Anstalgie ?

Les enfants ont une boite à musique qui nous a été offert par une amie de mes parents à la naissance de Peanuts. C’est une boite en boite carrée avec un plateau rond sur le dessus, des points de couleur et un rebord bleu. Sur la piste, un petit astronaute et une fusée dansent une virevolte sur un air aux aigus un tantinet criards mais au rythme doux.

Il y a toujours eu quelque chose d’apaisant à regarder et écouter cette boite. Chacun des enfants a été séduit. Moi aussi.

Mais depuis quelques temps, je ressens un sentiment étrange que j’identifie précisément mais pour lequel notre langue manque d’un mot. Je sais déjà que dans quelques années, cette boite, cet air, cette danse, seront déclencheurs d’un profond sentiment de nostalgie pour moi. Je ne pourrais pas dire comment, je le sais, voilà. Alors quand je la lance, maintenant, quelque chose de la famille des tristesses douces s’installe, le sentiment conscient d’alimenter la nostalgie future. Et une bouffée d’amour éléphantesque pour ces mômes qui sont venus de moi.

Il manque clairement un mot pour ça.

Jeu

Peanuts a inventé un nouveau jeu. Ça n’a pas vraiment de nom, mais ça a des règles et nécessite du matériel. En l’occurrence, « un truc long au cas où c’est trop loin » et une lampe de poche.

Régulièrement, il propose qu’on en fasse une partie à la place de l’histoire du soir.

Le but est simple, il s’agit de « trouver des petits quelques choses ». On commence toujours par le salon. Et on cherche. Sous le canapé, sous le buffet, sous le bureau, sous le meuble télé. Puis on passe à leur chambre, sous les lits, la table de chevet, le bac blanc des toupies. Puis notre chambre. Et on termine à la cuisine.

Notre butin doit être déposé sur la table basse. Jouets, billes, tétines, prospectus… Ça dépend des parties. Ce soir, c’était maigre : une grosse perle de bois et la perceuse en carton du livre de bricolage. Bof. La prochaine fois, on fera mieux.

Puis on sait toustes que c’est aussi chouette de chercher que de trouver.

Berceuse

Je n’ai aucun souvenir de mes parents me chantant quoique ce soit. Moi, j’ai toujours aimé chanter, je ne sais pas d’où ça me vient. Bon, je chante mal, mais je chante souvent.

À la naissance de Peanuts, il me venait très naturellement de chantonner avec lui. Je ne sais plus comment est sorti de moi cette chanson. Je ne savais même pas si elle signifiait quelque chose. Je l’avais apprise phonétiquement lors d’un cours sur la voix pendant ma deuxième année d’IUFM.

C’est devenu la berceuse de Peanuts. Un jour, j’ai eu l’idée de la Googler. Phonétiquement, la recherche n’était pas gagnée mais je l’ai trouvée. Je chantais « Pampali » au lieu de « Bambali » mais les autres syllabes correspondaient.

C’est un chant de rameurs sénégalais, rythmé de manière à coordonner les mouvements des pagaies.

Avec Popcorn, j’ai repris tout naturellement ces quelques vers.

Mercredi, alors qu’il avait besoin de s’endormir mais n’arrivait pas à « décrocher », j’allais dans l’appartement à le berçant et chantonnant. Mon pas s’est calé dans sur le rythme. Rapidement, les pleurs se sont calmés. Petit à petit, la tête de Popcorn s’est alourdi. Puis il a papillonné.

Peanuts est venu vérifier. « Ça y est, il s’est endormi ?

– Oui, ça y est. T’as vu ? Elle marche bien, ma chanson de sorcière.

– Oui ! Tu me l’apprendras un jour ?

– Bien sûr.

– Même qu’elle est magique. C’est ta magie de sorcière. « 

Mes bébés de sorcière.

Et demain matin, petit garçon…

Ce soir, le bébé était très rougneur. En général, c’est soluble dans le bain alors hop, robinet, thermomètre, un bébé tout nu, les poissons en neoprène apporté par le Père Noël de Tonton, et plouf. Mais non. Rougne, râle, pleure. Je repêche mon Popcorn et l’emballe dans sa cape de bain. Il se calme, se cale. Je l’allonge sur la table à langer mais non, non, toujours pas. Je reprends mon Tout Nu dans mes bras. Il s’y calme de nouveau.

