15 janvier. Aujourd’hui j’attends

Je mouche, je change, je nourris, je mouche, je soigne, je câline, je mouche, j’allume la télé, je négocie, je mouche, j’occupe, je m’occupe, je mouche, je porte, je joue, je mouche, je déplace, je fais rire, je mouche, je range, je jette, je mouche, je taquine, je téléphone, je mouche, je réponds, je répète, je mouche.

Mais dans le fond, j’attends surtout que la journée passe.

13 janvier. Aujourd’hui ce qui ne fonctionne pas

Aujourd’hui, ce qui ne fonctionne pas ce sont les bronches du bébé, pas comme il faudrait, alors branle-le bas alors que la journée semblait sur ses rails, les Urgences, les chiffres sur l’écran que j’ai tellement surveillés quand son âge ne se comptait pas encore en mois que je les identifie trop vite, les médecins. Paf diagnostique : bronchiolite.

Ce qui ne fonctionne pas, c’est la réaction de ma hiérarchie, c’est le truc censé garder l’eau à l’intérieur de mes yeux, c’est le boulot qui s’accumulera pendant les 8 jours à venir où je vais garder mon enfant malade.

Ce qui ne fonctionne pas c’est mon bon vieux réflexe de culpabilité et ça c’est pas dommage.

9 janvier. Aujourd’hui tentative de liberté

Chanter dans la rue, danser, crier, serrer dans ses bras des personnes qu’on voit peut et qu’on aime pourtant, marcher, traverser, se déverser, du trottoir à la chausser, et réciproquement, sans se soucier des feux, rire au nez d’uniformes bleus marines, embrouiller le ciel à la fumée des fusées de détresse, rire, gueuler, on lâche rien et motivés, insulter Manu et virer symboliquement Philippe, discuter un bout avec des inconnus, soulever 121 essuies glaces pour finir la pile de tracts, expliquer mal et en anglais, se rappeler « against », « law » mais pas réforme, ni retraite, réussir à formuler maladroitement, on s’est comprises, on s’est saluées, échanger sur WhatsApp « Mais où vous êtes ? C’est fou ! Ce monde ! », applaudir les avocats, faire la révérence aux hospitaliers, faire du bruit avec les traminots, badger un autocollant féministe sur son sac, un autre pour les 32h sur sa cuisse, redevenir un temps rouge et verte, échanger encore. On n’est pas content, Manu, et quand on est tous.tes ensembles, on est libres et terriblement puissant.e.s.

5 janvier. Aujourd’hui acheté

Ce Noël après Noël, c’est difficile de lui insuffler l’esprit attendu. On joue le jeu, tout de même, et ça reste les cadeaux qui font la fête. C’était aujourd’hui la dernière distribution de toutes ces attentions glanées au fil de semaines de novembre pour beaucoup, décembre pour les derniers. Ces achats dont je truffe mes placards, contre les yeux indiscrets des enfants. Ça reste mon principal plaisir de Noël, chercher, trouver, offrir. On s’y remet en novembre prochain.

50 mots de la page 50 de…

Journal d’un AssaSynth. 1# Défaillances systèmes de Martha Wells, traduction de Mathilde Montier (Éditions l’Atalante, 2019)

« Nous ne versons jamais dans la sentimentalité entre nous. Nous ne sommes pas amis, comme peuvent l’être les personnages de série – ou les humains. On ne peut pas se faire confiance, quand bien même on nous assigne le même contrat ou que nos clients ne s’amusent pas à…  »

(Je n’ai pas mis la page 100 car elle est blanche. Et prendre la précédente ou la suivante divulgachait forcément des choses de ce court mais passionnant roman de science fiction)

1er janvier. Aujourd’hui résolutions révolutions

C’était le bruit du bébé, réveille et appelle, ne se rendort pas, rappelle, les froitis de draps dans notre lit, les bah interrogateurs – Mais où m’as-tu emmené Maman ? Il fait sombre, il y a Papa, mais je ne veux plus dormir, moi. Les bras de l’Homme autour de son fils, allez viens, on va manger, cuisine, lumière, bouchon, biberon, le raclement plastique vs métal : la dosette de lait, 9 fois, le mélange secoué, shake shake shake, les bah qui ponctuent, à moi, ça, je veux, j’ai faim. Le rire sur la table à langer parce que chatouilleux. Couche propre et ventre plein. Il est trop tôt, encore, pas envie que la journée continue de commencer. Alors on fait les choses doucement.

