La trouille

Les vacances sont presque là. Demain, la fin du boulot, lundi, prendre la route.

Elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Je suis fatiguée mais incapable de décrocher, de déconnecter, partir m’y obligera.

Oui, elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Peanuts est excité, s’endort mal, tard, se réveille comme un petit zombie les matins d’école, il court après le rythme, en changer fera du bien.

C’est le bon moment, pour ces vacances.

Celuiquim’accompagne est débordé par son boulot. Tellement que ça déborde aussi à la maison, ça se déverse, ça s’installe.

Il le répète : elles arrivent au bon moment, ces vacances, elles se sont faites attendre, elles deviennent urgentes, il en a besoin.

Ça va faire du bien, ces vacances. On a fait les réservations et pris des rendez-vous, on a un programme avec des zones de floues de moins en moins floues. On va voir des gens qu’on aime, on va aller dans des endroits qu’on aime.

Oui, ça va faire du bien, ça arrive au bon moment.

Et plus ça approche, plus je stresse. J’ai la sensation d’être une bombe à retardement, la grenade tenue serrée dans la main, la bille de plomb se baladant en liberté dans un rouage qu’elle peut enrayer à tout moment. J’ai peur de faire une crise, d’en faire plusieurs, de gâcher les soirées au restaurant, les rencontres, en me mettant à trembler. J’ai peur d’effrayer mon fils, de perdre les quelques heures qu’on peut consacrer à des gens qu’on ne voit jamais.

Je suis de nouveau dans ces moments où je ne me sens pas solide. C’est un peu comme si elle était inévitable, cette crise. Comme si elles étaient inévitables, ces crises. Comme si elles allaient forcément arriver.

Et je ne sais pas quoi faire de cette peur. De cette pas-solidité. De cette grenade que j’ai la sensation d’être. Vraiment pas. Alors je couve ma trouille, m’étourdis en préparant mille et une choses… En me disant que c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Et ça me bouffe doucement.

L/V/ivre

Pendant les dernières vacances, Peanuts est parti 5 jours chez son grand-père. Je les ai passé pour l’essentiel à lire et regarder des films et des séries. J’en ai fait le plein, à en déborder, à enchaîner les épisodes, mettant en pause pour bricoler un repas vite fait et le prendre devant l’écran, à traîner mes livres à travers chaque pièce, à faire les choses d’une seule main sans vraiment regarder, à jongler entre les programmes de la journée et ceux du soir avec Celuiquim’accompagne, menant de front plusieurs histoires. Je me suis nourrie de fiction, je m’en suis repue, je m’en suis comblée, je m’en suis rassasiée.

Et ça m’a fait un bien fou.

– J’ai passé 5 jours sans Peanuts, ai-je dit à mon psy.

– Et alors ?

– J’ai à peine travaillé. J’ai vu du monde, pour une fois. Un peu. J’ai passé des heures sur Netflix. J’ai avalé les 2 saisons de Stranger Things en 72 heures. Et encore, j’ai regardé autres choses pendant ces 72 heures parce que l’Homme ne regardait pas Stranger Things. J’ai lu 4 livres aussi. J’ai fini une autre série aussi. Je me suis nourrie de fiction. Ça m’a fait un bien fou.

– Cela nourrit l’imaginaire.

– Sans doute que je suis plus faite d’imaginaire que je croyais. Ça m’avait manqué sans que je sache que c’est ce qui me manquait.

Des fois, on se parle comme ça avec mon psy.

Cette semaine j’ai commencé un livre. J’en ai lu 20 pages alors que mes yeux tentaient de se fermer malgré moi. Je l’ai posé en sachant déjà qu’il allait être important. Vingt pages volées à mon épuisement et déjà il m’habitait. Le lendemain, je sombrais dans le sommeil très tôt et sans l’ouvrir, c’était déjà frustrant d’être épuisée à ce point, ne pas y ajouter la frustration de n’arracher que quelques pages. Ne pas faire cela, non plus, à ce livre, de ne le lire qu’en pointillés, d’en perdre des paragraphes à cause du sommeil qui s’impose. Vendredi, j’ai pu commencer à m’y plonger. Et j’étais ferrée. Je suis tombée de fatigue mais le livre était installé à l’intérieur de moi. Même fermé, il était là. Même réveillée en pleine nuit par l’enfant, puis bien trop tôt le matin, même dans ce samedi à me sentir vaseuse, j’arrachais toutes les minutes possibles pour avancer ma lecture. Il fallait que je lise, que j’avance, que je sache. Et plus les pages passaient, plus j’étais triste à l’idée que j’allais terminer ce livre. J’avais besoin de l’avoir lu mais je ne voulais pas l’avoir fini.