Bon, c’est un soir bras.

J’enlève mon t-shirt, me tortillant, d’une seule main, attrape mon écharpe qui traînait là et nous emballe dedans, en peau à peau. Sur mon téléphone, je lance une playslit YouTube. Greame Allwright. Je ne l’ai pas écouté depuis un moment mais il a bercé mon enfance et une bonne partie de mon adolescence.

Pendant la moitié d’une heure, on est resté comme ça. On s’est bercé, on a dansé, j’ai beaucoup chanté. Suzanne nous a emmené écouter les sirènes, on a trinquer à l’amitié, l’amour, la joie, vu dans les yeux que demain sera bien.

Un moment tout doux, enveloppé dans la même écharpe qu’à la maternité, j’y ai pensé après, à dire adieu à un chanteur, à partager un bout de mon enfance, un moment à garder dans une petite boîte faite en ticky-tacky. ytacky

De l’enfance

Dans nos mercredis, il y a de plus en plus de l’enfant en moi. Aujourd’hui, l’enfant grand a demandé « Et si on allait faire un petit pique-nique au parc ». Maman Louve a refusé, son petit grand est convalescent, son petit petit aussi et le Grand Dehors est trop incertain dans les températures. Mais Moi l’Enfant a proposé un pique-nique dans le salon. On a sorti la nappe, on s’est installé au sol, on a mangé avec les doigts, au soleil s’invitant pas la fenêtre.

Plus tôt, on a joué ensemble à monter un très grand circuit et à faire tourner les trois trains. Les piles s’usant, ils n’allaient pas tous à la même vitesse alors on a jonglé, rajoutant à l’un des wagons retiré à l’autre mais peine perdue alors on a poursuivi et crié « accident ! », « attention ! », « Ouf ! sauvé ! » selon les cas, puis on a mis la plus lente sur une voie de garage et la plus rapide est tombé du pont, ce qui a fait rire mon louveteau aux éclats. Ce circuit de train , je le sais depuis que je l’ai mis sur sa liste d’anniversaire, c’est celui que je n’ai jamais eu, celui qui répare un truc à moi d’il y a bien longtemps. J’arrive à jouer avec l’enfant et non avec le train, pourtant. Mais tout de même, ça parle à celle-là qui n’a jamais totalement grandi en moi.

Un enfant dont on ne voit que les jambes et un bras joue avec un circuit de train en bois assis sur un parquet

Installations

De tout petits vêtements ont séché chez nous tout le week-end, tantôt au soleil, tantôt à l’intérieur. Ce matin, trois si petits pyjamas attendent sur les barreaux du lit de bébé, achevant de se déshumidifier cette nuit. Parmi eux, celui que porte Peanuts sur son faire-part de naissance. Deux jours – huit, même – que se mêlent ainsi les préparatifs de l’arrivée du bébé-qui-vient et les souvenirs de ce bébé-qui-est-venu, maintenant si grand. Ce pull, ces rayures, cette couverture, ce nid d’ange.

Les tailles sont absurdes. Comment un être humain tout entier peut-il, d’aussi peu de tissu, s’habiller des orteils au menton ? Je n’y crois pas, ma mémoire, les photos, les étiquettes, toutes mentent. A l’inverse, à quoi rime ce lit immense ? Quand on l’a descendu, je suis certaine qu’il était plus court de 30 bons centimètres. Il a forcément poussé, à la cave, comme une plante. Après tout, il a été arbre dans une de ses vies. Ou alors a-t-il trouvé les biscuits, suivi l’injonction, « Eat me », croc, paf, huit barreaux supplémentaires. Allez savoir ce qu’il se trame dans les sous-sol aux heures grises.

Bébé s’installe. Enfin. Cela vient d’un coup, moi j’attendais, je piaffais. La chambre, les placards, la voiture. Mon ventre s’élance encore vers l’avant, les mouvements qu’il abrite ondulent à sa surface, se glissent dans la main qui vient les chercher. Bébé s’installe.

Bébé ne se prénomme pas encore. Ou l’a-t-il fait mais son père n’a pas encore entendu. La nuit, quand je rêve de lui, il s’appelle. Bébé se prénomme peut-être, en fait.

Bébé occupe, m’occupe, s’affiche. Bébé patiente, se peaufine, s’entraine. Bébé est là, n’est pas encore là, mais il est là.

