Mes mots

C’est compliqué, les mots et moi, en ce moment. Les mots lus, un peu. Les mots écrits, surtout.

J’ai des difficultés à ressentir et transcrire, à traduire en lettres, en phrases. Les mots me fuient, les mots m’échappent, les mots s’agitent par delà moi. Je ne sais pas, je n’y arrive pas.

Peut-être est-ce parce qu’il est question de nommer. Je coince sur ce prénom. Pas qu’on n’arrive pas à s’accorder, non, même déjà moi, je ne trouve pas ceux, celui au moins, qui me ferai.en.t dire « oui ! » Et c’est un peu comme si tous les mots restaient en attente de celui-là.

Alors je tourne et je tâtonne, j’use d’artifices quand il faut forcer les choses, dictionnaire des synonymes pour remplir mes bulletins, « champ lexical » demandé à qwant pour mes résumés professionnels, motbis poussé dans ses retranchements, et puis j’attends. Je cherche. Dictionnaires couleurs layettes, sites internet roses et bleus malaisants, traquer le tilt à coup de critères et restrictions et de recherches.

Peut-être, mmmh, non, ah ?, euh, plait-il ?

Et alors que ce prénom m’échappe, sous mon nombril, les mouvements se sentent plus amples et francs, ici puis là. Non, on ne tient pas le prénom mais en ligne, déjà, je l’ai nommé et ici, il s’appellera Popcorn.

pix by jill111 via Pixabay

Bref. J’ai fait le ménage

Mercredi, 13h44. En vrac, j’ai.

Pris une douche.

Mis de l’ordre dans l’appartement.

Fais un masque à l’argile rose.

Habillé Peanuts, en trois fois.

Habillé mon corps personnel. En une seule fois.

Pris un petit déjeuner.

Lancé le DVD d’Azur et Asmar.

Lancé le disque de La Baleine bleue de Steve Warring.

Peins un cheval et des visages. Gardé le cheval, jeté les visages. Dessiné deux personnages au crayon gris. Géré une séance peinture avec un Peanuts très enthousiaste qui a peint une route avec deux voitures et un perroquet, une feuille tout en orange, une feuille en orange et en blanc, un « truc, c’est joli maman ? » et un peu la nappe mais c’est pas grave, elle est faite pour ça.

Eu des tas de conversation avec Peanuts. Pas forcément longue mais intéressantes.

Préparé un repas qui a eu un succès certains auprès de mon fils alors que ce n’était même pas des pâtes ni des saucisses.

Lu a Peanuts 5 livres, non 4, euh, attendez… Le Petit Prince en BD (une hérésie pour laquelle il a eu un coup de cœur sur une étagère de la bibliothèqueObelix et compagnie, l’histoire du loup qui se déguise en grand-mère pour manger le petit chaperon rouge mais ça ne se passe pas comme prévu… Ah ben non, 3, en fait.

Nettoyé la bouilloire et la carafe au vinaigre ménager.

Répété « Sur le canapé, on est assis ou couché. Pour être debout, tu peux en descendre », « Sur le lit, on est assis ou couché. Pour sauter, tu peux en descendre », « Je n’ai pas compris, tu peux enlever la tétine et me répéter ce que tu as dis ? », « Je ne sais pas. Viens, on va chercher » et « Qu’est-ce que je t’ai demandé ? » un bon nombre de fois.

Et aussi, j’ai fais le ménage de toutes les pièces de l’appartement.

Ça, c’est une histoire, ni drôle ni même originale. Elle commence au sein d’un couple dans lequel les tâches ménagères sont réparties plutôt équitablement. Pas forcément tout le temps mais l’un dans l’autre, en lissant sur l’année, ça tournait bien. Un couple, mon couple.

Il y a toujours cette tendance, tout de même, cette tentation. Bien que travaillant à plein temps, mon statue d’enseignante ma toujours assurée les mercredis de libre et ainsi que les vacances scolaires. C’est bien facile d’attendre à ce que celui des deux qui est plus souvent à la maison en fasse un peu plus. Surtout quand celui des deux, c’est celle, n’est-ce pas ? Alors pas tant sur le mercredi, sans doute, mais en période de vacances, bien certainement. Mais ça restait ponctuel, passager. Et il est difficile de réclamer à la personne qu’on aime d’assurer sa moitié de tâche alors qu’on a soi-même passé les deux journées précédentes à avaler une saison entière de série en DVD, sachez le.