Il n’y a guère de moment où je voudrais envoyer bouler toute ma famille et me mettre dans une bulle. Même quand je manque de sommeil – plus que d’ordinaire, que je suis aux toilettes, que j’arrache le temps d’un bain, je ne le ressens pas ainsi. Là, j’ai la sensation d’avoir passé ma matinée d’aujourd’hui à me battre, me battre contre les éléments pour pouvoir lire, pour pouvoir lire ce livre, parce que j’avais besoin de lui, parce qu’il y avait ce cri en moi que seule les dernières pages feraient taire.

Maintenant je suis un peu comme orpheline parce que je ne pourrais plus jamais lire ce livre pour la première fois.

Ça n’arrive pas souvent. Si vous ne l’avez jamais vécu, peu importe mes mots, vous ne le comprendrez pas tout à fait. Si vous savez de quoi je parle, peu importe mes mots, vous avez déjà tout compris de quoi je parlais.

S’il ne devait y avoir une seule réponse à « Pourquoi il faudrait lire ? », ce serait celle-là.

 

Celle que

On est en 2018. Les années ont du sens pour chacun. Pour moi, le retour du 8 dans les unités, c’est la fin d’une grande boucle de dix ans pendant lesquels tout a changé.

En 2008, j’ai été titularisée, j’ai pris mon poste au Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve Sans Eau, j’ai dû arrêter de me cacher derrière l’étiquette « stagiaire », derrière ma tutrice, derrière les deux autres collègues profdocs en poste avec moi dans mon bahut provisoire, j’ai dû assumer un CDI où j’exerçais seule, avec une Chef qui m’attendait au tournant, demandait à être convaincue, acceptait de l’être d’ailleurs, répondre aux attentes de collègues qui voulaient pouvoir utiliser le CDI comme outil de travail et partager ce travail avec une profdoc, répondre aux attentes des élèves qui voulaient un CDI vivant mais qui ne le formalisaient pas ainsi, répondre à mes propres exigences qui étaient sans doute les plus lourdes de toutes.

En 2008, jusqu’en juin, j’ai bossé à être titularisé, j’ai entériné mon choix de vie professionnelle, pour une bonne partie de ma vie, jusqu’à ma retraite ou ma reconversion, sans n’avoir aucune plan de reconversion.

En 2008, ma grand-mère est morte. Elle n’était plus en bonne santé depuis longtemps mais elle n’était pas mourante non plus. Elle s’est senti mal, a été hospitalisée, a perdu connaissance, puis elle est morte. En quelques jours. Il y a encore un trou béant là où elle occupait tant de place. Sa mort, c’est aussi la première que j’assumais en tant qu’adulte. M’absenter de mon travail, voyager seule, en urgence, retrouver la famille là-bas, analyser à toute vitesse tout ce qui se passait dans ma tête ces jours-là, comprendre comment dire au revoir à elle mais aussi à toute une part de ma vie, un appartement que j’ai toujours connu, tous les lieux qu’il n’y aurait plus de raison que je fréquente, ne pas ma laisser porter par les autres, par mes parents, mon oncle, pour trop en tout cas. Partir à la Capitale, sans billet de retour. C’était étrange. Cette mort a été un choc. Une rupture.

En 2008, on était installés dans notre appartement depuis pas si longtemps puisqu’on avait posé nos cartons en septembre 2007. Celuiquim’accompagne apprenait à vivre sans sa mère. Moi, je désapprenais à vivre seule. Nous deux, on apprenait à vivre ensemble.

En 2008, finalement, j’ai dû définitivement devenir adulte. Autant que je puisse l’être, je suppose.

