Rentrer. Ou pas. Un peu, quoi.

Depuis le début septembre, je dis des choses à mes élèves comme « oui ce sera toujours comme ça avec moi », « au mois de mai, les équipes s’affronteront dans un défi cordial, dont nous serons les arbitres », « ne t’en fais pas, on réglera ça en juin quand tu rendras tes manuels », « ça, c’est prévu pour début avril »…

Et je leur mens. Oui, le problème sera réglé en juin. Mais pas par moi. Oui, le défi aura lieu en mai. Mais je ne serai pas arbitre. Oui, c’est prévu début avril. Mais je ne serai pas là pour vérifier que ça se met bien en place. Oui, ce sera toujours comme ça avec moi. Mais je ne serai pas là toute l’année.

Enceinte de Peanuts, j’ai commencé l’année avec un arrêt prévu pour début décembre, un ventre rond comme le monde. Bien qu’il ait été prévu que je commence et termine l’année scolaire (mon arrêt débutait en décembre et courrait jusqu’en avril), j’ai eu un mal fou à mobiliser les élèves pour mes cours et avec celleux de la cohorte de 6e de cette année là, celleux qui ont quitté le collège en juin dernier, il y a toujours eu comme un lien qui ne s’est jamais créé. C’était clair dès la rentrée que je partirai en cours de trimestre. Mon col l’ayant imposé, j’ai quitté, sans pouvoir prévenir les élèves, mon poste un mois avant la date prévu. J’ai été remplacé seulement 5 ou 6 semaines après, à mi-temps, par quelqu’un qui travaillait aussi sur 2 autres postes… Quand j’ai repris, à mi-temps également, je n’ai pas eu tout le monde en cours. Selon les jours, les élèves la voyaient elle ou me voyaient moi dans leur fréquentation libre du CDI. Je n’arrivais pas à retenir les prénoms, je m’embrouillais tout le temps…

J’ai commencé cette année-ci alors que je n’étais pas tout à fait au bout de mon premier mois de grossesse. Il n’était pas temps de dire quoique ce soit aux élèves. Et les 6e en particulier ne vivent pas bien les flottements donc j’ai choisi de commencer l’année comme si j’allais la faire en entier. Mes cours sont prêts tels quels, d’ailleurs. Un an de cours, d’évaluations, de correction, que j’ajuste au fur et à mesure de l’année mais ce n’est pas un mensonge de dire qu’il est prévu que soit abordée telle séquence à tel moment de l’année, selon comment les choses se passent d’ici là. De la question de l’omission.

Maintenant, je ne sais pas trop comment m’y prendre avec elleux. Je peux faire le choix de leur annoncer la nouvelle ou celui d’attendre qu’iels me posent la question. Leur annoncer suppose que je le fasse bientôt, parce que sinon, mon anatomie risque de me dénoncer avant que je ne le fasse. Attendre peut demander du temps selon les élèves. Certain.e.s ont l’œil affuté. D’autres… Et bien des élèves m’ont demandé à mon retour de congés maternité pourquoi j’avais été absente il y a pas loin de 4 ans, et ont découvert que j’avais eu un enfant alors qu’iels m’avaient eu en cours enceinte de 7 mois, donc…

Je sais que moi-élève-de-6e, j’aurais préféré que ma prof nous en parle avant qu’on se demande si on a bien vu ce qu’on a vu puis qu’on envoie une grande gueule demander à un.e, courageux.euses mais pas trop, autre prof si c’est vrai que, peut-être à un deuxième selon la première réponse obtenue, pour finalement, dansant d’un pied sur l’autre, aller voir à deux ou trois la prof et lui dire quelque chose comme « Madaaaame, on peut vous demander un truc ? Y en a qui dise que vous êtes enceeeeeeeinte, c’est vraaaaaai ? » Mais je sais aussi que mes élèves ne sont pas moi élève, je le vérifie très souvent. Et je ne sais pas si cela aurait l’effet escompté. A savoir que ce que je cherche, c’est à garder le lien que j’ai instauré avec eux dans les semaines de septembre et octobre.

Alors me voilà à quelques jours de ma reprise avec cette interrogation là…

… et cette non envie de reprendre, chevillée au corps.

J’ai commencé cette année sur un faux rythme, épuisée par mon premier trimestre de grossesse, pleine de trous de mémoire, d’inquiétudes, de petits mensonges (bouh, ce prétendu vilain mal de dos qui m’a fait courir les couloirs à la recherche d’aides pour porter mes cartons). J’ai lancé les projets prévus à l’année, après discussions avec les collègues concerné.e.s, en sachant que je ne les verrai pas aboutir. J’ai commencé à réfléchir à la manière de m’organiser pour que limiter la casse si je suis remplacée par quelqu’un qui ne connait pas vraiment le métier. (Hum).

J’ai gardé un pied dehors. Parce que c’est compliqué de se mettre à fond dans deux gros projets tels qu’une année scolaire et la fabrication d’un bébé, sa naissance et pfioulalala, ben la vie qui s’en suit. Parce que je me protège, que je sais que je peux être arrêtée du jour au lendemain et que le collège, le CDI, tout tournera sans moi, et que je ne veux pas mal le vivre.

Mais alors là, reprendre… Corriger des copies alors que j’ai juste envie de chiner une table à langer et de réorganiser la chambre de Peanuts, brainstormer pour le prochain numéro du journal quand j’ai envie d’acheter des vêtements minuscules, de parler dans l’air avec une main sur mon ventre, de lire les livres du défi lecture alors que je passerai des heures dans le dictionnaire des prénoms…

ça n’a pas l’air, comme ça. Mais c’est toujours plus compliqué que ça.

Encore

Voilà, je suis rentrée.

A la maison et au collège.

Un mois de balades, de gens vus, de paysages, de routes, de Peanuts qui grandit, de nous. De bonnes vacances, celles qui permettent de décrocher, qui font qu’on rentre chez soi avec la sensation d’être partis depuis des mois.

