5 juin. Aujourd’hui un parfum

Je remonte à vélo, ma (demi) journée de travail terminée. Je ne sais pas très bien ce qui m’attend chez moi : les enfants étaient seuls avec leur grand-père, pour la première fois toute une matinée. J’ai reçu une photo cool dans la matinée mais rien de plus.

Je suis sur la piste cyclable, je ne pédale pas fort, Buddy (mon vélo) fredonne doucement, quand tout à coup, un goût de l’enfance m’explose dans la bouche : celui des fleurs volées dans les arbres de la cours de récré. On envoyait les grands, ils nous jetaient les grappes. Il suffisait de leur en garder quelques unes. Les maîtresses faisaient semblant de ne rien voir. Et nous poussions le jeu jusqu’à aller leur en proposer. Une fois cueillies, on délogeait les pétales de leur écrin et on en croquait la base. Un petit sucre piquait alors le palais.

Je lève la tête. Elles sont là, cascadent depuis les branches hautes de ma piste bordée, la haie d’honneur des acacias.

30 mai. Aujourd’hui, la peine de

J’ai essayé de parlé avec Celuiquej’aime de comment je me sens.

Il dit que tout va aller mieux parce qu’on n’est plus coincés à la maison, qu’on peut sortir.

Il dit que maintenant, ses parents peuvent nous aider et emmener les enfants quelques heures, garder le grands plusieurs jours.

Il dit que l’année scolaire est quasiment fini, qu’après, ce sera plus simple.

Il dit qu’on voit le bout.

Je n’ai pas réussi à lui répondre que sortir ne résoud pas grand chose.

Que l’aide de ses parents c’est aussi une logistique lourde à gérer.

Que la fin de l’année scolaire signifie pour moi la fin de mes journées de travail qui sont une véritable respiration.

Que le seul bout que je vois, c’est une rentrée fragile en septembre, et qu’il est menacé.

J’ai du mal à dire. Il n’a pas vraiment envie d’entendre. Est-ce bien la peine d’essayer ?

28 mai. Aujourd’hui pris entre deux

Elles sont fatigantes, ces journées au travail. Et étranges. Travailler dans un CDI dont on ne sait pas quand il accueillera de nouveau des élèves. Ranger, trier, désherber, inventorier. Ne pas entendre l’établissement ronronner, pas de cris dans la cours, pas de chaises qu’on racle au sol. Les salles les plus proches sont inoccupées, les récréations courtes et surencadrées.

Malgré l’étrangeté, j’y vais avec envie et enthousiasme. En même temps que je fuis mon chez moi avec tout autant d’énergie.

Dans ce CDI sans élève, j’ai des centaines de tâches de gestion à mener. Enfin, deux dizaines qui se déclinent en des tas de petites. Et je peux me faire en silence. Sans être interrompue. Je peux même penser.

J’aime mes enfants jusqu’au bout de moi même et au delà mais bon sang, que c’est bon de ne pas être avec eux.

22 mai. Aujourd’hui assez de

Ce week-end prolongé, une année normale, c’est toujours un moment agréable. Comme de petites vacances volées à une fin d’année scolaire qui commence à peser à ce moment là.

Cette année, c’est de trop. J’aurais voulu pouvoir me rendre à mon travail, échapper à ma cuisine, mes enfants, mon foyer. J’ai fait le plein de tout ça, le trop plein même, j’en dégueule. Faire bonne figure encore et encore.

Je me faisais la réflexion, hier, ou le jour d’avant, d’avoir entendu plusieurs personnes (à la radio)(des hommes surtout) rapporter que le confinement leur avait permis de renouer avec la vie de famille, de retrouver leurs enfants, réapprendre à les connaître. Je n’ai pas le sentiment d’avoir redécouvert mes enfants. J’apprends chaque jour à côté d’eux, qui ils sont, quelle mère je suis, quelle mère je peux être. Mais je n’ai pas la sensation d’avoir appris plus, mieux, en étant confinée avec eux.