En 2008, j’ai aussi fait ma première crise d’épilepsie. J’étais loin de le nommer ainsi, il a fallu de longs mois avant un diagnostique. Surtout que cette crise est restée isolée pendant un moment. C’était en novembre, je crois. Je n’ai jamais noté la date. J’étais seule chez moi. J’ai appelé Celuiquej’aime, qui était en virée avec Le Prince des Quenouilles. L’autre plaisantait, croyant que je ne l’entendais pas. Je me souviens « Dis lui de péter un coup, ça la détendra ». Peut-être qu’il savait que je l’entendais, réflexion faite.

Peut-être que c’est là que se loge pas mal de choses, dans cette première crise absolument pas prise au sérieux, par ces deux mecs rigolant alors que je tremblais. Ils ne me voyaient pas. Est-ce que si Celuiquej’aime avait été là, s’il m’avait vu, s’était inquiété, cela aurait changé quelque chose ? Peut-être.

La vérité c’est que cette épilepsie, j’en ai fait mon problème, que je dois gérer seule. Je m’en suis propulser responsable, je m’excuse et m’en veux quand elle impacte les autres. Je n’arrive pas, même pas loin de dix ans après la première crise, même pas loin de dix ans après le diagnostique, à la mettre à sa place : une maladie.

Je suis malade. Je ne me vois pas malade.

C’est là que je dois en venir, c’est ça que je dois écrire, ce pour quoi j’ai ouvert l’ordinateur. Mon psy m’a demandé pourquoi, ce qui me faisait peur, qu’est-ce que je n’admettais pas. Je peux dire « je suis malade », je peux l’écrire. Mais je ne l’ai pas réellement intégré, reçu, accepté.

Pourquoi ? Je résiste.

Pourquoi ? J’ai envie de dire que c’est en partie la faute des autres. Celuiquej’aime, mes parents, mes proches. On ne me voit pas comme malade. Quand je fais une crise maintenant, j’ai la sensation d’agacer Celuiquej’aime. « Encore un moment gâché », une sortie, une soirée, un restau, un ciné… Je le lis sur son visage. Les autres ? Je ne sais pas depuis quand on ne m’a pas demandé des nouvelles de mon épilepsie, de mon traitement. « On », j’entends mes parents, en particulier. Mais pas qu’eux. Les proches.

Mon psy dit qu’ils ne peuvent pas me voir malade si moi-même je ne me sens pas l’être, si je continue d’envoyer l’image de quelqu’un qui va bien. Il a raison, ça ne peut pas être juste la faute des autres. Alors pourquoi je résiste ?

Parce que je n’ai pas envie d’être cette personne handicapée par une maladie. Parce que, c’est bien léger comparé à des tas de maladies, de blessures, de handicape, mais une épilepsie, même dans la forme légère de la mienne, c’est handicapant. Ça suppose de prendre un traitement quotidien, de ne pas me pousser trop loin dans la fatigue, de surveiller les moments de stress mais aussi les moments de détente.

Parce que je n’ai pas envie d’être cette compagne, cette mère, cette amie, qui ne peut pas. Qui ne peut pas aller au restaurant le soir, au cinéma, ailleurs, en étant sûre qu’elle ira bien. Qui ne peut pas garantir qu’elle ne se mettra pas à trembler, qu’elle ne gâchera pas tout.

Et pourtant, je le suis. Je m’interdis déjà ces situations « à risque ». J’essuie déjà des crises. Je le sais. Je n’en ai pas envie, mais je suis déjà cette personne là. La seule différence c’est que je m’autorise à l’oublier, de temps en temps.

Je ne sais pas comment m’y prendre, comment l’intégrer. J’ai la sensation que tant que rien ne vient de l’extérieur, je n’arriverais pas à le faire passer à l’intérieur mais si rien ne vient de moi, ça ne pourra pas m’être renvoyé de l’extérieur.

Je tourne donc en rond. Je cherche les clés. Je pensais qu’écrire m’aiderait un peu à les trouver. Et même pas. Tant pis, ça aura toujours servi à écrire. Donc à respirer.

