Vampirisée

Quand je dis un peu comment je vais et comment je vis ce confinement, c’est-à-dire quand je ne prétends pas que tout va bien et que je laisse entendre que cette période est rude pour moi, la réaction unanime : on me conseille de prendre un peu de temps pour moi.

La semaine dernier, j’ai complètement craqué. Cette semaine, les choses se passent mieux.

Et j’ai réalisé ce matin que la semaine dernier, j’avais décidé de prendre 20 minutes quotidiennes pour faire une séance de yoga ou de sport. Que je les ai prise, lundi, mardi, mercredi et même ce fameux jeudi où j’ai complètement craqué.

Mais il a fallu que je les vole, que je les impose, que je les fasse entrer en force, violente mes matinées, répète que non, là, c’était mon moment, et que je sois quand même disponible, pas physiquement, non mais que je réponde, que j’ai une oreille, un œil.

Certes, j’ai essayé de faire ça aux heures où Celuiquej’aime n’était pas là, c’était le pire moment sans doute. Mais dans l’après-midi, je savais que je n’arriverai pas à me motiver pour bouger…

Le jour où j’ai craqué, le chrono tournait alors je peux précisément vous dire que j’ai eu 9 minutes. 9 minutes avant que les enfants, pour qui j’avais été dispo depuis leur réveil, qui viennent me chercher dans les toilettes et sous la douche pour me demander des choses, 9 minutes avant que les enfants viennent me solliciter de nouveau.

J’ai laissé tomber. D’essayer d’avoir ce temps pour moi. Parce que finalement, j’arrive à des trucs encore plus frustrant. Comme Celuiquej’aime qui me dit qu’il veut bien que je sorte 1 heure mais qu’il ne pense pas réussir à me sauvegarder 1 heure où je serais enfermée dans la chambre.

Et finalement, j’encaisse mieux de ne rien avoir du tout, de ne rien attendre, que de grignoter 9 minutes…

Ça devait arriver. Je ne vois pas comment il aurait pû en être autrement…

J’ai craqué. J’ai hurlé. Hurlé sur mon grand fils. Hurlé fort et un peu longtemps. Le bébé a pleuré. Il a eu peur. J’ai eu du mal à me calmer parce que j’avais toute cette lave à l’intérieure de moi. Après j’en encore crié. Puis je me suis effondrée, en sanglots, sur mon balcon.

J’étais seule adulte encore et c’était trop.

On n’a pas signé pour ça. Personne. Être confiné. C’est arrivé de nul part, on regardait cette chose lointaine se dérouler en Chine. On a abdiqué en un discours, laissé filer nos libertés.

Je n’ai jamais voulu être femme au foyer. Je n’ai jamais voulu faire l’école à la maison. Je n’ai rien choisi de tout ça.

Et pourtant je dois le défendre et le faire admettre à un enfant grand encore petit qui se sert de moi comme paillasson pour ses émotions et à un bébé qui ne voit pas pourquoi, puisque je suis là, il ne pourrait pas être dans mes bras.

Je n’ai jamais signé pour être à moi seule l’intégralité ou presque de la vie sociale de mes enfants. Et qu’ils soient la t mienne.

Et j’ai sangloté encore et encore parce que là, c’était une chose un jour et que ça allait passer mais qu’il y a encore demain puis le jour qui va suivre puis le jour suivant encore et ainsi de suite pendant beaucoup beaucoup beaucoup de jours. J’ai sangloté parce que je ne voyais pas comment je pourrais tenir parce qu’il n’y aura rien de différents dans les 30 jours qui viennent, rien qui n’aidera. Parce que la seule idée claire que j’avais c’était que je ne peux pas tenir.

Et ce soir, et bien je ne sanglote plus mais je ne vois toujours pas.

À deux vitesses

Hier, j’ai fait des courses.

En récupérant mes articles, j’échange un peu avec la caissière. J’avais acheté une montagne de pots de bébé et elle partageait ses « bons plans » de maman sur une marque. J’en viens à dire qu’entre l’école à la maison et le nombre de repas à préparer pour les deux adultes et l’aîné je ne prépare plus aucun repas pour le bébé. Elle me confesse que son aîné est en Grande Section et qu’elle a laissé tomber l’école à la maison.