 

 

Rentrées

Je suis rentrée et déjà, tout fourmille. Le CDI bourdonne d’élèves, beaucoup, en trois journées incomplètes, la fréquentation moyenne de l’année dernière atteinte, des nouveaux, des anciens, une reprise qui a le son de retrouvailles. Pour les élèves comme pour moi, les habitudes installées qui nichent de nouveau, là, sans transition, on s’est quitté hier. Les nouveaux se fondent si vite, c’est bien la première fois que la rentrée est si fluide.

Ces quelques murs et ses piliers, je tente d’y apporter un regard neuf et réalise tout en même temps combien je le maîtrise sur le bout des ongles, mêmes dans ses sons. L’un de mes chevaux de bataille de l’année sera d’obtenir qu’on le repeigne. C’est ambitieux, si vous saviez, d’obtenir une telle chose. Presque envie de contourner le système, de contacter les parents d’élèves, trouver une poignée de volontaires pour manier le rouleau, lancer une cagnotte pour trouver les fonds et y consacrer trois jours pendant des vacances. Peut-être que j’y finirai. Jouer dans les règles, déjà, commencer par cela.

Voilà une rentrée tout de même bien confortable.

Peanuts apprend, lui. Il a découvert son école, ses maîtresses, son ATSEM, le cartable, le tablier d’écolier. On apprend le nouveau chemin, court comme pour la crèche, différent tout de même. Demain, il fait sa première journée « pour de bon », cantine et garderie du soir inclue. Il est enthousiaste, fière même, « Mais les DEUX maîtresses », « Moi l’ai fait la t’escalade »… On garde nos réserves pour nous, un peu d’inquiétude de les savoir 30 dans la classe, un peu de retenue avec l’impression, tout de même, de le lâcher dans une arènes. Je garde cette confiance en lui chevillée au corps, celle que j’ai depuis sa naissance, qu’il est capable. Pas de tout, seul, futur dominateur du monde. Non, capable de réaliser ce qu’il décide et ce qu’on attend, même plutôt ce qu’on attend s’il le décide d’ailleurs, capable de faire seul mais aussi capable de demander de l’aide, de trouver ses limites, de savoir si celle à laquelle il se heurte est du genre qu’il peut repousser, qui doit l’arrêter ou avec laquelle il peut négocier.

Voilà, maintenant et pour quelques années, les rentrées scolaires se conjugueront prof et élève dans notre tanière.

Avec panache

Il est parti ce matin, campé fièrement sur le porte bagage du vélo de son père. J’avais proposé un peu plus tôt de lui mettre son t-shirt avec une cravate dessinée. « – Pour l’occasion, ça te dit ? – Oui ! »

Aujourd’hui, il termine : dernier jour de crèche de toute sa vie entière. Quand on a 955 jours de sa vie toute entière et commencé la crèche il y a 810 jours, et bien, ça donne une date qui compte un peu.

Et quand on accompagne un enfant, on est très souvent conscient des premières fois mais beaucoup de dernières se font dans notre dos. J’ai une photo, par exemple, sur laquelle Peanuts dort étalé dans notre lit. C’est la dernière sur laquelle on voit sa couche. Je n’en avais pas la moindre idée en la prenant. Je m’en suis rendu compte après coup, en les classant. Les dernières fois, souvent, on les reconnaît désynchronisées.

Hier, j’ai terminé des petits présents pour les auxiliaires et l’équipe de direction. De petites choses préparées avec Peanuts, et des merci ! notés au feutre pour accompagner ceux qui sont prononcés. (Avoir un enfant, c’est aussi avoir un prétexte pour des bidouillages et demander à google comment fabriquer des paniers à partir d’assiettes en carton, sachez-le, on ne cesse d’apprendre à pas seulement à changer un slip à un enfant sans l’empêcher de lire son livre). Il y a quelque chose d’étrange à dire adieux à ces personnes qui ont tout de même aussi un peu élevé votre fils. Se dire que lui ne se souviendra pas d’elles, qu’on ne les verra plus chaque soir de la semaine… Je n’aime pas trop les fins. Mais celle-là est le début de la suite, alors ça va.