Pas solide

Je ne me sens pas solide.

C’est presque toujours comme ça après une crise. Je me remets à douter de moi, de ma capacité physique à faire les choses, j’appréhende d’être mal à des moments importants, j’ose encore moins me lancer, je rentre bien profond à l’intérieur des frontières de ma zone de confort.

J’ai fait une crise la semaine dernière, seule à la maison. Depuis combien de temps n’avais-je pas toute une soirée et une nuit entière seule devant moi ? Je ne sais plus. Ça datait d’Avant, celui au A majuscule qui désigne les années que l’on n’a pas partagées avec Peanuts. Je n’avais rien prévu d’extraordinaire : plusieurs épisodes de série, une pizza, dormir au milieu du lit. J’ai regardé un peu ma série, en tremblant, en interrompant les épisodes quand je ne tenais plus en place, j’ai maudit mon corps, ma neuro, parce que dans ces moments-là il me faut des coupables, ma colère s’attache à l’extérieur, ne revient en boomerang contre moi-même que le lendemain. Depuis combien de temps n’avais-je pas fait une crise alors que j’étais seule ? Je ne sais plus. C’est bizarre combien c’est pire alors que personne ne peut rien faire de plus. Si ce n’est être là. Comme quoi, c’est important d’être là. 

Je ne me sens pas solide, j’ai envie d’entrer tout au fond de moi-même tout en ayant envie de m’extraire de ce corps là. C’est détestable comme dichotomie.

Ça va durer un temps. Je vois ma neurologue mercredi alors ça durera au moins jusque là et sans doute les jours qui suivent. Puis je vais oublier un peu, jusqu’à me faire faucher, de nouveau. Des fois je me demande combien de temps encore je vais pouvoir supporter ça, reprendre confiance jusqu’au prochain coup dans le dos. Puis je me rappelle que je n’ai pas le choix. Parfois je m’imagine que ça va se régler, comme la neuro le dit, avec le temps. Puis je me rappelle qu’elle avait dit que c’était sans doute l’affaire de quatre ou cinq ans. Il y a 9 ans.

Ce n’est pas évident de s’aimer, dans ces moments là, vous savez.

Entrer dans l’année

Non, elle n’y est pas, cette dynamique, cette page blanche, cette impulsion. Pourtant, je suis en général assez sensible aux étapes, aux tournants, aux virages, aux dates. Mais non, rien n’y fait, je ne me sens pas « nouvelle année ». Je ne me sens même pas « début de mois ».

Je n’ai pas l’envie (pas le besoin ?) de dresser de liste d’envies pour 2018, encore moins de prendre des résolutions. Un bilan ? Aucunement. Non, rien à faire, je ne ressens pas ce petit trifouillou qui me pousse à faire cela, régulièrement, à la moindre occasion, presque.

Alors ça m’interroge.

Oui, hein, parce que j’aime tellement ça, je l’ai fait tant et tant de fois. En plus, 2018, c’est une nouvelle année, un nouveau mois et une nouvelle semaine qui commence pile le même jour, ça devrait m’inspirer.

Ben rien.

Alors je peux y voir du positif. J’aurais un équilibre qui m’épargne ce besoin, qui ne me pousse pas à décider de changer des choses, de m’y résoudre.

Ce n’est pas faux.

Alors je peux y voir du négatif. Cette Fatigue qui ne me quitte pas, imprégnée dans les fibres même de ma personne, qui me pousse à un réalisme atone : je n’ai pas l’énergie de me lancer dans quoi que ce soit de plus, de différent, je fais déjà du mieux que je peux.

Ce n’est pas faux non plus.

Ce n’est pas que je n’ai envie de rien. C’est que je n’ai pas besoin de l’affronter au détour d’une rupture.

Et c’est quelque chose d’assez nouveau pour moi.

Et je souhaite à celles et ceux qui lisent ces lignes, adeptes des résolutions, to do list, grands projets de nouvelle année, ou non, que vos envies se réalisent, que le bonheur vous touche et que cette année, ainsi que les suivantes, vous soient belles.