Il y a eu Mario, de la chantilly, un quignon de pain sorti du four, du peau à peau, une douche brûlante, des rires, des sourires, des messages, des voix aimées au téléphone, du temps qui ne cavale pas, une crêpe au sucre, des mots trouvés, des chaussons renard, un livre, un lion dans ce livre, et un bourdon femelle venu visiter la lavande installée tout nouvellement sur notre balcon, dans cette première journée de l’année.

Journée douce qui ne résout rien, ne révolutionne rien, mais qu’il a fait bon vivre.

Que 2020 s’en inspire !

(à partir des 366 réels à prise rapide)

A point nommé.

L’hiver est doux.

Il est installé : neige dans les montagnes, arbres en deuil, joues piquetées, kleenex, baumes à lèvres au fond des poches, soupes dans les marmites.

Mais.

Le linge sèche au soleil.

Les radiateurs ronronnent en sourdine.

Les doigts sortent nus. Les orteils aussi, du lit.

Cet hiver ne mord ni ne plante, n’engouffre ni ne sombre, n’attaque ni ne cingle. Il s’étale, se déballe, se tartine, finesse, grâce, diplomatie.

Je remonte la frise, épingle les souvenirs. On est en juillet, on est en août, on est été. Bas sont les ciels, étriquées les températures, rabougrie la saison. Sous mon nombril, un bébé danse. En juin mon corps s’éteignait dans la chaleur, la tension s’affaisse, je m’affale, on s’affole. Un frais été m’est doux, un doux m’eut effrayée, je savoure cette météo.

Ellipse contournée, je goutte à nouveau de n’être rudoyée, alors que danse un autre tout pareil. Que la lumière ne manque, que l’humidité se rationne, qu’il fasse bon sortir.

Et c’est un peu comme si les cieux, les petits peuples ou les petits dieux, l’ordre des choses, je ne sais, comme si on me glissait que tout cela, ces bébés, moi, nous, tout arrivait, les bons moments, à point nommé.

Lettre à l’ado de 15 ans que j’ai étée

Salut Moi.

Il est difficile de commencer cette lettre, tu sais. Je ne vais pas te demander comment tu vas, je le sais. Quoi de neuf, je le sais. Ce serait plutôt l’inverse, qui aurait du sens. Oui, tiens.

Salut Moi. Toi, ça va. Et c’est vrai. Ça va bien. S’il y a une chose que je dois te dire, une chose que tu dois savoir, c’est celle-là : ça va et je suis heureuse dans ma vie. Je suis amoureuse (et il m’aime aussi, ça te change). On a un enfant, oui oui, tu as fini par le vouloir, et il est épatant, tu ne t’attendras pas à quel point, et tu vas l’aimer, tu ne t’attendras pas à quel point non plus. J’ai un métier qui me plait, dans lequel je me sens bien, et qu’on me dit que je fais bien et à force, j’y crois. On a un chez nous bien chouette, où on se sent bien, avec des meubles chinés, des emporte-pièces en forme d’étoile filante, de chevalier, de tour Eiffel et de dragon (si, tu verras, tu seras très contente de les trouver et tu sauras quoi en faire), des plantes vertes qui ne meurent pas systématiquement, et les deux voiliers de Papy accrochés au mur. Et il y a des livres partout, tout le temps.

Je pourrais te révéler plein de choses sur ce qui t’attends. Je pourrais te donner des tas de mise en garde. Et je sais que tu attends. Tu en as envie, tu as le sentiment d’en avoir besoin. On est comme ça, ça n’a pas changé : on a besoin d’anticiper de prévoir tous les scénarios possibles, de s’attendre au pire, au meilleur aussi mais soyons honnête, surtout au pire, on veut pouvoir prévoir.

Tu vas me détester pour ce que je vais t’écrire maintenant. Tu vas m’en vouloir, tu vas croire que j’ai oublié. Et ça va durer quelques années. Parce que je sais que tu ne vas pas bien. Je sais que ça va durer encore un moment. Mais je ne peux pas tout te dire. J’ai besoin que tu comprennes : si je te dis maintenant comment aller mieux, tout de suite, ça va tout gâcher. Parce que si on en est là maintenant, c’est aussi parce que tu traverses, parce que tu vas traverser, des mauvais moments – et des bons, des tas, mais des mauvais – et que ça va te construire, nous construire. Et qu’on aura ce qu’on a maintenant. Et qu’on sera qui on est maintenant. Et non, tu ne veux pas gâcher ça même si tu ne le sais pas encore.