Puis je suis tombée enceinte. Une grossesse plutôt cool qui ne m’a pas interdit grand chose, dans mes activités. Moins de 24h avant la naissance (surprise car très en avance sur la calendrier prévisionnel) de Peanuts, je remplissais, par exemple, le frigo pour, pensais-je, une bonne semaine. (Pour l’anecdote, cela a sauvé les meubles car quand je suis rentrée de la maternité 6 jours plus tard, on a mangé sur ces courses là pendant quelques jours. Ça n’a pas vidé les panières à linge, par contre.) Autant dire que le partage des tâches s’est plutôt bien maintenu jusque là.

Puis. Et bien, vous savez. Le congés maternité, qui fait que la femme est chez elle, pendant que l’homme travaille. D’autant que le mien, d’homme, il venait de changer de poste donc il en avait beaucoup, du travail, et tout ce qui va avec de préoccupation, stress et tout le toutim. Passé le chaos des premiers jours, la désorganisation totale des premières semaines, on a commencé à trouver un rythme.

Alors j’en entends qui pense « Oui, mais bon, son mec, il se levait, la nuit, pour donner des biberons », « Oui mais quand elle allait voir son psy, il se rendait disponible pour garder le môme », « Oui mais il faisait des choses, quand même ». Oui, il faisait ça. Parce que mon mec à moi n’est pas un connard misogyne et qu’en plus, il a compris qu’il est le père de notre enfant, que j’en suis la mère et que ça signifie qu’on est tous les deux ses parents. Il n’empêche que s’est installé un rythme et une organisation dans laquelle la répartition des tâches n’étaient plus équitable. D’autant que les tâches, elles ont augmenté. Non, je ne parle pas seulement de la quantité de linge, de draps, ou de surface à laver, je parle du nettoyage des biberons et de la chaise haute, de la préparation de repas spécifiques pour un nourrisson, je parle du bain à donner, de la poubelle de couches à vider, de la housse de la table à langer à changer. Je parle des rendez-vous chez le médecin à prendre et à assurer, des vaccins à aller chercher, du serum physiologique à avoir en quantité, des courses de liniment dans cette pharmacie précise qui vend cette marque précise et la bouteille 3€ moins cher qu’ailleurs et qu’au rythme ou elles passent les bouteilles, ça vaut le coût. Je parle du suivi des repas, de la surveillance de la couleur des selles, de la prévision des besoins en couches, de penser à remettre des kleenex et des carrés de coton dans le sac à langer. Je parle des soins à donner, des vêtements à acheter dans la taille du dessus, du dossier de la crèche à rapporter avant la date butoir, du chèque à faire pour le carnet de photos, des livres à rendre à la bibliothèque. Je parle des contraintes horaires, de la flexibilité indispensable et de l’adaptation permanente parce qu’à peine un truc est stable que déjà il change. Je parle d’être parents d’enfant en bas âge.

Et alors là, l’équilibre équitable des tâches, ha ha ha. Et je ne parle même pas de la charge mentale.

On a tout de même réussi à retomber plus ou moins sur nos pieds, l’un dans l’autre, en particulier depuis que Peanuts mange la même chose que nous (en gros, ses 18 mois, et non, je ne veux pas lancer un débat là-dessus).