Suspensions

…qu’il s’est toujours appartenu à lui-même et jamais à nous mais l’impression que plus ça va plus c’est vrai alors que ça l’est depuis toujours…

…savoir exactement comment je vais. Je me sens plutôt bien mais la Petite Voix traîne dans les parages en chuchotant qu’il ne devrait pas en être ainsi, parce qu’en toute objectivité, je cumule pas mal de lassitude et de fatigue, puis il y a cet automne de plus en plus hivernal et toutes ces petites choses plus ou moins un peu grandes en fait. Alors la Petite Voix chuchote que c’est le médicament-qui-fait-peur qui dit que je vais bien. Allez savoir de combien c’est vrai et…

…continuer doucement de perdre du poids sans avoir l’impression de lutter, en tout cas la majorité du temps. Habituée à yoyoter, je rencontre là quelque chose de nouveau. Je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter un peu parce que je ne sais pas comment j’ai fait et…

…chaque matin et soir, de plus en plus naturellement, avec cette grande bécane à deux roues et…

…couleurs hallucinantes de levé de soleil entre la mer et le front de nuages. J’en ai presque perdu l’équilibre alors je…

…n’ai pas raté un seul goûter fait maison les jours d’école et en tire une forme de satisfaction assez agréable. Et l’idée pas si saugrenue de prendre des actions chez mon fournisseur de chocolat à dessert…

Ne le répétez pas

Ne le répétez surtout pas à ces hordes de touristes qui s’entassent serviettes contre serviettes sur nos plages de juin à septembre et s’extasient devant cette mer de carte postale « Ah qu’elle est belle, ah qu’elle est bleue, la mer d’azur dans sa baie séraphine ». Non, ne leur dites surtout pas mais elle n’est, cette mer bleu plat à peine grêlée de mousse, rien bonne qu’à la toile de fond de leurs selfies à peau rougie. La mer que j’aime et ne peux quitter c’est celle des saisons qui la teignent d’encre, de charbon, de nuit, de fucus, qui lui donnent des reliefs à la lumière rasante d’un soleil bas sur sa ligne de fuite, qui laissent entendre que se trame en son fond de sombres aventures, de tragiques existences. C’est là qu’elle est Belle, à l’automne, à l’hiver, dans son mariage avec un ciel démonté aux camaïeux improbables de gris à rose sans passé qu’infimement par le bleu. La mariée était en obscur, son voile était d’écume en rouleau sur les plages, quittant pour y revenir sans cesse sa couche même pas nuptiale, princesse aux petits galets ronds dont le choc rythmé chantent une complainte mélancolique adressées aux goélands, aux pécheurs et aux poètes. Ne leur répétez rien. Et venez écouter. Venez contempler.

Entrer dans l’hiver

Ça s’est passé brutalement, comme cela se fait ces dernières années. On entend l’automne s’installer chez les autres et ici, pas une feuille ne craque sous les pieds. Les bourrasques décrochaient des branches de la verdure à peine dorée, le ciel ne dérogeait pas à son bleu, la mer appelait toujours à la baignade même si celle-ci supposait un peu d’oubli de soi-même. Puis une nuit, le ciel a crevé et tonitrué l’entrée en scène de la saison. Depuis, ce ciel pleut plusieurs fois par jour, parfois à gros sanglots, souvent en plaintes silencieuses. Le changement d’heure fait débarquer l’idée de nuit au milieu même de nos après-midi. Les mains demandent après une tasse chaude pour se lover à son tour comme on caressait nos doudous.

Et tout en même temps qu’on entrait dans un automne aux accents déjà hivernal, il a fallu sortir des vacances scolaires. Ouvertes par une journée de lente défaillance, le corps qui lâche contre les virus conjugués d’une laryngite et d’une gastro, j’ai profité de ces deux semaines sans en même temps vraiment les voir passer. Si je suis sincère avec moi-même j’avoue que m’a manqué terriblement une paire de jour seule comme j’ai toujours aimé entamé ces congés d’entre périodes, malgré la semaine rien qu’en couple. Elle a fait du bien. Elle repose les bases, les repause aussi.