Allez, je t’aide à voir le positif : j’aime ma vie actuelle au point de ne pas vouloir que tu la changes. Si ça, ce n’est pas une bonne nouvelle ! Allez, je suis aussi totalement honnête, il y a des choses dont je me passerais bien et que je t’épargnerais volontiers. Mais il y a « l’effet domino » : si tu changes certaines choses, d’autres changeront en conséquence. Par exemple, je pourrais te dire des paquets de trucs concernant notre sœur. Mais elle est – indirectement et malgré elle mais elle est – en rapport avec ta rencontre avec l’homme qui partage ta vie actuellement. Donc s’il te plait, ne t’éloigne pas d’elle. Enfin, pas tout de suite. Par contre, une fois que tu auras rencontré cet homme, ou plutôt… disons, ce mec, parce que vous n’aurez pas encore l’âge où tu en parleras comme d’un homme, éloigne toi d’elle. Mets de la distance, arrête de ménager nos parents, et arrête, je t’en prie, arrête de croire que parce qu’elle, elle t’aime, que parce qu’elle, elle raconte des souvenirs de ton enfance, que parce qu’elle, elle a une histoire commune avec toi, qu’à cause de tout ça tu lui dois quelque chose. Je vais te donner une autorisation qu’on se donnera trop tard : on a le droit de ne pas avoir de véritable lien avec elle, de ne pas se sentir sœur, de ne pas être réciproque. Et surtout, on a le droit de ne pas l’aimer.

On a le droit, aussi, de reprocher des choses à nos parents sans pour autant les aimer moins, mal, ou pas assez. Entre toi et toi, je n’attends pas la « crise d’ado » caricaturale par laquelle tu ne passeras jamais, les cris et les portes claquées. Mais dans ta tête, tu peux, tu en as le droit.

Épargne-toi : ils ne verront rien. Je sais, en particulier, ce que tu fais, avec la nourriture. Pour le moment, tu mets un mouchoir dessus, tu n’en parles pas, pas même avec toi, mais je sais. Non, tu n’as faim, pas autant. Non, ce n’est de la gourmandise. Tu vas continuer. Ça va se voir. Mais ils ne verront rien, jamais. Parce qu’ils sont comme ça. Toi, par contre, tu es en train d’en prendre pour dix ans, de ce truc avec la bouffe.

Pendant que je parles de choses rudes, tu as quelques années devant toi mais tes grands-mères ne sont pas éternelles. Et d’une certaine façon, on peut être absente avant d’être morte. Penses-y.

J’ai de bonnes nouvelles, tout de même.

Ce que tu as vécu au collège : c’est fini. Ah, oui, peut-être que ça t’aidera d’y mettre un nom tout de suite plutôt que dans dix ans alors que je te le dis : c’était du harcèlement. Du harcèlement scolaire. D’ici quelques années, c’est un terme qui sera repris et presque banalisé. Tu n’as pas besoin que je te redonne leurs noms, tu les connais, et tu ne les oublieras pas. Tu n’as pas besoin que je te rappelle des faits, tu les connais, et tu en oublieras certains. Et bien c’est fini. Non, tu ne vas pas te transformer en nana ultra populaire dont toutes les filles veulent devenir l’amie et que tous les mecs rêvent d’inviter au bal de fin d’année. Mais tu vas réussir à te faire des amies. Elles ne te traiteront pas toujours bien, mais ça c’est parce que vous êtes des ados, et ça n’atteindra jamais, jamais, le niveau que ça a atteint. Puis pour être honnête, tu ne les traiteras pas toujours bien non plus, alors… Tu ne l’appelles pas encore ainsi, mais tu as rencontré quelqu’un qui deviendra ta petite sœur de cœur, elle est précieuse. Pour le reste, essaie de ne pas mettre 100% de toi et même un peu plus dans tes relations d’amitié. Je sais que je dis ça dans le vent, tu n’y arriveras pas, mais j’aurais tenté de te prévenir.

Ton frangin, ben tu vois, tu dirais juste « mon frère », mais en fait, c’est vraiment ton frangin. C’est juste que… ben il a ses souffrances aussi et que vous préférez les soigner chacun de votre côté. Vous finirez par comprendre que c’est chouette de faire des choses ensembles aussi. En tout cas, tu peux compter sur lui. Et efface moi cette grimace tout de suite, vos relations vont changer, c’est promis.

