Yogcamping

Ce ne sont trois fois rien de positions, un enchaînement que je ne suis même pas sûre de réaliser tout à fait correctement mais j’ai volé trois jours consécutifs le temps de faire, sur le tapis qui sert à nos repas, un peu de yoga.

En plein air et sans me cacher, ni des miens ni des voisins qui éventuellement me verraient.

Trois fois dix minutes, sans mon appli, juste en essayant de me souvenir des temps et respirations. Ce n’est pas grand chose, non, mais c’est tout de même beaucoup.

J’ai la sensation que je vais devoir pendant un temps encore arracher des victoires minuscules et m’en féliciter copieusement.

Tant que l’élan est là, ça ira.

Souvenir

Dans la maison où j’ai grandi, mes parents avaient accroché deux Garuda en bois dans notre chambre.

Enfin, ce n’était pas tout à fait notre chambre. C’était la salle de jeux mais celle-ci n’était séparée de notre chambre que par des meubles, pas par des cloisons, et il n’y avait pas de porte si bien qu’on pouvait voir les Garuda depuis nos lits.

Quelques fois, mes parents ont dit qu’ils nous protégeaient des cauchemars.

Ce qui étaient un peu un comble parce que ces sculptures foutaient plutôt la trouille.

Je ne sais pas pourquoi ce soir je pense à Garuda.

J’en avais un préféré sur les deux, celui qui étaient installés depuis le plus longtemps et qui avaient les plus belles couleurs. Celui qui avaient aussi une tête de dragon pour de bon alors que l’autre avait des traits humains.

Je crois que dans ma vie, il me manque un Garuda. Un protecteur un peu flippant mais toujours là quand je lève les yeux.

Départ

On part demain.

Là on est dans le moment où on ne sait pas comment tout tiendra dans la voiture.

Où on cherche ce qu’on a oublié.

Où on ajoute des petites choses dans des sacs et des caisses déjà plein à craquer.

Où on note ce qu’il ne faut surtout pas oublier demain.

Où on met deux traits sous « escargots ».

Où raaah mais mer… ah ben -de, ils dorment, ce truc là est rangé dans la chambre des enfants.

Où mon dos me dit « Tiens, t’as pas fait de yoga aujourd’hui.

Bref, on part demain.

Baboum baboum

Ça fait deux jours.

Ce n’est pas envahissant, mais c’est présent. Surtout le matin pendant les deux heures qui suivent le réveil et en fin de journée.

Je sais que ça vient à cause de l’approche des vacances. Parce que je vais quitter mes repères.

C’est le principe même du départ en vacances, quitter ce qu’on connaît par cœur. C’est pour ça que ça fait du bien, de partir, que c’est bon pour la tête.

Mais voilà, ça pulse, ça sert le ventre. Et bien que ma dernière crise date de mars et qu’elle ait été provoqué par de la fièvre, bien que cette épilepsie se tienne tranquille depuis plusieurs mois, je sens que c’est « ça » qui bat dans mes bras, dans mon ventre.

Et je ne sais pas quoi faire de ça.

Réparer

Depuis quelques temps, j’essaie de me remettre à la méditation.

Enfin, pour être tout à fait juste, j’essaie de me remettre à me mettre à la méditation.

J’ai commencé un programme autour du stresse alimentaire, rapport au fait que ma relation à la nourriture, ça reste compliqué.

La séance d’aujourd’hui était axée sur la culpabilité.

À un moment dans la séance m’est revenue une photo de moi. Je suis adolescente. Je porte une robe turquoise, j’ai un foulard dans les cheveux et de gros boutons d’acné partout sur le visage. J’ai également les joues très pleines et les bras potelés.

Cette ado, sur la photo, je la connais. Elle est triste, elle n’est pas bien dans sa peau, elle est paumée et elle est seule.

Dans la séance, il est dit de poser sa main sur son cœur et de se remercier.

J’ai mis les mains sur mon cœur puis je me suis serrée dans mes bras. J’ai dit à cette ado que tout ça n’était pas sa faute, qu’elle avait besoin d’aide mais qu’elle n’en avait pas, que les adultes autour d’elle n’était pas à la hauteur. Je lui ai dit qu’elle n’était plus seule. Que j’allais l’aider. Qu’on allait s’en sortir, elle et moi.

Et je crois qu’elle m’a cru.

Ce qui pèse

Je me suis pesée.

La dernière fois que j’ai fait ce poids là, j’étais enceinte.

