Papillon

chrysalide

pix : nuzree via pixabay

On y est.

J’ai pas muté.

C’est pas grave, hein. Je ne me sens pas vraiment mal au Petite Collège de la Rive Droite du Fleuve-sans-eau. Il y a même des tas de moment où je m’y sens vraiment bien. Il y a les collègues avec qui je suis contente de pouvoir prévoir de travailler l’an prochain.

C’est pas grave, non. C’est même pas vraiment décevant parce que je savais ce que valait mes points, mes vœux, alors je m’attendais aussi à cela. Je n’étais pas partie dans ma tête. J’ai été sage.

C’est pas grave, ça me lâche du leste pour la fin d’année. Finalement, cet ultime carton à saisir, il n’est plus si urgent. La micro-signalétique qui prend un temps fou, elle pourra attendre un peu. Et le bordel dans la Réserve… Et bien, moi, je m’y repère, alors…

Non, c’est pas grave. C’est même plutôt rassurant, pas de saut dans l’inconnu, mes repères qui sont bien en place.

J’ai pas muté et sans le vouloir, je commence à me projeter. Pourquoi pas envisager un espace ludothèque ? Et ces projets lectures, pourrait-on pas les combiner pour quelque chose qui touche moins de classe mais les touche mieux ? Quant à mon bureau, il y a cet aménagement qui me trotte dans la tête depuis quelques temps, il se teste, non ?

J’ai pas muté et ce mot me fera toujours indubitablement pensé à Kafka, par synonymie. Peut-être ai-je échappé à un gros coup de cafard, allons savoir.

Maintenant, j’ai une année scolaire à terminer.

Floue

flou

pix : Petr Kratochvil

Quelques jours seulement et je suis un peu sonnée.

Il s’est passé des Choses au Petit Collège. Il se passe des choses depuis des mois mais il y a eu comme une déchirure, brutale, inattendu, un retournement digne d’une série B, un côté happy end digne de la meilleure chick lit.

Il y a eu une sorte d’euphorie, celle qui se répand en douce quand arrive un soulagement soudain, ce sourire communicatif qui se déployer dans l’équipe. Il y a cet optimisme général, cette bonne volonté réapparue.

Je me suis réjouis, avec les autres, j’ai été enthousiaste, j’ai été emballée. Mais en même temps, j’ai été tendue, stressée par cette fin d’année, par son calendrier, oppressée par les besoins, les urgences, les contre-temps.

Et maintenant, je me sens sonnée.

Les Choses ont été rapides, presque violentes. Et voilà que sans transition il faut mener cette année scolaire jusqu’à sa fin.

Il y a ce poids qui ne quitte plus aucun de mes gestes au CDI : qui sera à ce poste l’an prochain ? Et je serai où, moi, à la prochaine rentrée ? Cette attente me soulève petit à petit le cœur, prend presque toute la place. Que je reste, que je parte, mais bon sang, que je sache ! Avez-vous idée du nombre de « l’an prochain » qu’on prononce entre mai et juin dans un établissement scolaire ? Et moi, je me sens pas légitime dans la projection, dans la participation. Et rester à la marge ne me convient pas si je dois rappeler ensuite que j’existe.

Je marche sur des œufs. Je n’arrive pas à partager pleinement le sentiment de soulagement, de sécurité, de mes collègues. Après tout, il y a tout ce qu’on ne sait pas, à la marge, cet inconnu. On ne nous a pas laissé prendre nos repères, le temps n’a pas le temps.

Alors je flotte. Et je me sens floue.

Note de bas de page :

– Celleux qui savent plus précisément ce qui s’est passé, merci de ne pas en parler clairement dans les commentaires. Identification, anonymat, tout ça, tout ça. Merci les toons.

Travailleuse

Chut2

pix : Sarah via Flickr

Je parle peu de mon travail cette année, ici, comme si je le boudais. J’ai plutôt la sensation que c’est lui qui me boude, me boude cet enthousiasme que je savais y mettre, me boude mes engagements. Il y a, bien entendu, la Fatigue, celle qui ne cesse car, notamment, l’enfant cahouette ne cesse, lui, de se réveiller la nuit, parce qu’il est vif et résolu les journées. Il y a l’investissement de la vie qui se répartit différemment, aussi, c’est vrai. Puis il y a ce que je tais ici parce que ce serait une faute d’en parler clairement et que les circonvolutions n’apporteraient rien. Les tensions, les difficultés, les combats, de cette année, en interne parce que notre établissement, parce que certains changements, parce qu’une certaine réforme aussi, parce que des lenteurs, des contraintes, l’écoute qui fait défaut, l’entente encore plus, les agressions, les fautes, la casse.

