Chantier

Je suis allée au collège.

Dans les moments comme ça où il n’y a pas d’élèves et pas beaucoup de personnel, il se détend, le collège. Il laisse des portes ouvertes aux quatre vents, des chariots d’entretien se garer dans les couloirs, des bagnoles dans la cours. Et des touristes entrer.

Au moins une. Souris de CDI.

Je passais prendre le pouls, remettre de l’ordre et de la verticalité dans les rayons, couvrir les mangas discretos. J’ai atterri au milieu d’un chantier. Ou plutôt ce qu’il en restait. Je savais ces travaux dans les tuyaux mais pas qu’ils se feraient là, qu’on viderait des rayons en mon absence, que ma banque de prêt serait couverte de documents comme si le meuble à périodiques lui avait dégueulé dessus, que je retrouverais les fauteuils gisant culs par dessus dossiers.

Les ouvriers, sympas, m’ont laissé des souvenirs : canettes et gobelets vides, coca répandu au sol, tubes vides de lubrifiant pour câbles au milieu des bouquins. Et de la poussière blanche et collante dispersée plus ou moins partout.

J’ai rangé ce que j’ai pu mais l’essentiel reste à faire : des meubles ont encore été déplacés, je ne peux pas les remettre en place toute seule, donc pas remettre les documents dedans, dessus, tout ça. Et le ménage, même si j’ai passé le balai…

Je suis passé à l’administration dire que ça n’allait pas, de laisser les lieux comme ça, d’attendre que je fasse encore une fois des miracles. Qu’il était impossible d’accueillir des élèves avec des étagères instables abandonnées au milieu de la pièce.

On m’a dit que oui, oui.

Alors j’ai décidé qu’on verrait lundi prochain et que si les portes devaient rester closes, il en sera ainsi…

Reste à savoir si j’arriverai à conserver ce détachement quand mes lecteurices débarqueront après un mois et qu’il faudra leur dire que non, vous ne pouvez pas entrer…

Reprendre

Préparer le sac, vérifier qu’on y trouve bien l’agenda, les clés, la carte magnétique du collège, la gourde d’eau. Réfléchir à ce qui pourra attendre un jour de plus, pour éviter de commencer la semaine en tractant à vélotaf le poids d’un poney nain sur ses épaules.

Faire une salade vite fait, s’excuser auprès de la moi de demain pour le repas pas folichon qu’elle devra manger, seule au CDI.

Vérifier les fichiers travaillés pendant les congés, sauvegarder, transférer, ne pas être prise de court.

Jeter quelques items sur la todolist, pour être certaine de ne pas passer à la trappe, surtout, les Cahiers d’Esther, à couvrir avant la récré, je les ai promis, elles les attendent.

Reprise, reprise.

J’y vais à reculons. Je n’ai pas envie de recouvrir de nouveau mon visage la journée entière, de recommencer à gelhydroalcooliser mes mains 8 à 10 fois par heure, ni de répondre à « Ah bon ? Il y a une évaluation ? »

Non moi j’ai envie de replonger mes doigts dans la colle et de recommencer à caresser le dos de mon escrimeur endormi. Ou de me renseigner comme ça, pour voir, sur les salons de tatouages à cause d’un rêve que j’ai fait cette nuit.

Demain, je prendrai mes gants, mon casque, je réveillerai Buddy. Il fera jour et ce ne sera pas dommage. Arrivée au bout, je trainerai encore les pieds. Puis la sonnerie se déclenchera, mes habitués du lundi matin seront là, ils auront leurs vacances à raconter et ça roulera. Ce soir, ça cahote, ça bringuebale, ça tourneboule. Et puis c’est comme ça.

Mal traité.e.s

Aujourd’hui, les profdocs manifestions notre colère face au mépris de nôtre sinistre. Voila qu’il justifie de ne pas nous verser la prime informatique qu’auront tous les autres enseignant.e.s parce qu’elleux sont « devant élèves ». Et nous, où sommes-nous ? Un mouvement un peu noyé dans un sentiment général de compter bien peu pour notre hiérarchies, Pas seulement chez les profdocs, non. Il se murmure en salle des profs qu’on nous prend pour des imbéciles en autorisant nos élèves à ne pas venir pour ne pas risquer de se faire contaminer mais en nous demandant d’assurer les cours parce qu’il n’y a pas de contamination particulière dans les établissements scolaires. En nous demandant de rattraper le retard pris pendant le confinement pour lequel nous étions prêts, de raccrocher les élèves perdu.e.s, mais cela avec des masques, sans îlots, sans échanger trop de documents, et en déplaçant tout son matériel de salle en salle. Il se murmure en salle des profs parce que pour crier, nous sommes bien trop fatigué.e.s… Les masques ne cachent pas les cernes, les épaules basses, les absences qui se multiplient parce que les corps craquent. Cette crise malmène ici aussi. Et la colere ne nous tiendra pas toujours debout.

Note de bas de page : pour la colere des profdocs, il y a une petition à signer, si le coeur vous en dit https://www.change.org/p/jean-michel-blanquer-reconnaissance-du-métier-de-professeur-documentaliste Et le hashtag #JeSuisProfDoc

C(OVID).D.I.

Le protocole s’assouplit, se durcit, s’allège, s’allonge, se compresse, se fait une beauté… On s’adapte mais l’un dans l’autre, de moins en moins d’élèves viennent au CDI, les prêts sont en chute libre, je travaille à la gestion d’un joli musée du livre.

