Avant

Avant, quand la sonnerie retentissait, un fracas s’en suivait. Chises qui raclent, cartables qui frottent, pieds qui trottent, gosiers qui s’égayent.

Après, il n’y avait plus de sonnerie.

Aujourd’hui, elles sont rétablies. Comme un goût d’avant dans l’après de l’après. Pourtant, manque le fracas, les raclements, les frottements, les trottements et les égayements. J’imagine mes collègues, sacs à l’épaule et documents sous le bras, incliné·e·s vers l’avant plus qu’il ne faudrait pour leurs dos, se croisant dans les couloirs quasi muets. Changement de salles, ce ne sont plus les élèves qui bougent mais les enseignant·e·s. Ces choses-là qui rappellent que rien n’est normal même quand ça veut en avoir l’air.

Une amie disait à ses élèves « Vous ne vous en rendez pas compte mais vos profs sont en train de se péter la santé pour faire cours ». On parlait quelques heures plus tôt des difficultés à poser nos voix avec les masques, de la sensation de forcer dessus bien plus que d’habitudes. Il y aura les maux d’avoir porté, tortues, nos cours, photocopies, manuels, documents, ressources, matériels, d’une salle à l’autre. Et d’autres.

Je ne sais pas où on va.

Ce matin, tout de même, comme une envie de peindre sur les murs « L’Après a fait taire le fracas ».

J’essaie

J’essaie de manger différemment. J’essaie de manger moins. J’essaie de changer les choses.

J’essaie de me bouger davantage. Pas seulement de faire du sport mais de me déplacer davantage, de ne pas rechigner à faire un aller retour, de monter les marches, de quitter ma chaise de bureau.

J’essaie de me regarder avec gentillesse, de ne pas être méchante avec moi même. Pour l’instant, c’est facile parce que je ne déconne pas, je ne me subis pas.

J’essaie d’être patiente. De m’accorder de prendre le temps. D’ancrer que tout cela est dû long terme.

J’essaie de ne pas juste recommencer une fois de plus, de ne fonctionner qu’un mois, deux, trois, six et paf.

J’essaie.

Go yoga

Je suis encore assise sur mon tapis.

Souvent, après la séance, je prends mon téléphone pour éteindre l’appli et je reste un moment à regarder Twitter, relever mes mentions, assise ainsi.

Des fois, c’est la soif qui me fait lever. Le plus souvent, ce sont les enfants, ou tout simplement la suite nécessaire de la journée. Quelques fois, des tensions dans les muscles des jambes ou du dos.

J’aime ce tapis de yoga d’amour. Il est confortable et je m’y sens bien. L’air de rien, il m’a aidée à progresser. Je suis encore à un tout petit niveau, je manque encore terriblement de souplesse, mais c’est de mieux en mieux.

Les enfants étaient couchés, J est allé se mettre au lit tôt, grosse journée. J’en ai profité.

Je ne sais pas combien de temps ça va tenir, cette envie. Ce n’est même pas de la motivation au sens où je ne me pousse pas. J’en ai envie. Mon dos, mes jambes, m’entraînent vers la séance. Tant et si bien qu’aujourd’hui, j’en ai fait deux : une petite à midi et une autre longue ce soir.

Je ne sais pas comment cette idée m’est venue mais me mettre au yoga en était une excellente.

3 septembre. Aujourd’hui dans mes poches

Les clés de l’appartement, les clés du CDI, les clés des antivols de Buddy – mon vélo, un mouchoir, un post-it chiffonné (« manuels 6e 3 »), quelques mots bienveillants pour les nouveaux élèves, des sourires même s’ils sont masqués, mon téléphone ouvert sur l’Instagram du boulot, des mots de passe, des trous de mémoire.

Mercredi

21h27. Je sors de ma douche et d’un mercredi, solo avec mes deux loupiots, comme toujours on presque. J’ai oublié d’appeler ma neuro, je n’ai pas cuisiné la tarte aux légumes que je m’étais promis de faire, je n’ai pas donné sa douche à un enfant sur les deux, je n’ai pas rapporté les livres à la bibliothèque.

J’ai fait un demi milliard d’autres choses.

Popcorn s’est couché apaisé. Peanuts a essayé de gratter encore un peu de temps de veille. Mais ils ont passé une bonne journée.

La recette de ces mercredis qui se goupillent bien, je la connais. Sortir le matin, laisser de la place à l’improvisation, demander son avis à Peanuts (Popcorn ça viendra mais pour le moment, il répond « Papoum » ou « Ta ti » à tout ce qu’on lui demande) en lui laissant une liste de choix tous acceptables pour moi, de la souplesse, mettre de l’humour le plus possible, être claire dans les consignes, prendre régulièrement le pouls de la situation et savoir ralentir ou accélérer quand c’est nécessaire pour les enfants et même si ça contrarie mon rythme à moi, les fatiguer assez pour qu’ils fassent une sieste.