Sauf que depuis des semaines et même des mois, les tâches qui reviennent à Celuiquej’aime « sur le papier », j’en assure une partie. Et surtout, que le ménage, ça devient toute une histoire. Parce que pendant qu’il le fait, il râle, rouspète, claque les portes, jette des trucs qui n’étaient pas forcément à jeter, qu’il s’agace, n’a pas envie, le fait quand même, le fait comprendre. Et surtout, parce qu’une fois qu’il l’a fait, Celuiquej’aime ne supporte pas qu’on dérange ce qu’il vient de ranger, qu’on salisse ce qu’il vient de laver. Et qu’en fait, ça dure jusqu’au milieu de la semaine. Logique ? Oui. Non. Ça dépend. Parce que, par exemple, quand il range mon bureau, il empile les papiers qui sont dessus. Et que pour les utiliser, j’ai bien besoin de les désempiler. Ce qu’il prend comme une mise en désordre de ce qu’il a rangé. Parce que Peanuts, qu’on vienne de ranger sa chambre, ça lui fait ni chaud ni froid, qu’il veut jouer, ou lire, et que donc il récupère le jouet, ou le livre, qu’on a rangé deux minutes avant. Que, accessoirement, il fait ça toute le temps, même quand je range sa chambre dans la semaine, c’est-à-dire quasi tous les jours. Parce que trois gouttes d’eau sur le sol de la salle de bain en sortant de la douche deviennent « avoir salie toute la salle de bain ». Parce qu’une trace de sauce tomate sur le plan de travail alors que je viens de terminer de préparer un repas pour trois en rentrant d’avoir fait les courses se transforme en « Je vais arrêter de faire le ménage, ça sert à rien ! ». Parce qu’il arrive, à trois ans et demi, qu’on se rate en faisant pipi et qu’il y ait des traces sur la lunette voire le sol des toilettes. Parce qu’en fait, cet appartement, on y vit, quoi.

Et que je ne supporte plus ça.

Dimanche dernier, Celuiquej’aime a boudé une bonne partie de l’après-midi. Partie de l’après-midi que j’avais demandé à consacrer à un salon du livre auquel je voulais aller, ça me tenait à cœur. « Qu’est-ce qu’il y a ? – Rien ». « Pourquoi tu fais la tête ? – Je fais pas la tête. » On y a été, oui, à mon salon du livre. J’ai eu des exemplaires dédicacés, parlé à deux auteur·e·s que j’aime beaucoup. Mais j’en garde un sale goût. « Ne dis pas qu’il n’y a rien, tu boudes ! – Non, je boude pas ». Tout en marchant 20 pas devant nous, en ne disant rien d’autres que les mots indispensables.

J’ai compris ensuite que c’était à cause du ménage, du rangement, de ce qu’il a fait, ce dimanche matin (pendant que je faisais les courses, parce que la veille, on était dans sa famille pour la journée). De ce que Peanuts et moi on a fait ensuite.

J’ai donc décidé de faire le ménage le mercredi, de lui libérer cette matinée par semaine dans laquelle il consacre deux heures à notre appartement, en prenant sur le temps qu’on passe ensemble, Peanuts et moi. Je lui ai proposé, en échange, qu’il établisse les menus de la semaine, parce que ça me pèse, de devoir choisir les repas, varier mais pas trop, équilibrer, rester dans des quantités qui satisfassent son appétit, dans des préparations que Peanuts accepte de manger. Il a dit qu’on verrait. ça ne lui parle pas, cette histoire de menu. N’a pas voulu en reparler. J’ai tout de même fait le ménage aujourd’hui. Même s’il avait été fait dimanche. Je ne lui laisse pas le choix, j’ai besoin que ça change.

Et c’est avec une sensation de libération, que j’ai fait ce ménage. Cette sensation d’acheter la liberté de ne pas surveiller chaque geste, chaque goutte, chaque grain de farine. La liberté de salir mon appartement en y vivant puisque c’est moi qui nettoie.

Alors que ce que j’ai fait ce matin, c’est déchargé mon mec d’une par non négligeable de ses responsabilités et de sa charge mentale sans garantie qu’il en fasse autant pour autre chose que je porte. Et je l’ai fait de moi-même, sans qu’il ne demande ni n’exige rien.

Alors que ce que j’ai fait ce matin, c’est préférer faire à la place de mon homme parce que c’est dur pour lui, comme si ce n’était pas dur pour moi, que c’est une régression dans mon couple et une régression pour les femmes d’une manière générale parce que si une féministe dans mon genre en couple avec un homme dans le sien n’arrive pas à partager équitablement tout cela, qui le peut ?

C’est surprenant, comme sensation, que ma raison sache que j’ai tort tout en n’arrivant pas à me défaire de cette impression de liberté gagnée.

 

Non, rien.

C’est un peu compliqué. D’écrire. De venir raconter. De confier. Déjà parce qu’il y a ces choses que je ne veux pas écrire ici. Puis celles que je ne peux pas trop dire parce que ça ne m’appartient pas ou parce que c’est mon devoir de réserve ou parce que d’autres raisons très valables.