Je parle peu de mon travail parce qu’il m’effraie, ce froid que j’y ressens, et que si je sais l’expliquer, je ne sais trop qu’en faire. J’ai tellement envie qu’il recommence à me plaire, je veux m’en laisser séduire et l’aimer, y aller sourire aux lèvres malgré l’aube, le blanchiment, la campagne.

Je parle peu, ne parle pas, de cette peur qui m’étreint, quand la nuit est à son milieu, de ne plus jamais retrouver dans ce que je fais ce que j’y ai adoré.

J’ai demandé ma mutation. Parce que plusieurs raisons. Je suis tout aussi tétanisée à l’idée de l’avoir qu’à celle de rester au Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve sans Eau. J’angoisse de partir, de cette nouveauté, de ne plus maitriser mon fonds, de ce que je trouverais dans ce nouvel établissement, de devoir creuser mon trou, faire ma place, de risquer d’y échouer, de ne pas y retrouver la complicité pédagogique, le »oui » systématique à mes idées mêmes connes. J’ai eu mes luttes mais jamais n’a été difficile de faire valoir mon statut d’enseignante. Qu’en sera-t-il ? J’ai peur de regretter, peur de ne pas savoir. Je hais les changements, il en a toujours été ainsi.

J’ai peur de rester sur mon poste, pourtant. Peur de l’année de trop, peur de cette situation, celle que je ne peux qu’évoquer, qui use les nerfs et les bonnes volontés, j’ai peur d’être là quand quelque chose de grave se passera car ça me semble inévitable et j’ai tout aussi peur d’avoir déserté. J’ai peur de l’amollissement, de la facilité qu’il y a à rester. Je sais qu’il est temps de partir mais il est des établissements qui t’habitent comme une famille, avec ce lien dont on ne peut se débarrasser innocemment. Ce bahut m’a vu naître enseignante, je m’y suis fabriquée profdoc. Ce CDI m’a confirmée exigeante dans ma gestion, minutieuse dans ma saisie, maniaque dans mon traitement matériel, il m’a démontré que mes attentes n’étaient pas trop hautes. Cette équipe m’a permis de dire non, merci, volontiers, va te faire voir, tu m’as pris pour qui, eh vous avez entendu il découvre que je suis prof, appelle moi encore la bibliothécaire et tu peux t’assoir sur nos séances droits d’auteur, mais depuis quand c’est mon boulot, oh oui oh oui ce serait trop bien, j’ai eu une idée peut-être stupide mais ça peut te tenter, et si on faisait.

Les réponses aux mutations se font au milieu du mois de juin. J’ai encore le temps d’avoir peur et en même temps, je sais que quelle que soit la réponse, l’angoisse vraie sera pour l’été.

Je parle peu de mon travail parce qu’écrire que ce n’est pas doux d’aller au collège le matin ne rime pas à grand chose. Parce que ce j’ai le sentiment que je croiserai toujours de chouettes élèves mais qu’aucune cohorte ne pourra être aussi chouette que mes 6èmes de 2009. Parce que j’espère tellement, mais tellement, me tromper. Parce que dans chacun de mes projets de cette année il y a des trucs vraiment bien mais il y a beaucoup de « mais ». Parce qu’une seule élève m’a dit quelque chose de vraiment positif – « Madame, merci de m’avoir poussée en début d’année parce que je n’aimais pas lire et maintenant, je ne peux plus me passer de livre », alors quoi que cette année dise, elle aura valu quelque chose – et que les autres n’ont qu’un véritable intérêt : Madame, c’est noté ?

Puis il y a cette Réforme, la place que l’on n’y trouve pas, ce statut bâtard avec lequel on compose depuis 1989, prof dans le concours mais pas forcément dans les textes, niés souvent, sous-entendu dans la nomination du CDI, le lieu n’étant pourtant pas la personne. Elle inquiète la profession, la petite née de Najat, et je rejoins en partie ces inquiétudes. Je m’inquiète davantage pour les élèves, les collégiens des 2 ou 3 années qui viennent, le temps de la mise en place cafouillante, celui où on va choisir les réponses à ces questions auxquelles personnes ne répond non parce qu’ils refusent mais parce qu’ils ne savent tout simplement pas.

Je ne suis pas à l’aise dans mon métier parce que ma situation personnelle, ma vie à moi, ce bébé dans un jeu de quilles, parce que cette situation d’établissement, moi dans le bahut mais aussi moi dans cette équipe dans ce bahut, parce que mon métier dans ce pays, dans ce ministère, dans cette Réforme.

Et pourtant, pourtant, je ne me vois rien faire d’autre.