Je goutte toujours à cette chance que j’ai de retrouver mon travail avec plaisir. Tout n’y est pas simple pourtant, je pars en guerre contre, pour. J’essaie de nier que ça y est, c’est là, les semaines de l’année que j’aime le moins et nous conduisent sans retour possible au début décembre et ces journées si dures au collège. Celles où s’articulent avec force grincements et douleurs la fatigue de chacun, les maladies petites mais récurrentes, l’excitation sans cesse prospérante des élèves, l’énergie sans cesse déclinante de l’équipe, l’agacement si facile, l’exaspération si attirante. Je reprends, tout de même, avec entrain le chemin de l’école.

Hier, après les cours, élèves partis, locaux quasi vide, j’allais vers les bureaux dans l’attente d’une réunion. Seule dans ces couloirs devenus si familier je me demandais si c’était l’ancienneté ou un sentiment curieux de légitimité qui me donnait ainsi la sensation d’être à ma place. Plus cela va, plus j’accepte de croire que je fais bien mon travail sans que vienne me heurter cette sensation d’imposture.

Et je continue d’aimer cela, ce que je fais.

J’ai eu, aujourd’hui, ce qui me manquait tant ces derniers jours : des heures à moi à faire ce que je voulais, sans réfléchir ni planifier. L’enfant cahouette est ailleurs en famille, facilité pratique à nos contraintes hors parentales de ces 15 dernières heures. J’ai passée une bonne partie de ces temps sans l’avoir prémédité à choisir des cadeaux de Noël. Le hasard d’un livre vu en rayon entraînant une idée puis une autre qui appelle une envie qui suppose une recherche qui devient une liste puis un panier puis… Il ne m’en manque plus que deux et demi, voilà qui me surprend moi-même.

Je transpose, un peu, de ne pas savoir toujours comment m’occuper de moi en attentions pour les autres. Et en faisant cela, je me fais du bien. Gagnant partout, même mon banquier.

Je me suis occupée, un peu, de chouchouter ce blog. Il reste mon nid, ma tanière, même si j’y manque. Il faut que je vole son temps, et je suis mauvaise fraudeuse. Et il y a ce blocage, le truc du forgeron. C’est en forgeant qu’il devient. Moi c’est en n’écrivant peu que je n’écris presque plus. Je ne sais plus n’y jeter que quelques mots, comme ça, en passant. Je n’ose pas, même, quelque part. Tout cela, je sais qu’on en guéri, je suppose même savoir comment. En commençant par savoir que grandit un enfant, peut-être bien.

Puis j’ai toujours écrit davantage en allant mal et voilà donc que je continue de me sentir bien. Je suis ainsi, écriveuse à l’affect, et cela fera donc mon affaire. En attendant, je vais me faire un thé.

 

Bruissements d’automne en altitude, quelques semaines il y a.

Quand pèse le régime

Depuis ma grossesse, mon poids, ma ligne, ma tête et moi, on cohabite en compromis. Mon poids reste stable, ma ligne n’est pas trop examinée dans la glace, ma tête ne se prend pas sur ce que je mange, et moi je me satisfais de la situation et apprécie de ne plus naviguer entre deux tailles de pantalon même si j’aurais préféré me stabiliser sur la plus petite des deux.

Enfin, ça, c’était valable jusqu’à il y a quelques mois.

Pour une fois, ça n’est pas passé par l’image. Je ne me suis pas vue et trouvée grosse ou pas belle ou pas moi. Il faut dire que dans l’ensemble, je me trouve « pas mal pour le temps, l’énergie et l’argent que je peux consacrer à mon apparence », que j’ai surtout l’air d’une mère de jeune enfant et que c’est quelque chose qui me convient. Que j’ai accepté que mon corps a vécu une grossesse et qu’il y a un après.

Non, cette fois, c’est passé par la sensation, celle d’être ramollie, molasse, flasque. Ce n’était pas seulement ma peau, mon gras, mes bourrelets. C’était un état général, un quelque chose dans le corps qui jaillissait dans beaucoup d’autres domaines et sur mon état d’esprit.

