la même journée, pour m’occuper de cette fichue dent.

Je n’en avais pas envie. Non, pas du tout. Aller chez le dentiste, en particulier dans un cabinet que je ne connais pas. Appeler le deuxième, réorganiser l’après-midi. Appeler, rien que ça.

Pourtant c’était important. Je m’applique.

Je m’applique à prendre soin de moi. Parce que j’ai compris depuis de longs mois que si ce n’est pas moi qui le fait, personne ne le fera.

Alors deux dentistes, certes. Mais une petite victoire.

100 mots de la page 100 de

Et je danse aussi, d’Anne Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, édité chez pocket en 2017.

« … courriers, c’est qu’au fonds, je comprends trop bien votre peine inconsolable. Lorsque vous parlez de ces nuits où vous avez l’impression de sentir sa présence, ça me serre le cœur. Si ce chagrin n’est pas soluble dans  » ‘ l’écriture, dans quoi pourriez-vous bien le diluer ? (Évitez le schnaps, conseil d’amie !) Avant de filer sous la douche, je vous propose une liste : le sport, les voyages, la religion, la pratique du yoga, monter sur les planches, le shopping à outrance – et en désespoir de cause : rencontrer d’autres femmes ? Ou des hommes – ça vous changerait ! »

18 juillet. Aujourd’hui pas malin

Je m’inquiète d’observer combien les précautions sont mises en vacances vis à vis du Virus. C’est celui qui tend la joue, celle qui caresse le visage de mon bébé, celleux qui portent leurs masques sur le menton ou sous le nez. J’ai très peur de la reprise de l’épidémie. A titre collectif et à titre individuel. Pas de la même façon. J’ai peur pour toutes les personnes qui mourront, celles qui vont être violemment atteintes, celles qui le seront moins mais tout de même. J’ai peur pour toutes les conséquences indirectes. Les pertes d’emplois, les violences domestiques, les conflits familiaux, les traitements mis en attente, les phobies, les psychoses… J’ai peur pour moi, qui sors la tête de l’eau en ce moment parce que j’ai enfin le temps de m’écouter penser, qu’on soit de nouveau confinés ou une situation encore plus bâtarde comme la fermeture de certains services, telles les écoles, mais sans vraiment être confinés. J’ai peur de tomber malade, de cet épuisement dont témoignent les malades, alors que je n’ai pas beaucoup de réserve de ce côté là.

Je ne comprends pas l’inconscience que j’observe chez nombre de personnes. Pourtant, on la connaît sur de nombreux sujets, ça ne devrait pas m’étonner.

Non, je ne suis pas sereine.

Reprise

Je me suis remise au boulot.

Parce que c’est ça, être prof, avoir beaucoup de vacances mais ne jamais être bien longtemps sans travailler.

Je m’y suis remise doucement. Un truc un autre, je procrastinais le prioritaire. Puis en discutant en privé sur Insta, j’ai eu un déclic, le truc qui me manquait, concernant les évaluations des élèves que j’ai en cours toute l’année. Et aujourd’hui, je me suis lancée avec des outils que je ne connaissais pas, j’ai tâtonné, bidouillé, bricolé mais j’ai réussi à produire deux capsules vidéos. Je m’y mets un demi siècle après tout le monde, j’en suis consciente, mais je ne voyais pas comment les utiliser, je n’avais pas les bonnes combinaisons d’outils. Encore maintenant, c’est du système D dans la construction mais cette semaine j’ai trouvé comment les articuler avec le reste de mon cours et avec mes évaluations.

Je me suis remise au boulot et c’est assez agréable. J’ai la sensation de me rassembler.

Le contre poids c’est le stress de ne pas réussir à faire bien, à faire assez, que ça ne fonctionne pas. Je ne sais pas comment ces élèves de 6e vont rentrer. Pour certain.e.s, la scolarité s’est arrêtée en mars cette année…

J’ai allégé ma progression de début d’année, prévu plus de temps pour moins de notions dans les premières semaines. Je pense qu’il faut que je m’écrive « rappelle toi qu’iels sortent de confinement » dans mes notes, que je ne perde pas de vue qu’iels sont encore moins préparés que les années précédentes.

Bref, je me suis remise au boulot et ce n’est pas une si mauvaise chose.