Puis surtout, il y a toutes ces personnes autour de moi qui ne vont pas très bien. Voire par bien. Ou même pas bien du tout. Ce sont leurs job, leurs santés, leurs familles, leurs vies amoureuses, leurs identités, ce sont des mauvaises nouvelles, des nouvelles inquiétantes et des nouvelles tragiques, ce sont des situations compliquées, par forcément passagères. Ce sont des accumulations, des trop-pleins, des nouveautés, des qui durent depuis trop longtemps.

Et ce sont beaucoup de personnes. Des personnes que j’aime et à qui je tiens, sur une échelle allant de vraiment très proches à très bon collègue de travail.

Alors c’est un peu compliqué. D’écrire. De venir raconter. Parce que je mentirais en disant que tout va bien. Parce que ce n’est pas non plus que ça va mal. Ce sont… des petites choses, des agacements, des stress habituels, ce sont des inquiétudes pas si grave, des lassitudes, des usures. C’est aussi la frustration de ne pouvoir vraiment aider toutes ces personnes. C’est aussi cette empathie et que je suis une éponge alors quand celleux que j’aime ne vont pas si bien je ne peux aller qu’au moins un peu mal. Et qu’en même temps je ne suis pas légitime à venir me plaindre.

Donc j’ouvre le navigateur, l’onglet, l’article et je regarde clignoter le curseur puis je finis par tout fermer. Et l’un dans l’autre, et bien ça ira.

Partir, rentrer, reprendre

Elle n’est pas venue, cette crise que j’appréhendais. Elle ne s’est pas totalement faite oublier tout de même. Je l’ai sentie, sous ma peau, trois fois. Assez pour ne pas me permettre d’imaginer qu’elles puissent avoir disparu. Suffisamment peu pour que je ne m’en inquiète pas trop.

On est donc parti. Jusqu’à la dernière minute, on n’était pas sûr de pouvoir, un truc de la famille des pas-grave-mais-faut-s’en-occuper-mais-s’en-occuper-le-week-end-c’est-compliqué. Mais on est parti.

On a dormi dans des hôtels, l’Enfant Cahouette dans un lit haut qui l’a ravi, on a vu des amies chères à mon cœur puissance dix, ma vieille tante qui est si vieille qu’elle est en fait ma grand-tante, mes parents, mon oncle que j’adore, des gens qui m’ont vue grandir, on a également vu des vaches mais Peanuts est déçu car elles n’ont pas fait meuh, des poules dont on a mangé les oeufs à peine pondus à la coque et là, c’est Peanuts qui a fait mmmmh, des tracteurs, une moto, des champs jaunes et verts à perte de vue, une cathédrale, une tour, des kilomètres de routes et d’autoroute, des montagnes, de la neige attachée sur une ligne de crête comme une funambule, on a mangé dans des tas d’endroits différents, parfois comme c’était prévu, parfois comme ça ne l’était pas, on a passé du temps avec notre fils, ensemble et séparément, il a fait des trous dans le jardin, planté des choses, goûté des tripes, conduit un tracteur à l’arrêt, touché des vaches, une vrai et une en plastique, reçu des livres en cadeaux, plusieurs, lus des tas de livres dont ses cadeaux, il s’est fait porté, il a couru, pédalé, réclamé, négocié, découvert, parlé de mieux en mieux, et on a profité.

Jusqu’au bout.

Jusqu’à un arrêt impromptu, sur la route du retour, « et si on sortait là ? », dans une ville qu’on pourrait dire des nôtres, où j’ai dansé, longuement, avec l’Enfant Loup, ivre de rire, au son d’une trompette de rue, un peu jazzie, sur un des parvis les plus touristiques de France.  Encore, Maman, encore ! Jusqu’à hier, la balade en librairie.

On a cette sensation d’être partis très longtemps et très loin alors que ce n’était pas si l’un et pas tant l’autre mais tout de même. C’était le break dont on avait besoin, de ceux qui rechargent les batteries. Pourtant, on a fait plein de choses, on ne s’est pas tant posé. Peut-être est-ce là, l’équilibre dont j’ai besoin pour rester sur le fil sans me faire faucher par les crises.