Deux mois loin du collège, même si les cours préparés, les projets alimentés, les bidouillages de bases à distance.

Je suis retournée au collège avec cette facilité des meilleures années. Je suis une vraie ancienne, maintenant, de celles qui ont vu passer 4 Chefs, 5 adjoints, et accueillis de très nombreux nouveaux visages. Ça me va, je me sens bien à connaître tant de choses par cœur, à embrasser le CDI du regard une fois et repérer ce qui ne va pas, les surprises de l’été.

Ce soir, je suis un peu sonnée. Le collège, c’est une sorte de tourbillon, un peu. Beaucoup. Et ce soir, je suis seule chez moi, l’enfant loup et mon amoureux prolongeant un peu leurs vacances à eux. Le contraste donne un peu de tournis.

A moins que ce ne soit cette ensemble de hâte. Hâte de retrouver ma tribu demain. Hâte de remettre en place le CDI lundi, de savoir qui sera la maîtresse de Peanuts, s’il est dans la classe de cette gamine qu’il adore mais qui ne se comporte pas toujours bien avec lui. Hâte de mon premier cours avec cette classe thématique qu’on a obtenue cette année. Hâte de voir comment fonctionne ma progression modifiée. Hâte que vendredi prochain soit là, aussi. Hâte de notre premier week-end à se retrouver ensemble après une semaine de travail pour les uns, école pour, euh, ben les autres puisque je n’ai pas totalement quitté l’école. Hâtes.

J’aime bien les débuts d’année et leurs promesses. C’est sans doute aussi pour ça, que j’ai voulu être prof. Ce rythme de vie qui t’offre cela, de cette manière, quasi cérémoniale.

Well, la tête qui tourne un peu. Mais je me sens bien.

 

Ce qui se passe en fin d’année

J’ai vu passer sur Twitter ces derniers jours plusieurs tweets, souvent râleurs, sur la fin d’année dans les collèges et les lycées, le non accueil des élèves, ce genre de choses.

Je me rends compte que très souvent, les personnes qui tweetent à propos de ça sont concernées (des parents d’élèves, pour l’essentiel) mais ne savent pas forcément ce qui se passent dans les établissements pendant cette période de fin d’année.

Alors j’ai envie de raconter la fin d’année dans mon établissement.

Le Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve Sans Eau (et de la Rive Gauche du Grand Boueux, quand on y réfléchit) est un collège urbain de pas loin de 600 élèves, entre 40 et 50 professeur·e·s, une dizaine de personnels de Vie Scolaire, une demi douzaine d’administratif·ve·s et une quinzaine d’agent·e·s.

Cette année, les conseils de classe ont débuté dans la fin de la deuxième semaine de juin (celle du 4) pour se terminer au début de la quatrième à raison de 4 par soir, jusqu’à 19h. Il était nécessaire de placer les conseils de classe à ces dates car il y a des délais à tenir en rapport avec les commissions d’appel concernant les passages et redoublements (on dit « maintien », maintenant) et surtout, les orientations. Les dates de ces commissions sont indépendantes de notre établissement, nous ne pouvons pas les décider. Il y a également des échéances indépendantes de notre organisation concernant les élèves qui n’obtiennent pas l’orientation souhaitées (nombres de place limitées, pas de patron pour leurs CAP…) et qu’on réoriente en urgence avant la fermeture des serveurs d’affectation (autre date que nous ne maîtrisons pas).

Les manuels ont été rapportés la troisième semaine de juin. Les élèves ont été accueillis et les cours maintenus jusqu’au mardi 26 juin. L’établissement étant centre d’examen, il a été fermé à toustes les élèves le mercredi 27 parce qu’il fallait installer le Brevet, c’est-à-dire positionner les tables de toutes les salles en mode examen alors qu’on travaille pour la plupart en ilots, coller les étiquettes nominatives sur chaque table, installer la signalétique dans l’établissement, préparer les piles de copies, de brouillons, faire en sorte qu’un dictionnaire au moins soit consultable dans la salle pour les parties de l’épreuve de français où c’est autorisé, et j’en oublie sans doute parce que je n’y participe qu’indirectement. Le collège n’a ensuite accueilli que les candidat·e·s au Brevet les 28 et 29 car l’ensemble des personnels enseignants assurent les surveillances d’examens, et que même si certains étaient disponibles pour faire cours, les salles sont occupées. Les dates du Brevet, examen national, sont fixées par le Ministère. Nous n’avons, là non plus, aucune possibilité de les modifier.

Le collège a ensuite été rouvert pour l’ensemble de nos élèves jusqu’à aujourd’hui midi. Lundi et/ou mardi, les collègues de français, maths, histoire et sciences étaient convoqué·e·s pour corriger le Brevet. Les autres assuraient leurs horaires selon leurs emplois du temps habituels et accueillaient leurs élèves. (Pour tout dire, on accueillait aussi celleux des collègues assurant les corrections.)

Demain matin, nous sommes en réunions pédagogiques pour la constitution des classes. Ces réunions permettent que les professeur·e·s, qui connaissent bien les élèves pour les avoir eu une année scolaire en cours, composent elleux-mêmes les classes, associent certains élèves, en séparent, équilibrent les caractères, les points forts, les atouts, pour éviter que les chefs d’établissement utilisent simplement les moyennes, les options, le sexe et l’ordre alphabétique, et afin d’offrir à nos élèves des classes le plus équilibrées possible qui leur permettront de progresser, en tout cas, on l’espère. Ça nous prend trois heures facile.

