Anniversaire

Il y a un an à cette heure ci, je me préparer pour ma première nuit avec ce bébé tout neuf dans mes bras. Celui qui était devenu si familier dans mon ventre. Il avait des airs de famille avec un autre bébé, lui ressemblait tout en étant si différent.

Pour cette première nuit, je n’ai même pas essayé de le poser dans son berceau. Je nous ai calé dans le lit et on a passé la nuit collés serrés. Et c’était doux.

Depuis un an, on apprend à se connaître. Ce bébé, c’est un soleil. Il a le sourire si facile. Il aime le pain, qu’on lui parle, son frère passionnément, les chatouilles, l’eau, jouer avec les mains des autres, vider des choses, son doudou, rire, fouiller, explorer, et encore tant de choses.

Un an, un an que, dans la nuit de mardi à mercredi, ce bébé est né. Mon petit sorcier, surprenant, décidé, incroyable. Et cette amour indicible pour ce petit bonhomme.

Question

Le ministre a parlé, celui que m’a TL surnommé Jean Michel À Peu Près, il a donné des éléments à propos de la rentrée.

L’enfant grand est en Grande Section de maternelle. L’enfant grand n’est pas si grand… Il ferait donc partie des premiers à reprendre.

L’échéance se précise et il va falloir qu’on se décide. Nous, les parents. Reprendra, reprendra pas. On pourrait bricoler pour ne pas qu’il retourne à l’école même si moi je dois reprendre le travail. Ce ne serait pas vraiment satisfaisant, un peu de grands-parents par ci, avec tout ce que ça suppose de risques, des jours de congés de Celuiquim’accomapgne par là… Mais on pourrait le faire, sans doute.

Je ne sais pas. Je n’imagine pas une seconde que l’équipe de son école puisse faire appliquer les gestes barrières. Pas parce qu’elles sont incompétentes, mais parce qu’elles ne sont pas magiciennes. C’est impossible. Je sais donc que le mettre à l’école, c’est l’exposer. Et nosu exposer par extension.

Mais si je dois reprendre le travail, exposée, je me serai. Mes élèves, mes collègues. Je ne sais pas de quel côté penche les stats mais je peux tenir mon enfant loin de l’école et contacter cette saleté en allant récupérer mon courrier pro dans mon casier de l’open space de l’administration parce que quelqu’un éternuera trop près de moi.

Et puis je garde cette interrogation sur les conséquences du confinement dont on ne sait rien ou dont on ne dit pas grand chose. Parce que le Covid, on commence à savoir. On nous dit. Les symptômes, les complications, les risques. Mais le confinement, pas grand chose. Et je me rends compte qu’il fait du mal à mon fils. Qu’il est fatigué sans réussir à dormir, qu’il est soucieux souvent, qu’il cherche des limites tout le temps. Qu’on s’enfonce, au fur et à mesure que les jours passent.

Je me pose sincèrement la question : qu’est-ce qui est le plus risqué pour lui, pour sa santé physique mais aussi sa santé psychologique, son équilibre, le garder hors école ou l’y renvoyer.

Et je n’ai pas du tout la réponse.

Anstalgie ?

Les enfants ont une boite à musique qui nous a été offert par une amie de mes parents à la naissance de Peanuts. C’est une boite en boite carrée avec un plateau rond sur le dessus, des points de couleur et un rebord bleu. Sur la piste, un petit astronaute et une fusée dansent une virevolte sur un air aux aigus un tantinet criards mais au rythme doux.

Il y a toujours eu quelque chose d’apaisant à regarder et écouter cette boite. Chacun des enfants a été séduit. Moi aussi.

Mais depuis quelques temps, je ressens un sentiment étrange que j’identifie précisément mais pour lequel notre langue manque d’un mot. Je sais déjà que dans quelques années, cette boite, cet air, cette danse, seront déclencheurs d’un profond sentiment de nostalgie pour moi. Je ne pourrais pas dire comment, je le sais, voilà. Alors quand je la lance, maintenant, quelque chose de la famille des tristesses douces s’installe, le sentiment conscient d’alimenter la nostalgie future. Et une bouffée d’amour éléphantesque pour ces mômes qui sont venus de moi.