Parce que son fils n’a pas envie.

Parce qu’elle ne sait pas faire.

Parce qu’elle bosse 7 heures par jours.

Parce que son smartphone est en panne et que c’est sa seule connexion internet donc qu’elle ne sait même pas si la maîtresse a envoyé des messages. Qu’elle avait acheté un cahier d’exercices. Que son fils n’aime pas, dit que c’est pas comme à l’école.

À côté de ça, mon fils à moi, également en Grande Section, fait deux séances d’école à la maison par jour et certes, je ne suis pas maîtresse et même si je l’étais, c’est bien différent d’être la prof de ses propres enfants que de ceux des autres mais quand bien même, j’ai des notions de pédagogie. On peut imprimer tous les documents. On a deux ordinateurs et deux smartphones, une connexion Internet qui fonctionne. Et je lui fais des exercices sur mesure pour rectifier ce qu’il n’a pas bien pigé du premier coup dans ceux de la maîtresse.

J’ai eu beaucoup de peine pour cette femme qui se sentait larguée mais qui ne voyait pas trop comment faire autrement. J’ai eu des mots que j’espère rassurants. Sur l’année scolaire prochaine, celle-ci, comment les maîtresses prendront tout ceci en compte. Puis je suis sortie de là avec une boule au ventre à propos de l’école déjà à deux vitesses en temps normal et à ce fossé béant entre les enfants…

If I was you I wanna be me too

Les débuts de journée sont difficiles. Se lancer. Quand on a encore la moiteur de la couette comme souvenir partout sur le corps.

J’ai trouvé la bonne organisation. Donner son biberon à l’enfant petit pendant que l’enfant grand prend seul le sien. Ensuite, je prends mon petit déjeuner avec l’enfant grand, qui attaque alors la suite du biberon.

Puis Peanuts et moi, on passe 10 minutes sur le canapé à jouer à un petit jeu sur le téléphone (il me regarde et donne des conseils). ça fait une petite transition. Ensuite, on s’occupe de les habiller puis je les laisse jouer plus ou moins ensemble pendant que je me douche et m’habille. Ensuite, on commence l’école à la maison.

Je sais donc ce que je dois faire et dans quel ordre. Mais me mettre en route est de plus en plus difficile.

C’est Peanuts qui a trouvé, sans le savoir, la solution. Un matin, il a demandé de la musique. N’importe laquelle, il voulait de la musique. J’ai opté pour quelque chose qui bougeait un peu, histoire de me secouer. Et ça a marché. Je ne suis pas une danseuse, je ne sais pas bien animer mon corps mais beaucoup de rythmes, de chants, d’instruments raisonnent dans mon corps.

Depuis, on commence la journée avec YouTube sur mon téléphone qu’on promène d’une pièce à l’autre et ça m’aide beaucoup. Tant pis si le son n’est pas génial, si les pubs interrompent les fils. Tant qu’il reste assez d’Aretha Franklin.

J’ai aussi renoué avec la musique dans d’autres moments. Quand les enfants sont trop bruyants, certaines fois, puisque je ne peux pas les faire taire, j’étouffe le bruit dans la musique. Quand la journée s’étire trop, qu’il faut encore donner un bain ou négocier avec le bébé qui a faim mais veut manger du pain et la purée en même temps, boire deux gorgées de lait puis attraper un jouet mais sans lâcher son pain et qui me crie dessus parce qu’il n’arrive pas à mâcher son jouet et jouer avec son pain tout ça parce qu’il s’est trompé de main.

J’écoute des vieux disques à moi, du n’importe quoi sur mon téléphone, je laisse parfois les algorithmes me proposer des trucs improbables, je ressors des plaisirs musicaux honteux.

Et chaque fois, je me dis que la musique aura sauvé ma santé mentale pendant ce confinement.