Autre bonne nouvelle, il va y avoir des chevaux dans ta vie pendant quelques années encore, ils vont revenir. Plus maintenant, je ne vais pas te mentir, mais ça ne te manque pas pareil. Fais le plein de caresses, passe des heures à respirer des crinières et à poser tes mains sur des encolures, accumule, profite.

Et tu sais, Internet. Tu n’as pas la moindre idée des possibilités que cette chose va t’offrir ! Ouais, pour l’instant c’est le truc sur les ordis du CDI mais ça va devenir immense, et ça va t’ouvrir des horizons dingues. Internet est même à l’origine de plusieurs de tes plus belles amitiés. Si, si, tu verras.

Parmi les conseils qui te paraîtront pas forcément les plus pertinents mais je sais de quoi je parle : ce n’est pas à la minute mais quitte cette gynéco. Essaie de trouver quelqu’un d’autre, une sage-femme dans l’idéal (oui oui, elle peut faire un suivi gynéco, elle ne s’occupe pas que des grossesses et des accouchements, et non, notre mère n’est pas la meilleure personne avec qui parler du choix d’un médecin. Tente ton infirmière de l’Internat plutôt), ou au moins un ou une médecin qui t’écoute vraiment et ne t’assène pas des vérités. Et t’épargne un touchée vaginal à chaque visite alors que tu es vierge. C’est plus important que ça en a l’air.

Et pendant qu’on parle de Soignants, n’écoute pas ce connard de médecin de famille, c’est un misogyne (rassure moi, tu sais déjà ce que veux dire misogyne ? C’est synonyme de phallocrate, ça je sais que tu te le connais parce qu’on l’a lu dans un album il y a des années et qu’on s’en souvient encore) doublé d’un sale con imbu de sa position de Docteur. Et oui, tu le sais, ce serait bien d’aller voir un psy. Tu finiras par le faire. Si tu pouvais commencer plus tôt, on s’épargnerait sans doute des choses. Mais là, tu vois, on est en plein dans le risque de l’effet domino.

Et puisqu’on parle de médecins, tu vas avoir un problème de santé. Un truc ni franchement grave ni franchement invalidant mais emmerdant. C’est une forme de, et non, ne t’effraie pas à ce nom, tu crois connaître mais il y a plein de facettes à cette maladie, c’est donc une forme d’épilepsie. Ça va se manifester une première fois fin 2008. Va voir un neurologue. Je sais que ça t’effraie mais n’attends pas un an. Vas-y tout de suite. Et même s’il ou elle ne détecte rien au début, rappelle toi : c’est de l’épilepsie, ça reviendra, il ne faut surtout pas prendre d’antidépresseurs même si on te les prescrit, et n’arrête jamais brutalement un anxiolytique même si un médecin te dit de faire comme ça. Change de médecin, s’il te dit de faire comme ça.

N’écoute pas trop ta Petite Voix. Elle dit beaucoup de choses vraies, mais elle te le dit mal.

Et, détail, je ne prétends pas te faire devenir sportive mais si tu pouvais vraiment essayer de faire quelque chose pour muscler nos bras, ce serait sympa. Fous la paix à tes cuisses et tes hanches, mais commence à bosser les biceps s’il te plait.

Je vais te laisser. Je voudrais que tu gardes en tête qu’à la fin, tout va bien, qu’avoir 25 ans c’est mieux que 15 sans être si bien que ça mais que la trentaine, c’est le pied. C’est le bout du monde, je sais. Mais ça vaut le coup d’attendre.

Je t’embrasse, petite Moi. Avec beaucoup d’affection, bien que je sais que ça t’étonne te ta part.

Toi

Note de bas de page

Exercice inspirée de la lecture de Lettres à l’ado que j’ai été et par Minka, qui s’est prêtée à l’exercice.