Demain après-midi, nous avons un conseil pédagogique. Cette instance réunit l’ensemble des enseignant·e·s de l’établissement (selon comment elle est organisée, il y a des établissements où tous les profs ne sont pas convoqué·e·s), notre direction et des représentants de la vie scolaire. On va faire les bilans de certaines points de l’année et poser ce qui est déjà prévu pour l’année prochaine, afin qu’on puisse y travailler cet été (et oui). Dans la foulée, nous nous réunirons en Conseils d’Enseignements c’est-à-dire en équipe par disciplines (les profs en maths d’un côté, les profs d’histoire de l’autre, etc) ou de champs disciplinaires (dans mon collège, les profs de langues vivantes se voient ensemble même s’iels n’enseignent pas la même langues). Cela pour affiner certains projets et pour décider des progressions communes dans certaines disciplines. Afin de pouvoir y travailler cet été (et oui).

Demain, se joignent à nous les collègues ayant reçu leurs mutations et avec qui nous travaillerons l’année prochaine. L’occasion de se rencontrer et de savoir comment iels fonctionnent, afin que tout le monde s’adapte. Et éventuellement y travaille cet été (et… bref)

Vendredi matin, nous sommes toustes convoqué·e·s pour une formation. En effet, l’an prochain, un nouveau dispositif est mis en place dans l’établissement qui nécessite qu’on sache un certain nombre de choses. Ce sont les formateurs qui ont choisi cette date.

Et à midi, on fait le repas de fin d’année. Ça, c’est vrai, c’est nous qui le fixons. On « fait sauter » une après-midi de cours à nos élèves.

En juin, nous (un « nous » qui désigne l’ensemble des personnes travaillant dans l’établissement) avons également assuré les inscriptions des nouveaux élèves, le recrutement de nouveaux personnels de Vie Scolaire et d’AVS pour la prochaine rentrée, fait l’inventaire des ressources de l’établissement en matériel, documents, nourriture, déménagé deux salles de classe, repeint trois, déployé et configuré 30 nouveaux ordinateurs, fait l’état des stocks de manuels et passé la commande pour les manuels à distribuer à la rentrée, rencontré dans leurs établissements les professeur·e·s des écoles du secteur afin qu’iels nous présentent les élèves arrivant et nous transmettent toutes les infos importantes à connaître sur eux, téléphoné à toutes les écoles hors de notre secteur dont on reçoit aussi des élèves (une trentaine en tout), créé les classes de 6e, continué les cours, les sorties et autres activités pédagogiques, on a rempli les bulletins, corrigés les dernières copies, les devoirs supplémentaires que des élèves demandent toujours en fin de trimestre pour rattraper ce qu’iels peuvent sur leurs moyennes, reçu des familles d’élèves pour les orientations de 3e, en 4e vers la prépa pro, de 6e pour la SEGPA, vidé les casiers, les armoires de salle, on a fait le CA, la cérémonie des élèves « méritants », préparé le planning de la prochaine rentrée, on a dressé nos bilans, rédigés des projets, les vœux, on a préparé, pour plusieurs, notre départ de cet établissement, et j’oublie mille et une choses.

Il me reste à vous dire que chaque année, les premiers élèves à quitter l’établissement s’en vont aux alentours de la première semaine de juin et qu’il en va ainsi tout au long du mois. Que dès le début du mois de juin, les élèves sont fatigué·e·s, ont encore plus de mal que d’habitude à se concentrer, qu’iels comptent les jours. Qu’à partir du moment où on ne note plus, iels ne font plus le travaillent demandé, avec l’absolution des familles dans la grande majorité des cas. Qu’ici, depuis 2 semaines, la température dépasse les 30° en journée, y compris dans les salles de classe. Qu’iels n’étaient que 70 lundi, au plus fort de la journée. Que ce sont, à celleux là, leurs journées préférées, celles où tout le monde se relâche, où les rapports s’assouplissent, où C ose confier à sa prof d’Italien qu’elle se faisait aider par une voisine née à Vintimille pour ses devoirs maisons mais qu’elle a appris aussi plein de choses comme ça, où V raconte à un surveillant qu’il voit sa mère pour les vacances et qu’en fait, quand ses parents prétendent à l’établissement qu’elle est présente le reste de l’année, c’est faux, où J explique à sa prof de SVT qu’elle se force à manger mais qu’elle maigrit quand même, qu’elle veut pas, que ça l’inquiète et finit chez l’infirmière avec des recommandations pour l’été, qu’A avoue qu’elle est la seule de son groupe de potes à ne pas partir en vacances, qu’iels l’apprennent là et improvisent au brûle-pourpoint qu’elle passe quelques nuits chez les un·e·s et les autres entre juillet et août selon quand iels sont là et histoire qu’elle ne reste pas en tête à tête avec son énervant petit frère et sa mère qui est, bah, la mère d’une ado, quoi. Que ça a du bon, aussi, d’avoir ces jours ascolaires à la fin d’une année de travail.

Voilà. Dans deux jours, je suis en vacances. Dans quatre, je commence à préparer mes cours pour l’année prochaine. Bon début juillet à toustes.

Cette profdoc là

Hier, ma collègue préférée et une de ses classes sont venues au CDI pour un de nos projets « lecture ». Comme les élèves nous renvoient régulièrement qu’iels n’aiment pas lire, n’y arrivent pas, s’ennuient, donc qu’iels ne lisent pas chez elleux, on s’est dit qu’on allait prendre une demi heure pour lire en classe. Chacun son livre, là où iels voulaient dans le CDI, le silence et nos mots. Plusieurs ont été très enthousiasmé·e·s par la consigne. D’autres, beaucoup moins. Plusieurs ont su tout de suite où iels voulaient s’installer. Confort des fauteuils du coin lecture pour certain·e·s, isolement au sol, dos contre un mur pour d’autres, la raideur des chaises de l’espace de travail où iels pouvaient lire cote contre cote avec les ami·e·s pour d’autres encore. Plusieurs n’ont pas bougé parce qu’ici ou ailleurs, bof.