Le grand dehors

Aujourd’hui, je suis sortie. Dans les règles. Ce matin, j’ai fait des courses. Pour au moins 10 jours. Cet après-midi, je suis allé marcher quasiment une heure avec Popcorn en poussette dans un rayon de moins d’un kilomètre, en gardant mes distances avec les autres personnes que j’ai croisées.

Ça fait beaucoup pour une seule journée.

Mais ce matin, quand on a décidé qui allait faire les courses, une boule d’angoisse a commencé à pousser dans mon ventre. Sortir ? Vraiment ? Passer le pas de la porte, aller plus loin que le local à poubelle ?

Je suis sortie aujourd’hui parce que j’avais peur de ne pas y arriver. Parce que j’ai eu la sensation que si je ne le faisais pas maintenant, aujourd’hui, que si je passer encore quelques journées sans sortir de chez moi, je n’y arriverais plus.

Combien de personne vont arriver au bout de cette crise strictement incapable de sortir de chez elleux ?

Voir le positif

Une des bonnes nouvelles du confinement, c’est que ce qui me manque, c’est ce que j’ai en temps normal.

Ça me manque de sortir de mes 4 murs, d’aller dans les magasins, de voir des gens, de travailler, de voir mes élèves, mes collègues, de vélotafer, de lire, de dormir, d’avoir un peu de temps sans personne juste autour de moi…

Alors, une partie de tout ça me manquait avant qu’on soit confinés parce que les enfants petits, les horaires contraints, les fucking dents du bébé, ce genre de choses. Mais c’est un problème d’équilibre, de journée qui ne font que 24 heures et que j’ai besoin d’un nombre d’heures de sommeil assez classique pour une humaine.

Fondamentalement, ce confinement ne remet pas totalement en cause nos choix de vie. Et c’est plutôt une bonne chose.

Ah, si, tout de même : le prochain appartement, c’est terrasse ou rez de jardin non négociable !

Je voudrais que le temps s’arrête

On a d’abord trouvé ça loin. Puis ça s’est rapproché.

Ce n’est pas parce que c’était loin qu’on ne ressentait rien. Mais bon, c’est humain, on le vit pas pareil que quand c’est prés.

Puis on l’a vécu différemment parce que c’est devenu franchement très prés.

On a voulu en rigoler. Pas qu’on soit inconséquent·e·s : le rire met à distance.

Mais malgré les rires, c’est devenu tout prêt.

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors, c’est devenu moins facile. On a essayé de s’aider, on ne s’inquiétait pas toustes fort pareil, on a répondu aux questions, on a échangé des astuces.

Moi j’étais un peu comme tout le monde. Je regardais l’actualité asiatique avec empathie mais sans grande inquiétude, j’ai blagué, je me suis inquiétée, j’ai été rassurée, je me suis réinquiétée et j’ai été rérassurée.

Puis lundi, j’ai été malade. Et pas que moi. D’un coup, je suis passé de « Je ne connais personnellement personne » à « Je l’ai sans doute et il n’y a pas que moi ». J’ai continué de mettre à distance mais depuis hier soir, je n’y arrive plus. J’angoisse et j’ai vrillé, j’entends tout le rationnel qu’on m’oppose mais la part de moi qui y résiste est devenue trop grande et ça déborde, ça se mélange à plein d’autres choses et les maux de tête qui me battent le cerveau depuis dimanche n’aident en rien.

Le jour, la lumière, les autres humains à travers le Réseau mettent un peu de distance. Je sais déjà que ça n’ira pas bien ce soir.

Je voudrais que le temps s’arrête, ma tête n’est pas prête pour ça.

Note de bas de page :

Les vignettes ci-dessus sont issue de la BD Claude et Morino d’Adrien Albert sur laquelle Peanuts a eu un coup de cœur un jour en librairie. C’est une histoire à l’atmosphère assez étrange, publiée en 2018 à l’Ecole des Loisirs, qui m’a offert la menue douceur improbable de lire à mon fils ainé du Baudelaire cité par des moules. Mais si je suis totalement honnête, ce qui a achevé de me convaincre de l’acheter, c’est la perspective du défi de garder mon sérieux en lisant ceci à Peanuts le soir au couché :

Sniff sniff

J’ai fait des blagues. J’ai fait des bises. J’ai acquiescé, « on va pas virer parano ». J’ai ignoré les infos avec force par moment.