J’ai commencé à me reprendre un peu, à aller travailler à vélo, à me secouer… et à me soucier un peu de mon poids. C’est allé et venu, je me pesais, j’oubliais, je prenais des résolutions et les annihilées une heure plus tard pour lécher l’appareil à muffins avec Peanuts. Les vacances arrivant, j’ai décidé que mon poids restait stable depuis plus de deux ans donc que j’allais déprogrammer cette préoccupation.

L’urgence, c’était de retrouver de l’énergie, de la tonicité, sortir du mou. Et ça a marché. Mais en rentrant de vacances, ma balance m’a rappelé que ben quand je mange n’importe quoi n’importe quand sans me soucier de mon appétit, de ma satiété et en me limitant à « Mmmh, c’est bon, j’en veux encore », il y a des conséquences.

J’ai donc décidé de me faire plus attentive. J’ai commencé (enfin, il était temps) à m’apporter à manger au boulot plutôt que d’aller à la cantine. Pas que la cantine soit mauvaise, au contraire, et c’est bien le problème, mais parce que je termine mon plateau. J’ai progressé : je ne vide pas toujours mon assiette. Mais je mange mon entrée, mon dessert, le fromage. Je ne laisse pas parce que je suis gourmande, puis parce que je suis le mouvement, parce qu’on discute et que je n’écoute pas mon ventre, parce que.

J’ai aussi limité un peu mes quantités le soir, varié mes assiettes, j’ai arrêté de terminer les goûters de Peanuts quand je n’en avais pas réellement envie.

Avec la reprise du vélotaf et ce peu d’attention portée à mon alimentation, j’ai vu mon poids baisser. Sur la balance et dans la glace. J’ai reçu des compliments. Ça descendait bien et ça descendait vite.

Puis sans m’en rendre compte, je me suis interdit certains desserts, de goûter mes propres pâtisseries, le fromage le soir si j’en avais mangé à midi, j’ai commencé à m’inquiéter du menu d’un repas d’anniversaire, de la taille des parts de gâteaux.

C’est insidieux, vous savez. Vous vous demandez en toute bienveillance « Ai-je vraiment envie de manger cela ? » puis vous glissez vers « Ai-je vraiment besoin de manger ceci qui est gras ? cela qui est sucré ? » Vous vous demandez « Est-ce que j’ai atteint ma satiété ? » puis vous vous répondez « J’ai bien assez mangé » en regardant ce qu’il manque dans l’assiette et sans passer par l’interrogation des sensations.

Et ça marche. Les chiffres sur la balance descendent, les vêtements ne serrent plus à la taille ou aux hanches. Sauf que je me suis mise au régime. Sans même le décider.

Par « être au régime », j’entends s’autoriser et s’interdire certains types d’aliments, triés selon l’impact qu’ils pourraient avoir sur une prise ou une perte de poids, se restreindre dans les quantités, les horaires, selon des critères extérieurs à ses propres sensations de faim, envie, appétit et satiété.

Ce qu’il y a, avec les régimes, c’est que c’est forcément très présent. Parce qu’on mange plusieurs repas par jour, souvent trois, parce que les occasions de manger, grignoter, goûter un truc sont nombreuses. Parce qu’on passe notre temps à avoir l’occasion d’avaler des choses. Les régimes, c’est toujours frustrant, au moins un peu, et ça grignote la bienveillance. Envers soi-même quand on ne suit pas les règles qu’on s’est fixées. Envers les autres parce qu’ils ont proposé une soirée pizzas, viles tentateurs ! Envers son corps qui ne maigrit pas assez, pas assez vite, pas de là où on voudrait (coucou la taille de soutif en moins quand on veut s’attaquer à sa culotte de cheval).

Puis quelqu’un sort « Tu as maigri toi, ça te va bien » ou une phrase de ce genre qui se veut gentille. Parce que c’est ce à quoi on nous apprend à aspirer : à maigrir. Peut-être même plus qu’à être mince quand on y réfléchit (combien de personnes autour de vous n’aimeraient pas perdre au moins 2 ou 3 kilos ? et parmi ces personnes, combien de femme ? Mais celleux qui n’entrent pas dans une démarche d’amaigrissement. Combien disent et pensent que leur poids et celui qu’iels veulent peser ? ») Du coup, quand on constate la perte de poids de quelqu’un, ben on va donner dans les félicitations. C’est normal, c’est ce qui se fait. Puis de l’autre côté, on se dit qu’on tient le bon bout, que c’est une bonne manière de faire.