J’ai quitté mon bureau. J’y suis bien mais ce n’était pas « le jeu ». On lisait, l’amie collègue et moi, aussi. J’ai pris un livre et un fauteuil d’où je voyais suffisamment d’élèves. Elle a choisi une chaise, d’où elle en voyait d’autres. On n’a pas eu besoin de se dire que si on restait voisines, on serait trop tentées de discuter.

J’ai été surprise. J’attendais avec plaisir cette heure de lecture. Je savais qu’iels joueraient le jeu. Je savais que L, M et C seraient assises très proches et ne décolleraient pas le nez de leurs livres. Je m’attendais à ce que D s’isole, qu’on doive séparer M et J, que D et A fassent semblant, que M fasse la mauvaise tête, que L tente de papoter avec J. Non, je n’ai pas été surprise par eux. J’ai été surprise par moi.

Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour entrer dans mon livre. Cinq vraies longues minutes pour lire deux pages, revenir en arrière, m’apercevoir que j’avais déjà confondu Mom et Mamma et pas retenu le nom du narrateur. Je percevais le foutoir de mon bureau, les piles de documents qui attendaient que je m’occupe d’eux, les dossiers pour la semaine de la presse à côté des livres que je devais saisir d’ici la fin de journée et les trois énormes piles de livres à ranger.

Je n’arrivais pas à m’arrêter de travailler, à lâcher ma todolist, j’avais besoin d’avancer.

J’ai fait un signe à A pour qu’il colle les yeux à son livre plutôt qu’à la nuque (gracieuse, je concède) de J et je me suis mis une claque mentale. Et j’ai enfin réussi à me lancer et lire vraiment.

C’était agréable. C’est déstabilisant de ne pas avoir réussi à « tomber dans mon livre » comme je le fais d’ordinaire, comme ça, parce que hop, j’ai l’occasion d’avaler quelques pages, de sentir combien je me presse moi-même. Vraiment.

 

Plus tôt dans la journée, j’ai discuté avec une autre collègue d’une contrariété qui court la salle des profs. Encore une dont je n’étais pas au courant. « Mais je pensais que tu savais, tu sais toujours tout ! » Elle était sincère. Je l’ai été aussi « De moins en moins ». Et toujours autant quand j’ai ajouté « Ça n’a pas que des avantages d’être dans les petits papiers du Chef d’établissement ». Elle l’a concédé. Et moi je suis restée bête parce que je n’avais jamais pensé ça. C’est venu en le lui disant. Mais elle l’a concédé. Sans le savoir, elle l’a confirmé. C’est donc ça, c’est donc vrai. On ne me parle plus aussi librement. On se méfie de ce que je pourrais faire remonter.

C’est injuste parce que je ne répète pas. Parce que quand je rapporte des inquiétudes, des préoccupations, quand je remonte parce que ça concerne mes missions, c’est en ayant prévenu que j’allais lui en parler, c’est sans donner de noms, jamais. Même quand il demande « Mais qui dit ça ? », je réponds « Oh vous savez, les collègues, la salle des profs » ou bien « Ne me demandez pas, vous savez bien ». C’est injuste parce qu’il n’a pas besoin de moi pour savoir qui. C’est pour ça « Vous savez bien ». Vous savez bien qui et vous savez bien que vous n’avez pas besoin de moi pour savoir qui.

C’est de bonne guerre parce qu’avec d’autres collègues, d’autres Chefs, c’est moi qui me suis méfiée.

Je ne m’en fiche pas parce que ce n’est pas juste.

Je ne vais pas en faire une montagne parce que sinon, ça voudrait dire qu’il faut que je change les choses. Et que je ne vois pas comment.

 

Plus tard dans la journée, un élève a passé l’heure assis vraiment pas loin de moi. Je lui ai demandé comment ça allait. Il m’a répondu « Bien et vous madame ? » Et il a bouquiné. Sauf que je sais qu’il ne va pas bien parce qu’il l’a confié à quelqu’un qui me l’a répété histoire que j’ai un œil sur lui, puisque c’est un de mes rats de CDI. Ça m’a étonnée parce que c’est une prof que je trouve hâtive dans ses jugements, qui catégorisent beaucoup les élèves, tirent des conclusions dont elle ne démord pas. Mais c’est à elle qu’il a choisi de parler et pas à moi. Je n’en suis pas vexée. Je suis plutôt… insatisfaite de moi, sans perdre du vue que l’essentiel c’est qu’il ait parlé à quelqu’un.

Bref, hier, j’ai appris que je ne suis pas tout à fait celle que je croyais être dans mon travail. Et je ne sais trop quoi en penser…

Être ou avoir

L’autre matin, samedi pour être précise, Peanuts répétait en boucle ses « mais je veux [insérer ici n’importe quelle chose à laquelle j’ai dit non] ! » comme si c’était l’argument ultime. D’ailleurs, je suppose que pour lui, C’EST l’argument ultime. Bref. Dans un élan pas vraiment éducation bienveillante, je lui ai répondu « Ben moi, ce que je veux, c’est avoir des vacances ! » (ouais, les phrases de parents qui n’aident pas).

Celuiquej’aime rétorque alors « Ça tombe bien, tu es en vacances » dans l’espoir naïf de détendre l’atmosphère. Raté, et le pauvre s’est mangé dans les dents « Oui, je suis en vacances mais je voudrais en avoir, toute la nuance est dans le verbe ».

En général, quand on arrive en fin de période, la coupure des vacances m’est nécessaire essentiellement parce que j’ai besoin de repos. Selon les fois, selon les années, selon les saisons, parce que ça me permet de rattraper mon retard de boulot dans certains domaines, de prendre de l’avance sur mes lectures, d’imaginer de nouvelles choses… ça dépend. Ce qui est rare, c’est que j’ai vraiment besoin de rompre avec mon travail.