Dernier jour de crèche et premiers jours de pourquoi ? Depuis mercredi, il nous en gratifie à la chaîne. Je m’amuse assez de l’exercice. J’aime les limites dans lesquelles il me pousse et la curiosité qu’il fait naître en moi. Tiens, oui, c’est vrai ça, pourquoi ? Je m’en lasserai sûrement mais je doute en finir de préféré ce « pourquoi ? » à son « non ! »

Il grandit et ce verbe là n’est jamais suffisant. Ce qui ne laisse aucun doute, c’est qu’il reste toujours aussi épatant.

Notes de bas de page :

  • Internet est magique et on y trouve un site qui te donne ton âge en nombre de jours, semaines, mois, année avec deux chiffres après la virgule, et même le nombre de 29 février que tu as vécu. Osez dire que ça ne vous rend pas curieux ! C’est ici.
  • Et maintenant, toi aussi tu sais fabriquer un panier avec une assiette en carton vachement facilement

 

Les gens sont sympas

Les gens sont sympas.

Je vis dans une grande ville avec un petit bonhomme bourré de l’énergie, l’égocentrisme, le volume sonore et la défaut d’habilité propre à son âge. Un petit gars qui refuse de donner la main dans la rue, fonce droit devant lui sans prendre en compte les orteils des passants, s’exclame à tue-tête quand il est content, demande « C’est quoi ça ? »  sans discrétion aucune quand une personne passe dans son fauteuil roulant (le « quoi » désignant, nous sommes d’accord, le fauteuil, hein), commence à discuter avec quelqu’un et s’en va au milieu de l’échange parce que lui en a fait le tour, fait une moue boudeuse quand on lui parle et qu’il ne veut pas répondre.

Et moi, je suis là en satellite. Je réponds que c’est un fauteuil roulant qui aide la personne à se déplacer, je « tourne à gauche, là. Là ! Oh, ben tu as raté le virage. On va traverser là. Stop, tu m’attends. C’est vert, on y va. Tranquille » tout le long du trajet, je « chhhh » en riant un peu, je l’excuse, le rattrape, lui demande un au revoir « avec la main, si tu préfères », et souvent aussi, je laisse passer. J’essaie de concilier les règles de politesse et le respect que je tiens à avoir, à ce qu’on lui montre, sur ses envies et non envies (après tout, on n’a pas forcément envie de discuter avec des inconnus dans la queue à la caisse, pourquoi je le lui imposerais ?)

Et tout de même, il faut bien le dire, les gens sont sympas.

Celui qui sourit en le voyant courir et me lance « Ah, la joie de vivre ! » alors que j’accélère derrière lui. Cet autre, sourd, qui a ramassé le chapeau tombé, l’a remis sur la tête de mon enfant porté au dos, me demandant si ça allait, tout cela avec des gestes et des mimiques de nos deux côtés. Celle qui laisse une place dans le tramway. Celui qui taquine gentiment. Celle qui donne toute l’importance du monde à « l’est parti le pigeon » tonné comme s’il annonçait la fin des temps. Celleux qui s’écartent, laissent passer, le sourire aux lèvres.

Je ne tiens pas de compte mais il me semble bien qu’iels sont bien plus nombreux que les autres. Vous savez, les gros yeux, les soupirs agacés, les remarques, les injonctions. Qu’on récolte, Peanuts et moi, beaucoup de positif et de bienveillance. En tout cas, iels me réconcilient un peu avec ma ville. Celle qu’elle est par ses habitants. Et le fait qu’elle soit très ville, ce qui chagrine la petite fille ayant grandi dans un village devenue maman superposant un peu ses souvenirs heureux à ce qu’elle aimerait pour son petit. Et ça fait du bien, tout ça.

Celui qui le laisse saisir une clé à pipe et bidouiller dans le moteur…

3 mai. Aujourd’hui ce qu’il y a dedans

Des pépites de chocolat, du lait, du beurre ramolli à la fourchette, de la farine et de la maïzena pour alléger le tout, un oeuf et le casser est la partie de la recette que Peanuts préfère, un pincée de sel, pas assez de levure, bien assez de sucre, beaucoup de « pas maman ! c’est moi ! » et un ou deux « moi l’est blanc comme Olaf ! », une concrète dose d’autonomie infantile, quelques « Oula oula oula! », « Stop, stop ! », « Encore… Encore… Encore », « Et voilà. – Et voilà ? – Et voilà. », des rires, des « Attends on arrête tout et on te mouche ».

Finalement, on aime sans doute plus les préparer que les manger.