La pause déjeuner de l’après

Depuis la reprise, je prends mes pauses déjeuners au CDI. Seule, les lundis et mardis. Accompagnée les jeudis et vendredis.

C’est assez étrange comme atmosphère. Pas désagréable mais pas dans mes habitudes.

Seule, je m’installe sur une des chauffeuses. De là, je vois mon bureau et tout le reste du CDI sous un angle où je le vois peu. C’est un coin aux élèves, je ne m’y pose pas d’ordinaire. C’est assez sympa en soi.

J’écoute la radio. Je vais télécharger des podcast aussi parce qu’au boulot, ils sont bloqués.

Après avoir mangé, je fais une petite séance de yoga sur chaise. Je m’occupe un peu de mon Bullet Journal. Ça passe assez vite, finalement.

Cette pause me donne un temps calme et un rythme assez différent à tout le reste de ma journée.

Je ne sais pas encore si j’aime vraiment ça. Si d’ici quelques semaines, je ne vais pas courir rejoindre la salle des profs, tant pis pour le Covid, retrouver des collègues avec qui discuter. En attendant, j’essaie d’apprivoiser ce temps-là qui peut devenir un vrai temps pour moi.

Avant

Avant, quand la sonnerie retentissait, un fracas s’en suivait. Chises qui raclent, cartables qui frottent, pieds qui trottent, gosiers qui s’égayent.

Après, il n’y avait plus de sonnerie.

Aujourd’hui, elles sont rétablies. Comme un goût d’avant dans l’après de l’après. Pourtant, manque le fracas, les raclements, les frottements, les trottements et les égayements. J’imagine mes collègues, sacs à l’épaule et documents sous le bras, incliné·e·s vers l’avant plus qu’il ne faudrait pour leurs dos, se croisant dans les couloirs quasi muets. Changement de salles, ce ne sont plus les élèves qui bougent mais les enseignant·e·s. Ces choses-là qui rappellent que rien n’est normal même quand ça veut en avoir l’air.

Une amie disait à ses élèves « Vous ne vous en rendez pas compte mais vos profs sont en train de se péter la santé pour faire cours ». On parlait quelques heures plus tôt des difficultés à poser nos voix avec les masques, de la sensation de forcer dessus bien plus que d’habitudes. Il y aura les maux d’avoir porté, tortues, nos cours, photocopies, manuels, documents, ressources, matériels, d’une salle à l’autre. Et d’autres.

Je ne sais pas où on va.

Ce matin, tout de même, comme une envie de peindre sur les murs « L’Après a fait taire le fracas ».

J’essaie

J’essaie de manger différemment. J’essaie de manger moins. J’essaie de changer les choses.

J’essaie de me bouger davantage. Pas seulement de faire du sport mais de me déplacer davantage, de ne pas rechigner à faire un aller retour, de monter les marches, de quitter ma chaise de bureau.

J’essaie de me regarder avec gentillesse, de ne pas être méchante avec moi même. Pour l’instant, c’est facile parce que je ne déconne pas, je ne me subis pas.

J’essaie d’être patiente. De m’accorder de prendre le temps. D’ancrer que tout cela est dû long terme.

J’essaie de ne pas juste recommencer une fois de plus, de ne fonctionner qu’un mois, deux, trois, six et paf.

J’essaie.

Go yoga

Je suis encore assise sur mon tapis.

Souvent, après la séance, je prends mon téléphone pour éteindre l’appli et je reste un moment à regarder Twitter, relever mes mentions, assise ainsi.

Des fois, c’est la soif qui me fait lever. Le plus souvent, ce sont les enfants, ou tout simplement la suite nécessaire de la journée. Quelques fois, des tensions dans les muscles des jambes ou du dos.

J’aime ce tapis de yoga d’amour. Il est confortable et je m’y sens bien. L’air de rien, il m’a aidée à progresser. Je suis encore à un tout petit niveau, je manque encore terriblement de souplesse, mais c’est de mieux en mieux.

Les enfants étaient couchés, J est allé se mettre au lit tôt, grosse journée. J’en ai profité.

Je ne sais pas combien de temps ça va tenir, cette envie. Ce n’est même pas de la motivation au sens où je ne me pousse pas. J’en ai envie. Mon dos, mes jambes, m’entraînent vers la séance. Tant et si bien qu’aujourd’hui, j’en ai fait deux : une petite à midi et une autre longue ce soir.

Je ne sais pas comment cette idée m’est venue mais me mettre au yoga en était une excellente.

3 septembre. Aujourd’hui dans mes poches

Les clés de l’appartement, les clés du CDI, les clés des antivols de Buddy – mon vélo, un mouchoir, un post-it chiffonné (« manuels 6e 3 »), quelques mots bienveillants pour les nouveaux élèves, des sourires même s’ils sont masqués, mon téléphone ouvert sur l’Instagram du boulot, des mots de passe, des trous de mémoire.

Mercredi

21h27. Je sors de ma douche et d’un mercredi, solo avec mes deux loupiots, comme toujours on presque. J’ai oublié d’appeler ma neuro, je n’ai pas cuisiné la tarte aux légumes que je m’étais promis de faire, je n’ai pas donné sa douche à un enfant sur les deux, je n’ai pas rapporté les livres à la bibliothèque.

J’ai fait un demi milliard d’autres choses.

Popcorn s’est couché apaisé. Peanuts a essayé de gratter encore un peu de temps de veille. Mais ils ont passé une bonne journée.

La recette de ces mercredis qui se goupillent bien, je la connais. Sortir le matin, laisser de la place à l’improvisation, demander son avis à Peanuts (Popcorn ça viendra mais pour le moment, il répond « Papoum » ou « Ta ti » à tout ce qu’on lui demande) en lui laissant une liste de choix tous acceptables pour moi, de la souplesse, mettre de l’humour le plus possible, être claire dans les consignes, prendre régulièrement le pouls de la situation et savoir ralentir ou accélérer quand c’est nécessaire pour les enfants et même si ça contrarie mon rythme à moi, les fatiguer assez pour qu’ils fassent une sieste.

Puis il y a tout ce sur quoi je n’ai aucune prise. La météo, les temps d’attente, l’humeur du jour de Peanuts, les dents de Popcorn, les journées où rien ne s’emboîte et on ne sait pas pourquoi, ces choses là…

Chaque mercredi qui se passe bien est un petit miracle en soi.

20h27, je sors de ma douche après avoir participé à l’accomplissement d’un petit miracle en soi.

1er septembre. Aujourd’hui animal

Mon bébé est rentré au CP.

Mon autre bébé, celui pour lequel ça ne fait pas tilter quand je dis « bébé » est chez les Moyens.

Moi, j’ai fait ma 13ème rentrée au Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve.

Ce soir, je suis vannée et je sais que je vais me coucher avant 22 heures.

Je me sens un vieil animal, là.

Voilà.

Voilà.

Je suis rentrée.

Y a pas grand chose à en dire.

Il y a des nouvelles têtes. Une cheffe qui restera sans doute toujours un peu nouvelle dans ma tête parce qu’une part de moi se refuse à l’installer fermement à son poste, ça grince trop, manque de liant. Mais bon, fondamentalement, c’est le même bahut. Le même bahut que ces dernières années. Ses nombreuses dernières années.

Je sais que n’importe comment, on va arriver à faire quelque chose. Je sais que j’y laisserai peut-être quelques plumes mais au final, on y arrivera. Je sais que ça ne sera pas forcément du bon boulot. Mais on y arrivera. Je sais que je tomberai probablement malade à un moment donné. Mais on y arrivera.

Voilà.

Je suis rentrée.