A la question « qu’est-ce que je ferais si je n’avais pas besoin de mon salaire », la plupart du temps, je réponds « la même chose ». Pas certains jours, pas certaines heures, mais la majorité du temps. Je l’ai déjà écrit, c’est une chance dont j’ai conscience : j’aime mon boulot, je n’en ai pas encore fait le tour, j’imagine continuer longtemps sans en être blasée – et espère réussir à ne pas rendre mes CDI invivables une fois que je le serai mais c’est un autre débat. Mais il se trouve que cette fois-ci, j’ai besoin que ces vacances fassent une rupture.

La dernière semaine avant les vacances de Noël est réputée être la pire de l’année dans l’Education Nationale : la fatigue des élèves, des équipes, la saison, les maladies, l’excitation des Fêtes… Les ingrédients du cocktail sont nombreux et le résultat n’est jamais cool. J’en ai fait les frais avec plusieurs moments très tendus avec les élèves, un point d’orgue violent en milieu de semaine, la nécessité de prendre des sanctions et des décisions qui me punissent tout autant qu’eux, deux séances qui sont tombées totalement à plat, une qui a mal fonctionné car beaucoup d’élèves étaient absents… Bref, le genre de semaine où tu te sens mauvaise prof et mauvaise doc donc très mauvaise profdoc.

S’est rajouté là dessus des questions de relation dans l’équipe. Il y a ces histoires qui ne me concernent pas directement mais qui m’apprennent beaucoup (de mal) sur la personnalité de certaines personnes avec qui je travaille. Il y a ces histoires qui concernent la vie qui peut être une chienne, et même quand ça arrive aux autres, c’est rude. Il y a ces histoires qui me concernent et me déçoivent aussi. Il y a la manière dont j’apprends ceci, celle dont je n’ai pas appris cela avant, aussi.

Là-dessus, je tombe en période de congés scolaires c’est-à-dire à plein temps dans ma vie de maman bonus « femme au foyer ».

Jusqu’à cette année, je laissais un peu Peanuts à la crèche alors que j’étais en vacances. Un peu… Beaucoup… Ce qui me convenait très bien, c’est qu’il y allait le matin à une heure qui lui convenait puisqu’il se réveillait largement en avance, qu’il rentrait en fin d’après-midi donc qu’on passait du temps à deux puis à trois chaque jour, tout en me libérant dans la journée pour travailler et prendre du temps pour moi. Cette année, il a commencé l’école. Il est donc en vacances exactement en même temps que moi. Il est également bien plus fatigué par ses journées et a besoin de vacances qui soient des vacances.

A Toussaint, il a passé une semaine chez sa grand-mère pendant que notre appartement était en travaux. Il est rentré malade, surexcité, à peine douché, et fan des pyjamasaques. Et surtout, après 8 jours à avoir mené sa grand-mère par le bout du nez (il décidait même s’ils sortaient ou non donc en général non et s’est fait un marathon d’écran…), bien décidé à ne plus entendre le mot « non ». La semaine suivante, passée seule avec lui en journée, a été compliquée à plus d’un titre. (Notez ici que je sais que tout n’est pas la faute de sa grand-mère, notamment qu’il soit tombé malade, hein).

Ces vacances-ci, il est prévu qu’il y passe 3 jours. A la fois, j’ai envie de ce temps. Pas tant sans lui que sans les réveils hyper matinaux, sans les non !, sans les sollicitations permanentes, sans dragon dans la chambre la nuit… Oui, j’en ai besoin, plus qu’envie, parce que je suis Fatiguée. A la fois, ce que cela suppose de déployer, avant et après, me coûte, et j’ai envie d’avoir du temps avec lui.

Bref, je suis en plein paradoxe maternelle (et en pleine contradiction belle-maternelle).

Bon, l’avantage, c’est que je ne pense pas au boulot pendant ce temps. Ah, ben maintenant si.

J’ai vraiment besoin d’avoir des vacances.

Pas de nouvelles

J’ai tellement intégré ce rythme de l’année passée, ces heures de séances pédagogiques à en faire dégueuler l’emploi du temps, celles d’accueil « libre » à flux tendu, jonglant entre les demandes des élèves et ces mille choses à faire par jour, que j’ai trouvé cette rentrée tranquille.

Trois semaine après, je comprends qu’elle ne l’a pas été tellement que ça, que j’ai surtout gagné en efficacité sur de nombreux points, que j’ai appris à bouleverser la todolist d’une journée autant de fois que nécessaire sans que ça me stresse particulièrement. Je découvre aussi à quel point j’ai confiance en moi-même dans mon travail, sentiment assez étranger que je connais peu ailleurs dans ma vie. Je me sens compétente et légitime sur de très nombreux points et comment écarter, me faire aider, contourner ceux alors lesquels je ne suis pas à l’aise, et je connais mes capacités, je sais que le flou s’estompe, que les organisations de dernières minutes fonctionnent quasiment toujours, je connais mes limites, une bonne partie de celles de mes élèves, je sais dire quand je ne peux pas, ne sais pas, je sais apprendre, encore.

J’ai la sensation de faire une rentrée de vieille prof aguerrie et c’est sans doute un peu ce que je suis.

Côté fréquentation, le CDI retrouve cette ambiance perdue depuis trois ou quatre ans, ces élèves qui accourent avec une véritable envie d’être là vraiment nombreux, mon « fan club » rivé à mon bureau et dix mains qui se lèvent quand je commence à dire « J’aurais besoin d’aide… » et avant même qu’iels sachent ce que je vais demander. C’est quelque chose qui me manquait et que je retrouve avec ravissement.

A côté de cela, Peanuts fait son bonhomme de chemin, laisse son père devant l’école sans se retourner, revient le soir plein de besoins de tout petit, qu’on l’aide à manger, qu’on le porte, que chaque chose mette cent ans à se faire, mais tout de même, que ce soit lui qui demande « Une baguette s’il te plait » à la boulangère, hein, régresser mais pas trop.