Je me suis hydroalcolisé et savonné bien plus souvent les mains. J’ai nettoyé les claviers des ordinateurs du boulot deux fois par jour. J’ai jeté les mouchoirs après un seul usage. J’ai éternué dans mon coude.

Mais voilà, je suis malade.

Le virus en C, grippe, autre mal saisonnier ? On ne saura pas. Je ne suis pas une « personne à risque », je ne serai pas testée.

J’ai tout de même pas mal réfléchi et discuté, j’ai un peu lu.

Je ne retournerai pas travailler avant plusieurs jours. Je sais que je referai des blagues. Mais je sais que je ne ferai pas de bises. Et que j’arrêterai de faire comme si ça ne concernait sur les autres, loin, ailleurs, les gens des infos.

Anstalgie ?

Les enfants ont une boite à musique qui nous a été offert par une amie de mes parents à la naissance de Peanuts. C’est une boite en boite carrée avec un plateau rond sur le dessus, des points de couleur et un rebord bleu. Sur la piste, un petit astronaute et une fusée dansent une virevolte sur un air aux aigus un tantinet criards mais au rythme doux.

Il y a toujours eu quelque chose d’apaisant à regarder et écouter cette boite. Chacun des enfants a été séduit. Moi aussi.

Mais depuis quelques temps, je ressens un sentiment étrange que j’identifie précisément mais pour lequel notre langue manque d’un mot. Je sais déjà que dans quelques années, cette boite, cet air, cette danse, seront déclencheurs d’un profond sentiment de nostalgie pour moi. Je ne pourrais pas dire comment, je le sais, voilà. Alors quand je la lance, maintenant, quelque chose de la famille des tristesses douces s’installe, le sentiment conscient d’alimenter la nostalgie future. Et une bouffée d’amour éléphantesque pour ces mômes qui sont venus de moi.

Il manque clairement un mot pour ça.

Propriété

Je ne choisis pas l’heure de mon réveil le matin. Ce sont mes enfants, mon compagnon, mes horaires de travail qui en décident.

Je ne choisis pas, dans ma journée de travail, à quelle heure je reçois quelle classe, de terminer une tâche avant d’aller chercher les élèves de la perm, de prendre vingt minutes seule au CDI, à quelle heure je prends une pause, mange, termine, ce sont les horaires et les sonneries qui en décident.

Je ne choisis pas à quelle heure je quitte le travail. Que je veuille terminer une tâche, préparer quelque chose pour le lendemain, profiter du temps calme où le collège se vide, il faut que je file récupérer les enfants.

Je ne choisis pas comment repartir mon temps le soir, il faut baigner les enfants, préparer le repas, nourrir le petit, le coucher, nourrir les autres, lire l’histoire, coucher le grand, prendre ma douche. Dans cet ordre, sinon ça ne s’imbrique pas. Je ne choisis même pas forcément à quelle heure je m’endors, entre les fois où malgré moi je puique du nez sur mon livre ou devant la télé et celles où je me tourne longuement, incapable de m’endormir malgré l’épuisement.

Je ne choisis pas mes horaires le week-end. Ils sont ceux de ma famille. Du bébé, de l’aîné et de mon compagnon. Je suis le parent par défaut. Je dois donc négocier mes heures avec mon co-parent. Alors que lui choisit son temps et que je tricote autour.

Je ne choisis pas vraiment mes horaires le mercredi, je me cale sur ceux des enfants. Je sors où et parce qu’ils ont besoin de sortir. Je mange à leurs heures. Me pose à leurs heures. Interrompts mes pauses à leurs heures. Je ne choisis pas mes activités, je pioche dans les leurs et dans celles qu’ils me laissent accomplir pour la durée que je leur arrache.

Je ne suis pas propriétaire de mon temps.