Maintenant, on reprend pied en douceur. J’ai enregistré des notes, vérifié mon cahier de texte en ligne, répondu à des mails, j’ai préparé ma lettre de veille, teint les cheveux en rouge, vérifié des piles de copie, préparé une mini exposition sur Mai 68.

Demain, je suis profdoc.

Peanuts s’est essayé plusieurs fois à la photo pendant les vacances. Ici, portrait de son père faisant la vaisselle.

La trouille

Les vacances sont presque là. Demain, la fin du boulot, lundi, prendre la route.

Elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Je suis fatiguée mais incapable de décrocher, de déconnecter, partir m’y obligera.

Oui, elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Peanuts est excité, s’endort mal, tard, se réveille comme un petit zombie les matins d’école, il court après le rythme, en changer fera du bien.

C’est le bon moment, pour ces vacances.

Celuiquim’accompagne est débordé par son boulot. Tellement que ça déborde aussi à la maison, ça se déverse, ça s’installe.

Il le répète : elles arrivent au bon moment, ces vacances, elles se sont faites attendre, elles deviennent urgentes, il en a besoin.

Ça va faire du bien, ces vacances. On a fait les réservations et pris des rendez-vous, on a un programme avec des zones de floues de moins en moins floues. On va voir des gens qu’on aime, on va aller dans des endroits qu’on aime.

Oui, ça va faire du bien, ça arrive au bon moment.

Et plus ça approche, plus je stresse. J’ai la sensation d’être une bombe à retardement, la grenade tenue serrée dans la main, la bille de plomb se baladant en liberté dans un rouage qu’elle peut enrayer à tout moment. J’ai peur de faire une crise, d’en faire plusieurs, de gâcher les soirées au restaurant, les rencontres, en me mettant à trembler. J’ai peur d’effrayer mon fils, de perdre les quelques heures qu’on peut consacrer à des gens qu’on ne voit jamais.

Je suis de nouveau dans ces moments où je ne me sens pas solide. C’est un peu comme si elle était inévitable, cette crise. Comme si elles étaient inévitables, ces crises. Comme si elles allaient forcément arriver.

Et je ne sais pas quoi faire de cette peur. De cette pas-solidité. De cette grenade que j’ai la sensation d’être. Vraiment pas. Alors je couve ma trouille, m’étourdis en préparant mille et une choses… En me disant que c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Et ça me bouffe doucement.

L/V/ivre

Pendant les dernières vacances, Peanuts est parti 5 jours chez son grand-père. Je les ai passé pour l’essentiel à lire et regarder des films et des séries. J’en ai fait le plein, à en déborder, à enchaîner les épisodes, mettant en pause pour bricoler un repas vite fait et le prendre devant l’écran, à traîner mes livres à travers chaque pièce, à faire les choses d’une seule main sans vraiment regarder, à jongler entre les programmes de la journée et ceux du soir avec Celuiquim’accompagne, menant de front plusieurs histoires. Je me suis nourrie de fiction, je m’en suis repue, je m’en suis comblée, je m’en suis rassasiée.

Et ça m’a fait un bien fou.

– J’ai passé 5 jours sans Peanuts, ai-je dit à mon psy.

– Et alors ?

– J’ai à peine travaillé. J’ai vu du monde, pour une fois. Un peu. J’ai passé des heures sur Netflix. J’ai avalé les 2 saisons de Stranger Things en 72 heures. Et encore, j’ai regardé autres choses pendant ces 72 heures parce que l’Homme ne regardait pas Stranger Things. J’ai lu 4 livres aussi. J’ai fini une autre série aussi. Je me suis nourrie de fiction. Ça m’a fait un bien fou.

– Cela nourrit l’imaginaire.

– Sans doute que je suis plus faite d’imaginaire que je croyais. Ça m’avait manqué sans que je sache que c’est ce qui me manquait.

Des fois, on se parle comme ça avec mon psy.