Il manque clairement un mot pour ça.

Jeu

Peanuts a inventé un nouveau jeu. Ça n’a pas vraiment de nom, mais ça a des règles et nécessite du matériel. En l’occurrence, « un truc long au cas où c’est trop loin » et une lampe de poche.

Régulièrement, il propose qu’on en fasse une partie à la place de l’histoire du soir.

Le but est simple, il s’agit de « trouver des petits quelques choses ». On commence toujours par le salon. Et on cherche. Sous le canapé, sous le buffet, sous le bureau, sous le meuble télé. Puis on passe à leur chambre, sous les lits, la table de chevet, le bac blanc des toupies. Puis notre chambre. Et on termine à la cuisine.

Notre butin doit être déposé sur la table basse. Jouets, billes, tétines, prospectus… Ça dépend des parties. Ce soir, c’était maigre : une grosse perle de bois et la perceuse en carton du livre de bricolage. Bof. La prochaine fois, on fera mieux.

Puis on sait toustes que c’est aussi chouette de chercher que de trouver.

Berceuse

Je n’ai aucun souvenir de mes parents me chantant quoique ce soit. Moi, j’ai toujours aimé chanter, je ne sais pas d’où ça me vient. Bon, je chante mal, mais je chante souvent.

À la naissance de Peanuts, il me venait très naturellement de chantonner avec lui. Je ne sais plus comment est sorti de moi cette chanson. Je ne savais même pas si elle signifiait quelque chose. Je l’avais apprise phonétiquement lors d’un cours sur la voix pendant ma deuxième année d’IUFM.

C’est devenu la berceuse de Peanuts. Un jour, j’ai eu l’idée de la Googler. Phonétiquement, la recherche n’était pas gagnée mais je l’ai trouvée. Je chantais « Pampali » au lieu de « Bambali » mais les autres syllabes correspondaient.

C’est un chant de rameurs sénégalais, rythmé de manière à coordonner les mouvements des pagaies.

Avec Popcorn, j’ai repris tout naturellement ces quelques vers.

Mercredi, alors qu’il avait besoin de s’endormir mais n’arrivait pas à « décrocher », j’allais dans l’appartement à le berçant et chantonnant. Mon pas s’est calé dans sur le rythme. Rapidement, les pleurs se sont calmés. Petit à petit, la tête de Popcorn s’est alourdi. Puis il a papillonné.

Peanuts est venu vérifier. « Ça y est, il s’est endormi ?

– Oui, ça y est. T’as vu ? Elle marche bien, ma chanson de sorcière.

– Oui ! Tu me l’apprendras un jour ?

– Bien sûr.

– Même qu’elle est magique. C’est ta magie de sorcière. « 

Mes bébés de sorcière.

Et demain matin, petit garçon…

Ce soir, le bébé était très rougneur. En général, c’est soluble dans le bain alors hop, robinet, thermomètre, un bébé tout nu, les poissons en neoprène apporté par le Père Noël de Tonton, et plouf. Mais non. Rougne, râle, pleure. Je repêche mon Popcorn et l’emballe dans sa cape de bain. Il se calme, se cale. Je l’allonge sur la table à langer mais non, non, toujours pas. Je reprends mon Tout Nu dans mes bras. Il s’y calme de nouveau.

Bon, c’est un soir bras.

J’enlève mon t-shirt, me tortillant, d’une seule main, attrape mon écharpe qui traînait là et nous emballe dedans, en peau à peau. Sur mon téléphone, je lance une playslit YouTube. Greame Allwright. Je ne l’ai pas écouté depuis un moment mais il a bercé mon enfance et une bonne partie de mon adolescence.