Dans tout cela, j’ai une énergie dont je ne saisie pas bien l’origine. Je ne cherche pas trop à comprendre, m’occupe plutôt à l’employer. Et là, comme ça, je peux vous dire que je vais bien. Et c’est déjà pas mal.

 

Rentrées

Je suis rentrée et déjà, tout fourmille. Le CDI bourdonne d’élèves, beaucoup, en trois journées incomplètes, la fréquentation moyenne de l’année dernière atteinte, des nouveaux, des anciens, une reprise qui a le son de retrouvailles. Pour les élèves comme pour moi, les habitudes installées qui nichent de nouveau, là, sans transition, on s’est quitté hier. Les nouveaux se fondent si vite, c’est bien la première fois que la rentrée est si fluide.

Ces quelques murs et ses piliers, je tente d’y apporter un regard neuf et réalise tout en même temps combien je le maîtrise sur le bout des ongles, mêmes dans ses sons. L’un de mes chevaux de bataille de l’année sera d’obtenir qu’on le repeigne. C’est ambitieux, si vous saviez, d’obtenir une telle chose. Presque envie de contourner le système, de contacter les parents d’élèves, trouver une poignée de volontaires pour manier le rouleau, lancer une cagnotte pour trouver les fonds et y consacrer trois jours pendant des vacances. Peut-être que j’y finirai. Jouer dans les règles, déjà, commencer par cela.

Voilà une rentrée tout de même bien confortable.

Peanuts apprend, lui. Il a découvert son école, ses maîtresses, son ATSEM, le cartable, le tablier d’écolier. On apprend le nouveau chemin, court comme pour la crèche, différent tout de même. Demain, il fait sa première journée « pour de bon », cantine et garderie du soir inclue. Il est enthousiaste, fière même, « Mais les DEUX maîtresses », « Moi l’ai fait la t’escalade »… On garde nos réserves pour nous, un peu d’inquiétude de les savoir 30 dans la classe, un peu de retenue avec l’impression, tout de même, de le lâcher dans une arènes. Je garde cette confiance en lui chevillée au corps, celle que j’ai depuis sa naissance, qu’il est capable. Pas de tout, seul, futur dominateur du monde. Non, capable de réaliser ce qu’il décide et ce qu’on attend, même plutôt ce qu’on attend s’il le décide d’ailleurs, capable de faire seul mais aussi capable de demander de l’aide, de trouver ses limites, de savoir si celle à laquelle il se heurte est du genre qu’il peut repousser, qui doit l’arrêter ou avec laquelle il peut négocier.

Voilà, maintenant et pour quelques années, les rentrées scolaires se conjugueront prof et élève dans notre tanière.

Reconquérir la légèreté

18 juillet, 18h30. Je fais rouler mes épaules, détends mon dos et pose mon stylo.

Voilà, une séquence terminée. La première de l’année prochaine avec mes 6e. Les cours, exercices, activités et interro sont prêts. J’ai fait apparaître les compétences travaillées et évaluées, gommé les notes (même s’il y en aura, les membres du Conseil Pédagogique se sont majoritairement opposés à leur disparition, bullshit), prévu plus de « par eux-mêmes » et limité encore le « magistral », vais tenter les îlots.

Depuis deux semaines, je déroule mes journées autour de quelques heures de travail. Pas que cela, pas trop de cela, enfin pas à mon goût. Je prépare l’année à venir dans une tranquillité teintée d’apaisement et me rends compte, au fil des jours, à quel point celle que je laisse derrière moi a été… riche, dense, copieuse, foisonnante. Non, ça, j’en étais consciente. Plutôt… lourde, compacte, chargée. Excessive. Aussi.

Je n’ai jamais eu aussi peu d’heures de service que cette année.

Je n’ai jamais aussi peu travaillé depuis chez moi que cette année.

Pourtant.

Je n’ai jamais mené autant d’heures de séances pédagogiques que cette année, porté autant de projets, eu autant de partenaires différents.

Je n’ai jamais été autant à jour dans ma gestion documentaire que cette année.

Je n’ai jamais autant bouleversé l’espace du CDI et sa signalétique que cette année.

Voilà. Mon équation 2016-2017, faite de jamais, de peu et d’autant.

Cette année, ma dixième dans l’Education Nationale, a été très formatrice. J’ai appris à gagner en efficacité et à optimiser les heures que je passe sur mon lieu de travail. J’ai appris à utiliser des mémoires papier, des astuces et des petits trucs pour lâcher ma journée de taf une fois la porte de la crèche passée, pour réinvestir vite et bien mes problématiques pros une fois celle du collège franchie (ou l’Enfant endormi pour sa sieste le mercredi).

Cette année a été dynamique, valorisante, énergique, entraînante, essentiellement positive, essentielle et positive.

Mais je n’en veux pas d’une deuxième comme celle-là.

Parce que je n’ai jamais aussi peu vécu le CDI que cette année. Que je n’ai jamais aussi peu discuté de choses futiles et d’autres avec aussi peu d’élèves. Que je n’ai jamais aussi peu ri, bidouillé, eu bête envie, divagué, que cette année. Que je l’ai animé sans y mettre vraiment d’âme. Parce que j’ai su préservé la bienveillance, du moins la plupart du temps, mais trop souvent pas la légèreté.

Parce que ce n’est pas un rythme que je peux tenir à long terme, aussi. Que je sais qu’il faut ralentir avant de tomber. Que je n’ai fait qu’escalader et que si je ne romps pas, je cherrai.

Alors oui, je consacre une partie de mon été, de mes vacances, de journées sans Peanuts ô combien précieuses à ma progression, mes séquences, ce projet lecture dont je vous parlerai peut-être, à jeter dans mon Carnet les lignes du projet de CDI de l’année prochaine, celles d’une idée de séance en liaison Ecole-Collège. Je le fais pour libérer du temps dans mes journées au collège, celui de fabriquer une guirlande d’origami par mois comme je l’ai promis à F et C, de couvrir les livres avec mes petites aides plutôt que de les laisser faire seul-e-s et qu’iels me confient si A et (autre)F sont restés ensemble cet été, pour accepter le défi de répondre juste à toute une carte de Trivial Pursuit (j’échoue, iels apprennent que je suis faillible, nos rapports en sont bonifiées), et peut-être aussi pour respirer.