Cette semaine j’ai commencé un livre. J’en ai lu 20 pages alors que mes yeux tentaient de se fermer malgré moi. Je l’ai posé en sachant déjà qu’il allait être important. Vingt pages volées à mon épuisement et déjà il m’habitait. Le lendemain, je sombrais dans le sommeil très tôt et sans l’ouvrir, c’était déjà frustrant d’être épuisée à ce point, ne pas y ajouter la frustration de n’arracher que quelques pages. Ne pas faire cela, non plus, à ce livre, de ne le lire qu’en pointillés, d’en perdre des paragraphes à cause du sommeil qui s’impose. Vendredi, j’ai pu commencer à m’y plonger. Et j’étais ferrée. Je suis tombée de fatigue mais le livre était installé à l’intérieur de moi. Même fermé, il était là. Même réveillée en pleine nuit par l’enfant, puis bien trop tôt le matin, même dans ce samedi à me sentir vaseuse, j’arrachais toutes les minutes possibles pour avancer ma lecture. Il fallait que je lise, que j’avance, que je sache. Et plus les pages passaient, plus j’étais triste à l’idée que j’allais terminer ce livre. J’avais besoin de l’avoir lu mais je ne voulais pas l’avoir fini.

Il n’y a guère de moment où je voudrais envoyer bouler toute ma famille et me mettre dans une bulle. Même quand je manque de sommeil – plus que d’ordinaire, que je suis aux toilettes, que j’arrache le temps d’un bain, je ne le ressens pas ainsi. Là, j’ai la sensation d’avoir passé ma matinée d’aujourd’hui à me battre, me battre contre les éléments pour pouvoir lire, pour pouvoir lire ce livre, parce que j’avais besoin de lui, parce qu’il y avait ce cri en moi que seule les dernières pages feraient taire.

Maintenant je suis un peu comme orpheline parce que je ne pourrais plus jamais lire ce livre pour la première fois.

Ça n’arrive pas souvent. Si vous ne l’avez jamais vécu, peu importe mes mots, vous ne le comprendrez pas tout à fait. Si vous savez de quoi je parle, peu importe mes mots, vous avez déjà tout compris de quoi je parlais.

S’il ne devait y avoir une seule réponse à « Pourquoi il faudrait lire ? », ce serait celle-là.

 

Celle que

On est en 2018. Les années ont du sens pour chacun. Pour moi, le retour du 8 dans les unités, c’est la fin d’une grande boucle de dix ans pendant lesquels tout a changé.

En 2008, j’ai été titularisée, j’ai pris mon poste au Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve Sans Eau, j’ai dû arrêter de me cacher derrière l’étiquette « stagiaire », derrière ma tutrice, derrière les deux autres collègues profdocs en poste avec moi dans mon bahut provisoire, j’ai dû assumer un CDI où j’exerçais seule, avec une Chef qui m’attendait au tournant, demandait à être convaincue, acceptait de l’être d’ailleurs, répondre aux attentes de collègues qui voulaient pouvoir utiliser le CDI comme outil de travail et partager ce travail avec une profdoc, répondre aux attentes des élèves qui voulaient un CDI vivant mais qui ne le formalisaient pas ainsi, répondre à mes propres exigences qui étaient sans doute les plus lourdes de toutes.

En 2008, jusqu’en juin, j’ai bossé à être titularisé, j’ai entériné mon choix de vie professionnelle, pour une bonne partie de ma vie, jusqu’à ma retraite ou ma reconversion, sans n’avoir aucune plan de reconversion.

En 2008, ma grand-mère est morte. Elle n’était plus en bonne santé depuis longtemps mais elle n’était pas mourante non plus. Elle s’est senti mal, a été hospitalisée, a perdu connaissance, puis elle est morte. En quelques jours. Il y a encore un trou béant là où elle occupait tant de place. Sa mort, c’est aussi la première que j’assumais en tant qu’adulte. M’absenter de mon travail, voyager seule, en urgence, retrouver la famille là-bas, analyser à toute vitesse tout ce qui se passait dans ma tête ces jours-là, comprendre comment dire au revoir à elle mais aussi à toute une part de ma vie, un appartement que j’ai toujours connu, tous les lieux qu’il n’y aurait plus de raison que je fréquente, ne pas ma laisser porter par les autres, par mes parents, mon oncle, pour trop en tout cas. Partir à la Capitale, sans billet de retour. C’était étrange. Cette mort a été un choc. Une rupture.