Pendant la moitié d’une heure, on est resté comme ça. On s’est bercé, on a dansé, j’ai beaucoup chanté. Suzanne nous a emmené écouter les sirènes, on a trinquer à l’amitié, l’amour, la joie, vu dans les yeux que demain sera bien.

Un moment tout doux, enveloppé dans la même écharpe qu’à la maternité, j’y ai pensé après, à dire adieu à un chanteur, à partager un bout de mon enfance, un moment à garder dans une petite boîte faite en ticky-tacky. ytacky

De l’enfance

Dans nos mercredis, il y a de plus en plus de l’enfant en moi. Aujourd’hui, l’enfant grand a demandé « Et si on allait faire un petit pique-nique au parc ». Maman Louve a refusé, son petit grand est convalescent, son petit petit aussi et le Grand Dehors est trop incertain dans les températures. Mais Moi l’Enfant a proposé un pique-nique dans le salon. On a sorti la nappe, on s’est installé au sol, on a mangé avec les doigts, au soleil s’invitant pas la fenêtre.

Plus tôt, on a joué ensemble à monter un très grand circuit et à faire tourner les trois trains. Les piles s’usant, ils n’allaient pas tous à la même vitesse alors on a jonglé, rajoutant à l’un des wagons retiré à l’autre mais peine perdue alors on a poursuivi et crié « accident ! », « attention ! », « Ouf ! sauvé ! » selon les cas, puis on a mis la plus lente sur une voie de garage et la plus rapide est tombé du pont, ce qui a fait rire mon louveteau aux éclats. Ce circuit de train , je le sais depuis que je l’ai mis sur sa liste d’anniversaire, c’est celui que je n’ai jamais eu, celui qui répare un truc à moi d’il y a bien longtemps. J’arrive à jouer avec l’enfant et non avec le train, pourtant. Mais tout de même, ça parle à celle-là qui n’a jamais totalement grandi en moi.

Un enfant dont on ne voit que les jambes et un bras joue avec un circuit de train en bois assis sur un parquet

Installations

De tout petits vêtements ont séché chez nous tout le week-end, tantôt au soleil, tantôt à l’intérieur. Ce matin, trois si petits pyjamas attendent sur les barreaux du lit de bébé, achevant de se déshumidifier cette nuit. Parmi eux, celui que porte Peanuts sur son faire-part de naissance. Deux jours – huit, même – que se mêlent ainsi les préparatifs de l’arrivée du bébé-qui-vient et les souvenirs de ce bébé-qui-est-venu, maintenant si grand. Ce pull, ces rayures, cette couverture, ce nid d’ange.

Les tailles sont absurdes. Comment un être humain tout entier peut-il, d’aussi peu de tissu, s’habiller des orteils au menton ? Je n’y crois pas, ma mémoire, les photos, les étiquettes, toutes mentent. A l’inverse, à quoi rime ce lit immense ? Quand on l’a descendu, je suis certaine qu’il était plus court de 30 bons centimètres. Il a forcément poussé, à la cave, comme une plante. Après tout, il a été arbre dans une de ses vies. Ou alors a-t-il trouvé les biscuits, suivi l’injonction, « Eat me », croc, paf, huit barreaux supplémentaires. Allez savoir ce qu’il se trame dans les sous-sol aux heures grises.

Bébé s’installe. Enfin. Cela vient d’un coup, moi j’attendais, je piaffais. La chambre, les placards, la voiture. Mon ventre s’élance encore vers l’avant, les mouvements qu’il abrite ondulent à sa surface, se glissent dans la main qui vient les chercher. Bébé s’installe.

Bébé ne se prénomme pas encore. Ou l’a-t-il fait mais son père n’a pas encore entendu. La nuit, quand je rêve de lui, il s’appelle. Bébé se prénomme peut-être, en fait.

Bébé occupe, m’occupe, s’affiche. Bébé patiente, se peaufine, s’entraine. Bébé est là, n’est pas encore là, mais il est là.