Je le fais maintenant pour réapprendre à travailler sans échéances fatales, pour goûter avec ce plaisir de divaguer un peu, prendre le temps de tweeter, de poueter, de choisir une émission de radio ou un album comme fond sonore.

Tout cela, saurez-vous, me réussit plutôt bien. Et bon sang, les années passent et j’aime toujours autant, plus, ce que je fais.

Elleux

On ne sait pas toujours comment on s’est construit. Je ne me rappelle pas à quel moment il m’est apparu évident que sur une couverture de livre, Sylvie et John étaient des prénoms et Baussier et Steinbeck, des noms de famille. A quel moment répondre à un exercice, le considéré comme fait, sans avoir compris la consigne, en n’ayant rempli qu’une partie des cases, m’est relevé de l’absurde. A quel moment j’ai compris qu’en ne répondant à rien dans l’exercice 3 noté sur 5 points je ne pouvais pas espérer obtenir plus de la moyenne à ma note sur 10. A quel moment la consigne anonyme affichée aux yeux de tous s’est adressée à moi de la même manière qu’aux autres. J’étais moins dégourdie que mon souvenir veut me le faire croire, j’en suis certaine. Mais ces écueils auxquels se heurtent mes élèves me déroutent.

A quel moment ai-je été capable de remarquer qu’entre le modèle

« NOM DE FAMILLE, Prénom. Titre.

Exemple : PRATCHETT, Terry. Le peuple du tapis. »

et

Nom de famille : Davidson

Prénom : Marie-Thérèse

Titre : Caïn le premier meurtre

écrit sur ma copie, il y a trop de différence pour qu’on considère que j’ai pleinement respecté la consigne ? A quel moment j’ai arrêté de m’exclamer « Ah bon ? Il y avait deux points pour citer ses sources ? » alors qu’on avait lu le barème en classe et qu’il m’avait été distribué ? A quel moment j’ai su qu’il fallait tourner la page quand j’arrivais en bas, changer de ligne pour celle du dessous quand il n’y avait plus de place au bout ? A quel moment j’ai su que rendre une copie propre excluait d’arracher une page d’un cahier, d’écrire au crayon, de raturer un mot sur trois lors d’un travail à faire à la maison ? A quel moment j’ai compris que quand j’utilisais un mot à la place d’un autre, le problème était mon expression et pas l’incompréhension de mon interlocuteur ?

Et surtout, comment j’ai appris ça ? Qui m’a dit « si tu dis « scanner » au lieu « d’imprimer », c’est normal qu’il faille du temps à la dame pour comprendre » ? M’a-t-on dit « Quand la prof dit « c’est complet » ça signifie qu’il n’y a pas non plus de place pour toi et tes potes » ? M’a-t-on appris des listes de prénoms, « Marie, Philippe, Anne, Patrick » ? Combien de fois me suis-je trompée avant de comprendre, de retenir, de me corriger de moi-même ?

Je me heurte à ces manques dans ce que savent mes élèves sans réussir à les anticiper, sans savoir toujours comment y remédier. J’écris les noms de famille en majuscule, ils ne se trompent plus en faisant leurs cotes dans mes exercices, mais alors, quand la prof de français leur demande d’emprunter un livre de Jean-Claude Mourlevat, ils se retrouvent le bec dans l’eau parce qu’il n’y a rien entre Guy Jimenes et Annie Jay sur l’étagère…

Je suis désappointée par ces élèves, ces collégiens, qui ne savent pas qu’on donne l’année pour une date de naissance, qui ne connaissent pas toujours leurs propres dates d’anniversaires, qui se contentent de balancer un « ça marche paaaaaas » devant l’écran d’identification en échec de l’ordinateur alors qu’ils ont tapé uniquement leurs initiales là où on demande prénom.nom, qui m’écrivent comme cote « R » tout court dans l’exercice où je demande la cote d’un roman de Daniel PENNAC alors que dans l’exercice suivant, là, deux lignes en dessous, sur la même page, je leur demande si la cote R SAN appartient à un roman de George SAND ou un roman de Sandy KILO, donc qu’ils ont un pu**** de modèle bo**** Oui parce qu’il y a les moments où je suis moins désappointée qu’énervée. Énervée pour eux plutôt qu’après eux.

Evidemment ce ne sont pas tous les élèves. Il y a aussi celleux qui me disent « Mais Madame, je comprends pas. C’est trop facile, vous donnez presque la réponse dans l’exercice suivant ». Qui remarquent « Madame, ce que vous avez dis là, c’est une des réponses au devoir maison qu’on doit faire pour la prochaine fois mais dont on a lu l’énoncé il y a 15 minutes ». Qui relèvent les exemples farfelus, les réponses fantaisistes dans les QCM, les références à Harry Potter ou Star Wars. Et puis tous ceux qui se baladent entre deux, qui bloquent pour savoir si Nathan c’est l’éditeur ou la collection, si c’est bien la recherche n°2 qu’il faut faire en DM n°3, et si on écrit RSF ou juste SF pour la cote d’un roman de science-fiction même si c’est écrit « Roman de science-fiction : SF » dans le tableau sous leur nez.

Mais je fais quoi pour les autres ? Parce que, savez-vous, celleux qui pigent du 1er coup que Comment (bien) rater ses vacances d’Anne Percin se range après La fée carabine et avant L’Effroyable Jardin, ils n’ont pas vraiment besoin de moi. Celleux que je connecte à E-sidoc [le portail documentaire qui contient le catalogue informatique du CDI] et qui trouvent seuls comment savoir combien de livre de Tolkien on a au CDI, que c’est 4 mais que Bilbo a été emrpunté donc 3 en rayon, celleux qui me sortent en deux ou trois DM une recherche impeccable, avec les sources citées et leurs nom, prénom, classe dans la marge, celleux qui comprennent quels livres on range dans la classe des 300 en Dewey, ils n’ont pas vraiment besoin de moi.