Ecriture quasi automatique d’après une photo de ma douce Shaya

Je me souviens de Noël. Des illuminations, des guirlandes, des rues qui se paraient, des couleurs, des lumières qui voulaient repousser l’Hiver, des morsures de froid, des appartements trop chauffés. Je me souviens à hauteur d’enfants de ces adultes que je trouvais étranges mais qu’on nommait famille, de ces gens dont je ne comprenais pas le fonctionnement, que je voyais trop peu pour savoir les décoder, une fois l’an, en fait, qui vivaient trop loin de mes mondes, de cette fratrie immense dont je ne vois que maintenant qu’elle était faite de beaucoup de trop, de blessures, de non dit, de semblons. Je me souviens de ces fêtes pendant lesquelles je finissais par entrer dedans moi pour me tenir compagnie et je me souviens que ce n’était pas triste, que c’était ainsi que j’étais enfant. Je me souviens de cette ville qui restera l’Hiver, quoique j’en fasse maintenant parce qu’elle n’existe plus. Je me souviens de la neige dans ses vieilles rues, de ses cygnes blancs dans les canaux dont je me demandais qu’ils doivent avoir froid, dans l’eau, mais pourquoi nagent-ils ?, de la boue sous les semelles, de l’eau belle et noire, partout, du manège que j’ai appris à ne pas réclamer. Je me souviens du chien filou qu’on suivait en promenade, de son dos devant nous, de ses oreilles, l’une noire, l’autre blanche, si expressives. Je me souviens de cette phrase de ma mère dont je ne comprenais pas le sens « Non, ne l’appelle pas, on ne le connaît pas quand il fait des bêtises ». Je me souviens de l’abîme de perplexitude dans laquelle cette phrase me plongeait. Je me souviens que je ne demandais pas, que j’avais un peu peur de trop parler à ma mère quand on était là-bas, elle n’était pas comme d’habitude, entourée de ses sœurs. Je me souviens comment, des années plus tard, alors que j’y repensais complètement par hasard, j’ai compris qu’elle voulait dire « Fais comme si on ne le connaissait pas ». Je me souviens que même des années plus tard, j’ai trouvé ça con, je le connaissais et je l’aimais, ce chien, même quand il faisait des bêtises de chien. Je me souviens que ce chien n’est jamais mort. Il est parti se balader et n’est pas revenu. Il avait un collier, un tatouage, s’il avait été blessé, accidenté, mis en fourrière, on l’aurait su. Non, il a disparu. Il faut dire qu’il était également apparu. Tiens, maintenant, je me demande s’il n’était pas une sorte d’Elemental. Oui, voilà, il l’était sans doute, cela expliquerait bien des choses. Je me souviens du salon aux deux canapés, des paquets empilés et que les plus gros étaient toujours pour ma cousine. Je me souviens qu’ouvrir les paquets par ordre de taille n’éviter pas les déceptions. Je me souviens qu’on me connaissait mal mais qu’on ne s’en rendait pas compte. Je me souviens que je n’ai rarement été autant une enfant et aussi peu quelqu’un que dans ces moments là. Je me souviens de l’échappée d’entre deux le matin, mon père et moi, après le réveillon, avant le nouveau festin. Je me souviens du calme qui nous tombait d’abord dessus puis qui nous enveloppait. Je me souviens d’un oeil sur la montre et de la tentation de profiter encore un peu. Je me souviens de ma grande cousine écrivant le prénom de mon amoureux dans la neige avec sa chaussure, de nuit, sur un trottoir. Je me souviens lui avoir menti, je n’avais pas d’amoureux. Je me souviens que j’avais essayé de dire la vérité et qu’elle ne m’avait pas cru et que mentir m’avait permis d’avoir la paix. Je me souviens que j’étais pressée d’y arriver mais aussi de m’en en aller. Je me souviens de cette grand-mère qui était la mienne un peu mais celle de tout le monde beaucoup. Je me souviens qu’elle nous aimait comme une tribu et je me souviens qu’elle ne le disait pas. Je me souviens que souvent, je me disais qu’autant j’aurais pu ne pas être là. Je me souviens que les adultes aimaient à se débarrasser de nous. Je me souviens qu’on aimait que les adultes se débarrassent de nous. Je me souviens qu’un jour, les adultes c’étaient aussi nous. Je me souviens que je dormais toujours mal. Je me souviens qu’une année, j’ai vomi tout mon vin et mon repas dans les toilettes et suis retournée m’asseoir à table, personne n’en a jamais rien su. Je me souviens que c’était aussi ça, pouvoir se retrouver à vomir sa biture sans que personne ne voit rien. A force de me souvenir, j’ai la sensation d’avoir surtout été invisible. Je me souviens de la première fois où ma grand-mère a ri quand ma mère lui disait que j’étais là, que j’étais moi, qu’elle riait comme à une bonne plaisanterie, parce qu’elle, elle parlait de sa petite-fille, celle qui avait 13 ou 14 ans, pas de cette jeune femme inconnue assise à sa table. Je me souviens des Noël Alzheimer. Je me souviens de la nappe dont on disait chaque année qu’il fallait la changer. Je me souviens des guirlandes clignotantes qui ont traversé les années. Je me souviens du papier cadeau moches à motifs oranges et or dont le rouleau était si énorme qu’on n’en est jamais venu à bout. Je me souviens qu’on voulait voir les dessins animés mais qu’on nous appelait toujours pour passer à table au moment où ça commençait. Je me souviens qu’on mangeait des bûches glacées parce que c’est plus léger mais que moi, j’aimais les bûches pâtissières bon marché. Je me souviens des huîtres, je me souviens d’en avoir ouvert. Je me souviens du menu identique d’année en année. Je me souviens de certains sourire. Je me souviens des pulls et des chemises de nuit que ma grand mère achetait au marché. Je me souviens qu’on en riait parce que quoi qu’il arrive, ils étaient toujours affeux. Je me souviens des échanges en fin de soirée parce que tout de même, si les tailles, elle y allait un peu au hasard. Je me souviens du bruit de ses savates, dernière couchée, première levée. Je me souviens de sa silhouette dans la cuisine parce que nous nourrir c’était nous aimer à moins que ce ne soit l’inverse. Je me souviens de son petit lit dans le vieille appartement, de sa minuscule chambre comme une cabane. Je me souviens qu’on l’épuisait. Je me souviens qu’elle ne le disait jamais. Je me souviens des soirs, je me souviens des matins, je me souviens.