Et la fois d’avant aussi.

Et la fois d’avant, euh…

Même en sortant de la maternité, je ne faisais pas ce poids. Les deux fois.

Le confinement a été une catastrophe côté prise de poids. Entre grignotages décomplexés et crises de compulsions alimentaires quasi quotidiennes, ce n’est guère étonnant. Puis le déconfinement et le stresse qu’il a apporté (bien plus important que celui du confinement) n’ont pas aidé. Ça s’explique, quoi.

Ce qui est nouveau c’est que je ne perds pas. Jusqu’ici, après des périodes de prise rapide comme celle-là, le premier kilo était facile et rapide à perdre. Parfois le deuxieme. Ensuite, ça se compliquait. Là, c’est déjà compliqué. Même les 500 premiers grammes ne se laissent pas déloger. Du coup j’abandonne et paf, compulsion tout ça.

J’ai pris deux tailles de vêtements en bas et tous mes vêtements me serrent en haut. Parce que je prends tout dans les fesses, les hanches, le ventre, les cuisses…

Celuiquim’accompagne voudrait que je creuse du côté de ma pilule. C’est vrai que j’ai commencé à la prendre juste avant le confinement… Moi je crois que ce corps a fabriqué deux bébés tout entier et subit des pertes et prises de poids plus ou moins importantes tous les ans ou deux depuis mon année de 3e alors forcément, il y a un moment où c’est trop.

Paradoxalement, je suis plutôt en bonne entente avec mon corps ces dernières semaines. Je trouve qu’il fait des trucs chouettes. Comme réussir à transporter le plus-si-bébé sur un siège vélo ou avoir déplacé des kilos et des kilos de livres au CDI après le confinement. J’ai un vrai problème de taille de vêtements mais m’habiller n’est pas une difficulté, contrairement à des tas de moments où je me trouve horrible dans tout ce que je porte et mal à l’aise.

Alors je ne dirais pas non plus que je me sens belle mais avec 8 kilos de moins, je ne me sens pas forcément belle, c’est un truc que je ne connais pas vraiment comme sentiment.

Il y a comme une sorte de lâcher prise. Peut-être aussi que je progresse en matière de grossophobie (parce que si je suis sincère avec moi-même, je dois reconnaître que j’étais grossophobe, au moins jusqu’à ce qu’on me mette le nez sur ce qu’est cette discrimination, et que j’ai encore à deconstruire dans ce domaine).

Paradoxalement toujours, je ne me vois pas ne pas essayer de perdre quelques kilos tout de même.

En fait, je veux surtout enrayer la prise…

Paradoxalement, tout cela est familier. Mais pour la première fois tout en même temps.

Paradoxalement.

Quasi

La veille du jour d’avant.

Les vacances, c’est demain.

On a prévu, organisé, confié, calendrié.

Et après un confinement, un déconfinement, des journées interminables, des craquages, des larmes, une lassitude à n’en plus finir, je n’arrive pas à me réjouir. Les enfants sont confiés en partie, il est prévu que j’ai du temps seuke, en journée. J’ai passé des mois à en rêver et maintenant qu’on y est presque, ça me laisse froide.

Une part de moi n’y croit pas.

L’autre est tellement épuisée qu’elle n’a envie de penser à rien.

Bref, c’est quasi les vacances.

L’équipée

Peanuts était chargé de lui-même et de son vélo. Ça fait déjà beaucoup. Moi, j’ai enfilé le Porte-Popcorn, glissé le plus si bébé dedans, jusque là, facile. J’ai mis quelques affaires dans mon sac à dos parce qu’il y a des indispensables à avoir quand on est dehors avec deux enfants, accroché le dit sac au guidon de mon vélo, mon casque, celui de Popcorn et en route, mauvaise troupe.

Pas question pour moi de pédaler, bien entendu. Marcher à côté du vélo a beaucoup intrigué Popcorn et ce n’était que le début. Arrivé dans la bonne rue, je missionne Peanuts : « C’est un magasin de vélos avec une enseigne rouge. Il doit être sur le trottoir d’en face ». Ça l’a mobilisé jusqu’à ce qu’on croise une boutique de jouets. Heureusement que je savais où on allait, en fait.

On est donc arrivé à bon port.

« – Bonjour, vous avez besoin d’un renseignement ?