Celleux-là, c’est la goulée d’air pour moi, le plancher sur lequel s’appuie le cours, un levier pour le faire avancer parce qu’iels aident les autres à comprendre, sans s’en rendre toujours compte.

Je simplifie, trie ce qui est essentiel, ce que je veux que toustes sans exception iels aient retenu, compris, enregistré. C’est frustrant, 18 heures pour qu’ils sachent, finalement, qu’un copier/coller n’est pas devoir fait, qu’il faut citer ses sources, que ce n’est pas forcément vrai bien qu' »ils l’ont dit sur Internet »…

Le pire, c’est sans doute de savoir qu’en septembre prochain, ils sauront tous vous dire qu’en janvier, j’ai appelé M du prénom de C et qu’en novembre, j’avais dit « lblblpaptatatap, pardon, je m’embrouille, je reprends ».

Mais il y a une chose qui compense tout cela. C’est qu’en une année scolaire, je sais que je les aurais accompagné-e-s et aidé-e-s à grandir, au moins un petit peu. Et c’est déjà pas mal.

Puis pour les noms de famille, les consignes, les barèmes, je vais continuer de bosser, de tester, de repenser, de modifier. Je vais bien les trouver, les solutions.

pix : tobiasbrockow via pixabay

Juin

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Les fins d’années scolaires se suivent et ne se ressemblent pas.

Il y a trois juins, je terminais mollement l’année, un mois d’été sans but particulier ni Homme à la maison s’étendant dans mon avenir proche, un retard de gestion impressionnant au CDI qui constituait déjà une habitude.

Il y a deux juins, j’attendais, fébrile, l’échographie des trois mois qui nous donnerait des nouvelles et des images de celui que j’appelais encore l’Habitant, discret haricot dont si peu de monde connaissait l’existence, tout en terminant un projet long et lourd dont les dernières semaines m’ont couté la part pro d’une amitié, la part perso suivant bientôt. Tout mon être appelait à aux vacances pendant lesquelles mon univers se mettra à tournée autour de mon utérus et reprendra son orbite habituel qu’au mois de décembre suivant. Voir mars ou avril.

Il y a un juin, j’attendais des résultats de mut’ sans trop y croire, dans le secret pour l’essentiel. Je m’agaçais de mon mi-temps à chaque journée passées au travail, du travail de gestion de ma remplaçante, des 90% des tâches accomplies d’ordinaire sur 4 jours que je devais régler en 2. Et je me réjouissais de mon mi-temps à chaque matin avec mon fils, à chaque arrivée à la crèche pour venir le chercher, tout autant qu’à chaque départ pour une journée à m’occuper d’autres choses que de lui et de la maison.

Et ce juin, j’ai attendu les résultats de cette mut’ finalement négative avec ce poids lourds de l’incertitude collé à la peau au fil des semaines, le collège termine d’être secoué d’une année compliquée qui a vu des changements important au sein de l’équipe de Direction en pleine année scolaire, et le rythme ne s’est pas ralenti. D’ordinaire, juin se calme, les élèves désertent doucement les rangs, les séances pédagogiques sont limitées, je me recentre sur la gestion, les emprunts à récupérer, la saisie en catastrophe, quelque chose de l’inventaire…

Cette année, les journées ont enflé, visites et séances pédagogiques avec les CM2, sorties accumulées, les cours de 6e jusqu’au presque bout de l’année à cause des semaines ratées, et répondre aux urgences de gestion de l’établissement qui me fait penser à une tour de Kapla qu’une paire de main aurait réussi à saisir une fraction de seconde avant la chute. Elle plie, elle tangue, elle tient mais si on relâche ne serait-ce qu’un doigt, elle s’effondre. Et nous autres sommes tous et toutes un quelque chose de la pression qu’exerce chaque doigt.

Juin laisse d’ordinaire retomber lentement la tension d’une année scolaire. J’y retrouve ces tâches annuelles que, dans le fond, j’aime bien. Dans le fonds aussi, d’ailleurs. Et qui me permettent de glisser, lentement, vers juillet et les vacances. La tête un peu à l’année suivante. Et là voilà que je suis encore convoquée en formation les 23 et 30 juin – 23 et 30 juin ! – et que le bujo* ne désemplit pas. J’ai l’impression que je vais basculer en vacances comme on tombe d’une chaise.

Ces juins ne se ressemblent pas. C’est rassurant, alors que je sais que je vais entamer ma neuvième année dans ce collège dès le dernier jour d’août, alors que j’ai un paquet de dizaine de juins de profs à vivre encore. C’est rassurant, je dis, mais en fait je n’en sais rien parce que je ne sais pas grand chose. Je suis étourdie et ma tête passe son temps à classer par priorité les tâches à réaliser. Quelque chose me dit que c’est rassurant comme quelque chose me dit que je suis fatiguée.

Ce n’est pas si inconfortable, cet étourdissement, je dois l’avouer. Il simplifie presque les choses.

Et pendant ce temps, éclater de rire au matin parce que Peanuts, jouant, a installé son doudou dans la bouilloire. S’exclamer « Mais ça alors, Anatole serait donc un loir ! » et le voir sourire. Alors que non, pourtant, je suis sûre qu’il n’a pas encore pris le thé chez les fous. Et ainsi aller la vie de ce mois de juin-ci.

Notes de bas de page :

– Oui, j’ai fait ma blague de prodoc préférée, pardon, j’ai pas pu m’en empêcher.

* Le Bullet Journal, mon système d’organisation des tâches (Shaya en parle très bien)

– Photo par Yukihide

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