 

Le bain

Elle arrête le robinet d’un geste du gros orteil et le silence se fait dans la salle de bain. La brûlure de l’eau sur son corps la réconforte. Elle aime ses bains chauds à s’en carminer la peau. Elle fléchit les genoux et plonge ses oreilles sous cette couverture liquide. Dans l’atonie qui se forme, elle n’entend que la note unique et répétitive d’une goutte plicploquante à l’aplomb du pommeau de douche. Elle ferme les yeux malgré les lumières éteintes. Au creux de son ventre, le va et vient des organes malmenés par les angoissent qui la secouent depuis plusieurs jours lui donne la sensation d’être bercée de l’intérieur. Elle cherche à s’engourdir, croise ses mains sous sa poitrine et envoie à la rencontre de cette vague celle de sa respiration. Là, dans cet instant, elle ne veut plus exister au monde. Sous son crâne pourtant, le déchaînement se poursuit, comme à l’ordinaire, les idées sautent le coq, l’âne, puis toute la basse cours et le champ de courses, à toute allure, encore, toujours, rien n’y fait. Soudain, il lui semble entendre la mer, son chuchotement sur le sable quand elle se retire, puis le ronflement du mouvement suivant quand elle se lance à nouveau sur le rivage. Un sourire se rappelle aux muscles de son visage. Elle a 5 ans, peut-être 6. Le soleil darde et une casquette gène sa tête mais elle est installée sur le boudin de tissu gonflé, bleu vif, plus clair que l’égyptien mais plus soutenu que l’azur, prêt d’une amie de la famille inauguré ce matin là. Qu’elle avait envié les autres enfants l’année précédente qui jouaient sur les mêmes tubes ! Dans son bain, elle frémit. L’eau est fraîche pour la saison et son maillot mouillé raidit ses fesses maigrelettes. Mais elle porte les lunettes de soleil de Tipa alors rien n’a d’importance si ce n’est qu’elle peut conquérir le monde. Dans la salle de bain silencieuse, elle pousse un cri et fait éclater hors d’elle ce souvenir de l’enfance heureuse pour qu’il l’habille. Rapidement, elle sort de l’eau, se sèche et enfile des vêtements. Sur le pas de la porte, elle se ravise et sort d’un tiroir une paire de lunettes teintées aux montures fantaisies achetées à un vendeur ambulant plusieurs étés plus tôt. Elle les chausse, entend de nouveau la mer et claque la porte derrière elle. Dans sa robe bleu vif, plus clair que l’égyptien mais plus soutenu que l’azur, cette journée si angoissante peut commencer, maintenant qu’elle se souvient qu’elle peut conquérir le monde.

Note de bas de page :

Texte libre, inspiré de cette photo prêtée par Minka mon Ophélie.