Un soir de la semaine dernière, Celuiquej’aime m’a proposé de rapporter un Mac Do en rentrant de chez mon psy pour qu’on se le regarde devant un film. Ça m’a mise en colère. Un Mac Do ? Et puis quoi encore ? Il sait que j’essaie de perdre du poids, que je veux retrouver la dizaine du dessous, que je n’en suis pas loin ! Il devrait plutôt m’attendre avec une salade de tomates et une compote pomme-poire sans sucre ajouté !

Alors qu’en fait, mon mec, il ne me proposait pas d’alimenter mon gras, il proposait juste une soirée sympa.

J’ai dis Ok, pour le Mac Do. Et j’ai quand même perdu encore un petit quelque chose cette semaine. Je découvre tout de même ces dernières semaines que je me sens bien en mangeant moins. Qu’arriver au repas du soir, fixé à une heure raisonnable pour le coucher de Peanuts, en ayant vraiment faim est agréable. Que je sais enfin reconnaître ma satiété, presque à tous les coups. Je dois me forcer un peu à me rappeler que si, en ce moment, j’ai tendance à voir dans un carré de chocolat des glucides et des lipides, le collègue qui me le propose en salle des profs y voit un geste sympathique à mon égard. Je suis en train de travailler à trouver une manière de manger qui me mette en accord avec le volume de mon ventre, de mes cuisses, de mes fesses, et mes contraintes quotidiennes.

Et à tourner pour de bon cette page, celle des régimes et des règlements, imposés par moi-même ou par d’autres.

Vous avez vu, je continue de grandir.

Pas de nouvelles

J’ai tellement intégré ce rythme de l’année passée, ces heures de séances pédagogiques à en faire dégueuler l’emploi du temps, celles d’accueil « libre » à flux tendu, jonglant entre les demandes des élèves et ces mille choses à faire par jour, que j’ai trouvé cette rentrée tranquille.

Trois semaine après, je comprends qu’elle ne l’a pas été tellement que ça, que j’ai surtout gagné en efficacité sur de nombreux points, que j’ai appris à bouleverser la todolist d’une journée autant de fois que nécessaire sans que ça me stresse particulièrement. Je découvre aussi à quel point j’ai confiance en moi-même dans mon travail, sentiment assez étranger que je connais peu ailleurs dans ma vie. Je me sens compétente et légitime sur de très nombreux points et comment écarter, me faire aider, contourner ceux alors lesquels je ne suis pas à l’aise, et je connais mes capacités, je sais que le flou s’estompe, que les organisations de dernières minutes fonctionnent quasiment toujours, je connais mes limites, une bonne partie de celles de mes élèves, je sais dire quand je ne peux pas, ne sais pas, je sais apprendre, encore.

J’ai la sensation de faire une rentrée de vieille prof aguerrie et c’est sans doute un peu ce que je suis.

Côté fréquentation, le CDI retrouve cette ambiance perdue depuis trois ou quatre ans, ces élèves qui accourent avec une véritable envie d’être là vraiment nombreux, mon « fan club » rivé à mon bureau et dix mains qui se lèvent quand je commence à dire « J’aurais besoin d’aide… » et avant même qu’iels sachent ce que je vais demander. C’est quelque chose qui me manquait et que je retrouve avec ravissement.

A côté de cela, Peanuts fait son bonhomme de chemin, laisse son père devant l’école sans se retourner, revient le soir plein de besoins de tout petit, qu’on l’aide à manger, qu’on le porte, que chaque chose mette cent ans à se faire, mais tout de même, que ce soit lui qui demande « Une baguette s’il te plait » à la boulangère, hein, régresser mais pas trop.

Dans tout cela, j’ai une énergie dont je ne saisie pas bien l’origine. Je ne cherche pas trop à comprendre, m’occupe plutôt à l’employer. Et là, comme ça, je peux vous dire que je vais bien. Et c’est déjà pas mal.