Les temps forts de fréquentation, c’étaient ceux sur lesquels les élèves étaient le plus libres : la récréation, le créneau avant le repas, les 5 minutes volées après pour les inaugurateurices du premier service. Ces moments où je dois les refuser, ne pas mélanger les élèves de classes différentes, ne pas les laisser se croiser de près, ne pas, ne pas.

Et comme je fuis la salle des profs, je ne ficelle pas autour d’un tupmerware les projets issus des conversations lancées au hasard pendant la pause déjeuner.

Alors je vois les élèves en cours, dans les créneaux de mes heures fixes, un peu ponctuellement avec les collègues avec qui je travaille quoi qu’il arrive (même une épidémie).

C’est frustrant de travailler ainsi. Et c’est creux. Ce travail de gestion d’un centre documentaire déserté de ses usagers…

Je me sens si lasse…

Je ne sais pas comment vous parler de ce que peuvent ressentir les enseignants.

Quand il faut lire le JDD et regarder BFM pour avoir les informations qui nous concernent en première ligne.

Quand c’est une dépêche AFP qui modifie vers 18h un vendredi l’heure de la reprise le lundi qui suit.

Quand on nous envoie au travail avec des masques toxiques, en pleine pandémie.

Quand on ne sait pas nous dire quels sont vraiment les risques. Qu’on se contente de nous demander d’ouvrir les fenêtres.

Quand un collègue peut se faire décapiter pour avoir fait son cours.

Je crois qu’une des choses qui me met le plus en colère concernant l’assassinat de Samuel Paty c’est le rôle qu’ont joué les fantasmes qui circulent sur notre métier d’enseignant.

Cette manière dont tout le monde croit savoir.

Savoir comment il faut être prof.

Savoir comment on travaille (comme si on travaillait toustes de la même façon) et comment on devrait travailler.

Savoir comment les choses se passent en salle de classe. Croire que notre travail se limite à la salle de classe.

Savoir ce qu’est un.e élève, alors que « l’élève » n’existe pas, nous travaillons auprès d’élèves au pluriel, iels ont chacun.e leurs problématiques et leurs besoins, leurs points forts.

Savoir ce qu’est un bon prof, une bonne prof (et ce n’est pas un hasard si je ne l’écris pas en inclusif).

Savoir ce qu’est notre métier et que n’importe qui peut l’exercer.

Sous prétexte que tout le monde a été élève et que le calendrier des vacances scolaires est médiatisé.

Pour moi, chaque « Ouais mais les profs… » participe de ce qui s’est passé vendredi. La déconsidération, le prof bashing, l’image que nombre se plaît à véhiculer et contre laquelle notre hiérarchie de lutte pas vraiment.

Ploum

Aujourd’hui, j’ai été efficace dans mon boulot et j’ai aimé ce que j’ai fait. Je m’étonne de changer encore certaines de mes habitudes. En pédagogie, j’ai toujours évolué, c’est plus visible et surtout, plus réfléchi, élaboré, documenté. En gestion, ce n’est pas aussi indispensable. Pourtant, l’air de rien, à travers plein de petites choses, je change, progresse, avance.

Ce n’est pas grand chose. Mais c’est ma petite satisfaction du jour.

Ouverture

Aujourd’hui, j’ai accueilli des élèves au CDI, des collègues, dans un fonctionnement qui n’était pas très loin des habitudes d’avant.

J’avais allumé toutes les lumières, pas seulement la zone autour de mon bureau. Comme je n’allume que quand je ne suis pas seule.

Le CDI est sorti de sa torpeur. Ou alors c’est moi ? Et ce matin, en regardant mon petit groupe de permanence lisant, jouant aux échecs, repassant leurs cahiers, je me suis rendu compte à quel point ça m’a manqué, combien j’ai travaillé avec une part de moi en apnée.

Ce matin, malgré le masque, j’ai un peu mieux respiré.

Reprise

Je me suis remise au boulot.

Parce que c’est ça, être prof, avoir beaucoup de vacances mais ne jamais être bien longtemps sans travailler.

Je m’y suis remise doucement. Un truc un autre, je procrastinais le prioritaire. Puis en discutant en privé sur Insta, j’ai eu un déclic, le truc qui me manquait, concernant les évaluations des élèves que j’ai en cours toute l’année. Et aujourd’hui, je me suis lancée avec des outils que je ne connaissais pas, j’ai tâtonné, bidouillé, bricolé mais j’ai réussi à produire deux capsules vidéos. Je m’y mets un demi siècle après tout le monde, j’en suis consciente, mais je ne voyais pas comment les utiliser, je n’avais pas les bonnes combinaisons d’outils. Encore maintenant, c’est du système D dans la construction mais cette semaine j’ai trouvé comment les articuler avec le reste de mon cours et avec mes évaluations.

Je me suis remise au boulot et c’est assez agréable. J’ai la sensation de me rassembler.

Le contre poids c’est le stress de ne pas réussir à faire bien, à faire assez, que ça ne fonctionne pas. Je ne sais pas comment ces élèves de 6e vont rentrer. Pour certain.e.s, la scolarité s’est arrêtée en mars cette année…

J’ai allégé ma progression de début d’année, prévu plus de temps pour moins de notions dans les premières semaines. Je pense qu’il faut que je m’écrive « rappelle toi qu’iels sortent de confinement » dans mes notes, que je ne perde pas de vue qu’iels sont encore moins préparés que les années précédentes.

Bref, je me suis remise au boulot et ce n’est pas une si mauvaise chose.