En 2008, on était installés dans notre appartement depuis pas si longtemps puisqu’on avait posé nos cartons en septembre 2007. Celuiquim’accompagne apprenait à vivre sans sa mère. Moi, je désapprenais à vivre seule. Nous deux, on apprenait à vivre ensemble.

En 2008, finalement, j’ai dû définitivement devenir adulte. Autant que je puisse l’être, je suppose.

En 2008, j’ai aussi fait ma première crise d’épilepsie. J’étais loin de le nommer ainsi, il a fallu de longs mois avant un diagnostique. Surtout que cette crise est restée isolée pendant un moment. C’était en novembre, je crois. Je n’ai jamais noté la date. J’étais seule chez moi. J’ai appelé Celuiquej’aime, qui était en virée avec Le Prince des Quenouilles. L’autre plaisantait, croyant que je ne l’entendais pas. Je me souviens « Dis lui de péter un coup, ça la détendra ». Peut-être qu’il savait que je l’entendais, réflexion faite.

Peut-être que c’est là que se loge pas mal de choses, dans cette première crise absolument pas prise au sérieux, par ces deux mecs rigolant alors que je tremblais. Ils ne me voyaient pas. Est-ce que si Celuiquej’aime avait été là, s’il m’avait vu, s’était inquiété, cela aurait changé quelque chose ? Peut-être.

La vérité c’est que cette épilepsie, j’en ai fait mon problème, que je dois gérer seule. Je m’en suis propulser responsable, je m’excuse et m’en veux quand elle impacte les autres. Je n’arrive pas, même pas loin de dix ans après la première crise, même pas loin de dix ans après le diagnostique, à la mettre à sa place : une maladie.

Je suis malade. Je ne me vois pas malade.

C’est là que je dois en venir, c’est ça que je dois écrire, ce pour quoi j’ai ouvert l’ordinateur. Mon psy m’a demandé pourquoi, ce qui me faisait peur, qu’est-ce que je n’admettais pas. Je peux dire « je suis malade », je peux l’écrire. Mais je ne l’ai pas réellement intégré, reçu, accepté.

Pourquoi ? Je résiste.

Pourquoi ? J’ai envie de dire que c’est en partie la faute des autres. Celuiquej’aime, mes parents, mes proches. On ne me voit pas comme malade. Quand je fais une crise maintenant, j’ai la sensation d’agacer Celuiquej’aime. « Encore un moment gâché », une sortie, une soirée, un restau, un ciné… Je le lis sur son visage. Les autres ? Je ne sais pas depuis quand on ne m’a pas demandé des nouvelles de mon épilepsie, de mon traitement. « On », j’entends mes parents, en particulier. Mais pas qu’eux. Les proches.

Mon psy dit qu’ils ne peuvent pas me voir malade si moi-même je ne me sens pas l’être, si je continue d’envoyer l’image de quelqu’un qui va bien. Il a raison, ça ne peut pas être juste la faute des autres. Alors pourquoi je résiste ?

Parce que je n’ai pas envie d’être cette personne handicapée par une maladie. Parce que, c’est bien léger comparé à des tas de maladies, de blessures, de handicape, mais une épilepsie, même dans la forme légère de la mienne, c’est handicapant. Ça suppose de prendre un traitement quotidien, de ne pas me pousser trop loin dans la fatigue, de surveiller les moments de stress mais aussi les moments de détente.

Parce que je n’ai pas envie d’être cette compagne, cette mère, cette amie, qui ne peut pas. Qui ne peut pas aller au restaurant le soir, au cinéma, ailleurs, en étant sûre qu’elle ira bien. Qui ne peut pas garantir qu’elle ne se mettra pas à trembler, qu’elle ne gâchera pas tout.

Et pourtant, je le suis. Je m’interdis déjà ces situations « à risque ». J’essuie déjà des crises. Je le sais. Je n’en ai pas envie, mais je suis déjà cette personne là. La seule différence c’est que je m’autorise à l’oublier, de temps en temps.

Je ne sais pas comment m’y prendre, comment l’intégrer. J’ai la sensation que tant que rien ne vient de l’extérieur, je n’arriverais pas à le faire passer à l’intérieur mais si rien ne vient de moi, ça ne pourra pas m’être renvoyé de l’extérieur.