En un sens, c’est positif car cela veut dire que la vie qu’on a choisi me laisse consacrer suffisamment de temps à nous. Mais là, j’en ai assez…

19 mai. Aujourd’hui un projet

Aujourd’hui, j’ai lancé un projet, quelque chose que j’aimerais réaliser au collège mais qui suppose que d’autres participent. Des élèves, des profs, d’autres adultes de l’établissement, et peut-être même des familles d’élèves.

J’ai pris soin de bien rédiger mes messages, d’expliquer, d’essayer de ne pas rendre ça trop lourd. J’ai fait 3 messages différents, un pour l’équipe éducative, un pour les élèves, un pour les responsables, afin d’adapter à chaque fois mes propos.

Je n’ai d’abord reçu aucun réaction.

Puis enfin, une élève m’écrit.

Elle veut savoir si c’est obligatoire. Parce que bon, elle a pas trop trop le temps de faire des choses en plus là en ce moment.

Je crois que je vais écrire pour dire d’oublier le message, que le projet est annulé et me contenter de couvrir les 200 et quelques bouquins qui attendent au CDI.

18 mai. Aujourd’hui, elle a dit

« J’ai beaucoup pensé à toi » et je sais que c’est vrai

« Ne le répète à personne », « J’ai des preuves si tu veux je te montrerai », « Ça me fait mal au cœur »

« On verra ça demain », « Ce n’est pas la priorité », « Donnez mais je ne sais pas quand on pourra s’en occuper »

« C’était vraiment bizarre »

« Et comment ils vont tes petits »

« Gardez les distances sinon ça ne sert à rien »

Aujourd’hui, elles étaient aux pluriels. Je n’avais pas vu autant de personnes dans la même journée depuis longtemps. Aujourd’hui, on reprenait le travail. Le collège a des airs de scène de crime. Aujourd’hui était étrange.

13 mai. Aujourd’hui la toute première question qu’on va vous poser

« Comment vont les enfants ? » Les petits, les garçons, tes loulous…

Je suis allé au collège. Ce n’est pas encore ouvert aux élèves mais les agents sont là. Trois personnes croisées. Trois fois cette question. Suivie de « Tu les remets à l’école, toi ? »

Ne me lâche pas cette sensation de vivre dans un mauvais bouquin de science fiction.

9 mai, aujourd’hui ventre

Je regarde ce bébé aux joues barbouillées et il me sourit. Il est tellement lui, plein, entier, avec ses traits, ses expressions, son caractère. Petite personne hautes en manifestations. J’ai encore cent fois par jour ces élans, je veux le serrer, le manger, l’étouffer de bisous. Il rouspète et tend la main. Il ne signe plus, jamais, et c’est dommage. Il a ce cri depuis quelques jours que j’entends comme « #FRUSTRATION » À table, ça lui arrive. Plus souvent en jouant. Il n’arrive pas, ça ne tourne pas, ne roule pas, ne s’emboîte pas, ne tombe pas, ou tombe trop, ne s’éloigne pas ou s’éloigne trop, ne se démonte pas ou se démonte trop. Il a son petit carafon. Et en attendant, le dessert ne lui convient pas.

Cette petite personne qui a poussé dans mon ventre. Je n’en reviendrai jamais, je crois.

5 mai. Aujourd’hui, je pourrais tout aussi bien

Ça y est. On a annoncé à l’école et à la crèche que les enfants n’y retourneront pas cette année.

Ce n’était pas une décision facile. Ça ne l’est toujours pas. Ça apporte une forme de soulagement. Ça pose beaucoup de questions, aussi.

Peanuts a sauté de joie. Popcorn ne comprend pas. Je suppose qu’il n’y verrait rien à redire.

On va continuer de rester beaucoup chez nous. De ne pas fréquenter les lieux où il y a trop de monde. Je vais reprendre le travail mais je ne vais pas retrouver mes élèves. Je vais continuer de faire l’école à la maison pour Peanuts.

Ce soir, j’ai le sentiment que je pourrais tout aussi bien rester confinée.