Puis il y a tout ce sur quoi je n’ai aucune prise. La météo, les temps d’attente, l’humeur du jour de Peanuts, les dents de Popcorn, les journées où rien ne s’emboîte et on ne sait pas pourquoi, ces choses là…

Chaque mercredi qui se passe bien est un petit miracle en soi.

20h27, je sors de ma douche après avoir participé à l’accomplissement d’un petit miracle en soi.

1er septembre. Aujourd’hui animal

Mon bébé est rentré au CP.

Mon autre bébé, celui pour lequel ça ne fait pas tilter quand je dis « bébé » est chez les Moyens.

Moi, j’ai fait ma 13ème rentrée au Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve.

Ce soir, je suis vannée et je sais que je vais me coucher avant 22 heures.

Je me sens un vieil animal, là.

Voilà.

Voilà.

Je suis rentrée.

Y a pas grand chose à en dire.

Il y a des nouvelles têtes. Une cheffe qui restera sans doute toujours un peu nouvelle dans ma tête parce qu’une part de moi se refuse à l’installer fermement à son poste, ça grince trop, manque de liant. Mais bon, fondamentalement, c’est le même bahut. Le même bahut que ces dernières années. Ses nombreuses dernières années.

Je sais que n’importe comment, on va arriver à faire quelque chose. Je sais que j’y laisserai peut-être quelques plumes mais au final, on y arrivera. Je sais que ça ne sera pas forcément du bon boulot. Mais on y arrivera. Je sais que je tomberai probablement malade à un moment donné. Mais on y arrivera.

Voilà.

Je suis rentrée.

Baby steps

Cet été, j’ai pris un an. Depuis pas mal d’années, mon âge ne me pose pas de problème. Je me sens mieux dans ma dizaine que dans la précédente et je vois arriver la prochaine avec un certain intérêt car je constate qu’elle réussit plutôt à mes copines et amies autour de moi.

Cet anniversaire est survenu dans un mois de repos après une année scolaire très rude, un confinement, un bébé qui grandit, un enfant grand qui affine son caractère, et plein de kilos en plus. (Plein…, plein). (Si.)

J’ai reconquis petit à petit quelques heures de sommeil et surtout, surtout, du temps pour moi. Et dans cette reconquête, j’ai ressenti un violent besoin de me rassembler. C’était viscéral, je me sentais… émiettée.

Et c’est passé par un appel à l’aide de mon corps. Je l’ai traité pendant trop de mois comme un simple véhicule pour accomplir les multiples contraintes sous lesquelles j’étais ensevelie.

L’âge me donnant sans doute une certaine forme de sagesse, à moins que ce ne soit l’expérience, j’ai pris le temps de définir ce dont j’avais envie et besoin.

Perdre du poids, je sais faire. Le yoyo aussi, du coup, vraiment bien. J’ai réussi à abandonner, au fil des années, les envies irréalistes, les projections excessives. Je sais comment mon corps est fait. Ce qu’il a traversé. Ce qu’il a accompli aussi. Je connais son histoire et son passé génétique. Et oui, ça compte de se rappeler qu’on rentre rarement dans du 34 quand on a des hanches méditerranéennes et un bassin à porter des triplés.

Ce dont j’ai envie, c’est un équilibre. Et plus que mon poids, travailler sur ma posture. Une petite rando cet été m’a également rappelé sans ménagement que si je ne peux pas demander tout et n’importe quoi à ce véhicule sans rien donner en échange. Ça fait bizarre, je vous le dis, de se retrouver en pleine montagne, les jambes coupées, sur un chemin que votre enfant de 6 ans moins le quart arrive à suivre, lui.

Il y a quelques mois, j’avais commencé à faire du yoga avec une appli. J’ai arrêté pendant un temps puis repris et cet été, j’ai réussi à tenir une séance quasi quotidienne. Des fois juste 10 minutes. Mais dans mes journées, 10 minutes, ça peut être énorme.

Et c’est ça, que j’ai réussi à faire : me dire qu’un peu, c’est bien. Et me féliciter de faire un peu.

Et d’ancrer l’idée que cette fois-ci, je vais faire des peu, mais que je vais ancrer cela dans le temps. Que je vais apporter à ce corps des muscles en profondeur, renforcer son souffle, son cœur. Au lieu de me fixer des objectifs en dates, en kilos, en séries, d’essayer de faire beaucoup au début parce que je suis motivée et que je ne sais pas si je le serai dans un mois. Je me laisse des marges de progression. Mon objectif n’est pas d’atteindre ceci ou cela. Mon objectif c’est de faire au moins un peu, le plus souvent possible. Pour au final avoir apporté ceci et cela à mon corps.

J’ai décidé de me féliciter de tout ce qui va dans le « bon » sens. De ne pas m’attarder sur le pas assez, pas suffisamment, pas correctement, pas comme j’espérais.

Je ne sais pas si ça va me tenir dans le temps mais pour le moment, ça me fait beaucoup de bien.