Je tourne donc en rond. Je cherche les clés. Je pensais qu’écrire m’aiderait un peu à les trouver. Et même pas. Tant pis, ça aura toujours servi à écrire. Donc à respirer.

Pas solide

Je ne me sens pas solide.

C’est presque toujours comme ça après une crise. Je me remets à douter de moi, de ma capacité physique à faire les choses, j’appréhende d’être mal à des moments importants, j’ose encore moins me lancer, je rentre bien profond à l’intérieur des frontières de ma zone de confort.

J’ai fait une crise la semaine dernière, seule à la maison. Depuis combien de temps n’avais-je pas toute une soirée et une nuit entière seule devant moi ? Je ne sais plus. Ça datait d’Avant, celui au A majuscule qui désigne les années que l’on n’a pas partagées avec Peanuts. Je n’avais rien prévu d’extraordinaire : plusieurs épisodes de série, une pizza, dormir au milieu du lit. J’ai regardé un peu ma série, en tremblant, en interrompant les épisodes quand je ne tenais plus en place, j’ai maudit mon corps, ma neuro, parce que dans ces moments-là il me faut des coupables, ma colère s’attache à l’extérieur, ne revient en boomerang contre moi-même que le lendemain. Depuis combien de temps n’avais-je pas fait une crise alors que j’étais seule ? Je ne sais plus. C’est bizarre combien c’est pire alors que personne ne peut rien faire de plus. Si ce n’est être là. Comme quoi, c’est important d’être là. 

Je ne me sens pas solide, j’ai envie d’entrer tout au fond de moi-même tout en ayant envie de m’extraire de ce corps là. C’est détestable comme dichotomie.

Ça va durer un temps. Je vois ma neurologue mercredi alors ça durera au moins jusque là et sans doute les jours qui suivent. Puis je vais oublier un peu, jusqu’à me faire faucher, de nouveau. Des fois je me demande combien de temps encore je vais pouvoir supporter ça, reprendre confiance jusqu’au prochain coup dans le dos. Puis je me rappelle que je n’ai pas le choix. Parfois je m’imagine que ça va se régler, comme la neuro le dit, avec le temps. Puis je me rappelle qu’elle avait dit que c’était sans doute l’affaire de quatre ou cinq ans. Il y a 9 ans.

Ce n’est pas évident de s’aimer, dans ces moments là, vous savez.

Entrer dans l’année

Non, elle n’y est pas, cette dynamique, cette page blanche, cette impulsion. Pourtant, je suis en général assez sensible aux étapes, aux tournants, aux virages, aux dates. Mais non, rien n’y fait, je ne me sens pas « nouvelle année ». Je ne me sens même pas « début de mois ».

Je n’ai pas l’envie (pas le besoin ?) de dresser de liste d’envies pour 2018, encore moins de prendre des résolutions. Un bilan ? Aucunement. Non, rien à faire, je ne ressens pas ce petit trifouillou qui me pousse à faire cela, régulièrement, à la moindre occasion, presque.

Alors ça m’interroge.

Oui, hein, parce que j’aime tellement ça, je l’ai fait tant et tant de fois. En plus, 2018, c’est une nouvelle année, un nouveau mois et une nouvelle semaine qui commence pile le même jour, ça devrait m’inspirer.

Ben rien.

Alors je peux y voir du positif. J’aurais un équilibre qui m’épargne ce besoin, qui ne me pousse pas à décider de changer des choses, de m’y résoudre.

Ce n’est pas faux.

Alors je peux y voir du négatif. Cette Fatigue qui ne me quitte pas, imprégnée dans les fibres même de ma personne, qui me pousse à un réalisme atone : je n’ai pas l’énergie de me lancer dans quoi que ce soit de plus, de différent, je fais déjà du mieux que je peux.

Ce n’est pas faux non plus.

Ce n’est pas que je n’ai envie de rien. C’est que je n’ai pas besoin de l’affronter au détour d’une rupture.

Et c’est quelque chose d’assez nouveau pour moi.

Et je souhaite à celles et ceux qui lisent ces lignes, adeptes des résolutions, to do list, grands projets de nouvelle année, ou non, que vos envies se réalisent, que le bonheur vous touche et que cette année, ainsi que les suivantes, vous soient belles.