– Oui, bonjour ! Je voudrais pouvoir transporter ce bébé-ci sur ce vélo-là. »

La forme de mon cadre, mon porte-bagage, limite beaucoup les possibilités. Le vendeur est très pro, il cible très vite quel modèle pourrait convenir, sort rapidement deux pièces de la boîte, vérifie soigneusement : il en a un qui passe, mais c’est millimétré.

Peanuts espérait qu’on puisse repartir tous à vélo (d’où les casques que je transporte pour Popcorn et moi) mais l’atelier est débordé. Peanuts tente un culotté « Mais tu peux prêter tes outils à ma maman peut-être ? » Le vendeur m’assure que c’est simple à monter mais qu’il faut prendre le temps de le faire bien. Je le rassure : je n’avais pas l’intention de bricoler le truc sur le trottoir avec un cycliste miniature monté sur ressort à côté de moi et un bébé koala accroché dans le dos.

Je trouve le carton immense alors je réfléchis à comment repasser mais le bricoleur, toujours aussi serviable, propose de le fixer son mon porte bagage avec… des chambres à air ! Super efficace. On repart donc en sens inverse avec un bébé de plus en plus perplexe, un vélo bien chargé, et Peanuts remonté comme un coucou zigzagant entre les piétons, hyper à l’aise.

J’ai lu la notice de montage deux fois, regardé la vidéo trois fois et décidé que j’étais pas plus empoté qu’une autre et j’ai installé le siège.

Évidemment, je me suis lancée alors que Popcorn dormait et que Peanuts était censé commencer sa sieste. Dix minutes après, Peanuts était dans mes pattes. Et il s’est débrouillé pour réveiller son frère dans les moments qui ont suivi. Mais je m’en suis sortie !

La grosse frustration du jour c’est de ne pas avoir pu tester en conditions réelles. On s’est juste assis tous les deux sur le vélo sur le balcon… Mais je suis assez fière d’avoir réussi à me dépatouiller de tout ça.

Vivement la première balade !

En vrac

Tous les ans, en fin d’année je gratte péniblement une semaine pendant laquelle j’accueille de très petits groupes d’élèves et une ou deux journées sans personne. Et je rêve de temps seule au CDI pour mettre une grande claque à mes tâches de gestion.

Cette année, j’en ai plein, des journées sans élèves. Et j’ai la sensation de ne pas avancer le travail. Il me manque un moteur. Trop de temps devant moi, peut-être. Manque d’énergie, le contrecoup du confinement.

Aujourd’hui, j’ai passé des heures à régler des choses dont je ne devrais pas m’occuper. Et d’autres dont j’accepte de m’occuper mais qui ne sont pas le CDI.

Cette semaine, pourtant, tout était censé rentrer dans l’ordre. Les enfants sont de retour qui à l’école qui à la crèche. Moi j’ai repris mes horaires normaux. Les élèves sont de retour au collège. Pourtant. Pourtant.

J’ai cette sensation d’être enlisée. La fatigue. La Fatigue. Mais pas que.

Quelle est étrange, cette année, mais aussi rude et déstabilisante, éprouvante. Quelle est sale, cette période, usante et interminable.

Au feu

On a grillé trop d’énergie pendant le confinement. On a paré à l’urgence, on a lâché prise sur plein de choses, on a mis en place des activités qu’on n’avait jamais faites et qu’on ne referait pas ensuite. On n’a pas beaucoup réfléchi à l’après, il fallait gérer le maintenant et c’était déjà suffisamment compliqué comme ça.

Ce « on », ce sont les parents d’enfants en âge ben euh d’avoir besoin de leurs parents pour avoir des activités sans un adulte on va dire. Ça fait du monde.

On nous a dit que ça durerait deux semaines. On n’y croyait pas. On ne croyait sans doute pas que ça durerait trois mois.

Et on ne savait pas que ce serait encore plus long, que l’école reprendrait en pointillé, voire pas, qu’il faudrait négocier avec nos modes de garde, nos employeurs, que le déconfinement serait une telle galère. On jongle, les emplois du temps sont aléatoires, chaque déclaration d’un ministre ou de sa sainteté Jupiter apporte son lot de changements et de questions auxquelles il faut plusieurs jours pour avoir les réponses.

Les parents ne sont pas vraiment déconfiné.e.s, iels télétravaillent encore pour beaucoup ou ratent des journées de travail pour garder leurs enfants, iels s’arrangent, c’est là sans doute le verbe du déconfinement, avec des amis, la famille, les grands-parents parce que risque sanitaire ou pas, on a vraiment besoin d’elleux.

Et iels se consument.