Voler

Le cours s’est terminé et Peanuts avait une idée derrière la tête.

– Est qu’on est obligé de passer chercher Papa et Popcorn ?

On a changé ses vêtements dans le coffre de la voiture.

– Tu voudrais aller où ?

– Dans la forêt !

– On n’a pas assez de temps. Tu vois les nuages qui arrivent ? On va arriver quand la pluie va commencer. On pourrait aller en ville. Acheter des masques avec des animaux dessus.

*Grimace*

– Ou jeter des galets dans la mer ?

– OHOUi !

Il a téléphoné à son père. Je ne sais pas ce qu’il lui a dit mais il a raccroché en me disant qu’on était libre de se balader tous les deux.

J’ai laissé la voiture dans un espace payant, même pas essayé de trouver une place libre ailleurs, ne pas se prendre la tête, on avait une course à gagner contre la pluie. On est entré dans la zone piétonne, un œil sur le môme, un œil sur le ciel, et le troisième sur l’heure.

– Tu as faim ? Je n’ai pas pris de goûter… Quand on voit une boulangerie on te prend un truc ?

– J’ai vu passer une dame qui avait une glace. Peut-être qu’on peut trouver un vendeur de glace ?

L’espoir tout enfantin dans la question.

– Ah, ça je sais où il y en a un !

On a cheminé en listant les parfums qui nous faisait envie puis en léchant nos crèmes glacées, on s’est assis sur les galets pour finir de grignoter nos cornets. On en a lancé un bon paquet dans la mer, plus ou moins loin, avec plus ou moins de réussite. Guettant toujours ciel qui grossissait. J’avais commencé à battre le rappel quand j’ai vu un premier éclair. Loin, mais on n’était pas à côté du parking. Peanuts a lancé la course. On a couru dans les rues, zigzagant entre les piétons, on a essayé de prendre les gouttes de vitesse parce que « Maman ! Attention ! Il pleut de la dynamite ! » On a finit en marchant quand même parce que bon, maman, elle est vraiment pas sportive. On est arrivé à la voiture à temps, ni vraiment mouillés, ni explosés.

C’était un moment volé à la morosité ambiante, à l’improvisade, un billet de dix et des clés de voiture en poche. Et ça m’a fait beaucoup de bien. De ne pas prévoir. D’avoir des solutions immédiates aux questions posées. Puis pouvoir être seule avec un enfant et que ça se passe avec fluidité. Oui, vraiment beaucoup de bien.

Et maintenant ?

21h15 Je suis assise dans la chambre pour que Popcorn ne quitte pas son lit pour la énième fois et s’endorme enfin.

J’ai géré ce sur quoi j’ai prise : mon boulot. J’ai préparé les documents pour les élèves, les liens, soignés mes intitulés pour m’y retrouver rapidement, j’ai envoyé un message aux élèves de mardi pour ne pas les prendre de court.

Ça m’a canalisée, monopolisée, encadrée. Depuis mercredi que Jupiter a parlé.

Mais ce soir, maintenant qu’il fait nuit, maintenant que je suis libre de penser au reste, que j’y pense même si je préférerais ne pas, j’ai peur.

Je n’ai aucune réserve. De patience, d’attendrissement parental, de fantaisie qui sauve quand ça se tend trop. Il va falloir faire avec ce que j’ai le matin au réveil et tenir chaque journée comme ça.

Et c’est vraiment pas gagné.

Trois petits tours et on recommence

J’ai passé une partie de la matinée à me rassembler, m’organiser, me projeter. J’ai pris des post-its, des to do et des couleurs. J’ai gommé, annoté, corrigé mon carnet de suivi de séance. J’ai imprimé, complété, modifié ce qui devait l’être, j’ai tiré, copié, réimprimé un certain nombre de pages, complété, commenté, paraphé des pochettes à destination des collègues qui se chargeraient de distribuer pour moi. Au final, je suis retombé sur mes pieds, profdoc, chatdoc, équilibriste. C’est le jeu de la continuité pédagogique : Jupiter déclare et toi tu pédales. Et encore, moi j’ai la chance de pouvoir le faire sur mon temps de travail, entre les deux seules heures de cours que j’avais aujourd’hui.

Ça m’aura au moins permis de ne pas trop penser à ce qui m’attend par ailleurs…

Ma colère

En ce moment, je me mets en colère à tout bout de champ.

J’ai toujours des raisons mais c’est difficile d’être en colère toute la journée. Et usant.

Aujourd’hui, m’est revenu un truc que j’ai vu ou lu ou écouté (peut-être une vidéo « Tout le monde s’en fout » ?) bref je ne sais plus d’où je tiens ça mais ça disait que la colère est un sentiment qui apparaît quand nos valeurs personnelles ne sont pas respectées.

Et c’est vrai qu’en ce moment, c’est pas vraiment ça, au boulot. Surtout de la part des élèves. Et va expliquer ça à des ados…

J’ai peu d’heure de séances en ce moment donc j’ai beaucoup de permanences. Grosses, pour la plupart, parce qu’il y a plusieurs collègues absents.

Aujourd’hui, j’ai cherché à observer précisément ce que les élèves viennent faire au CDI pendant ces permanences, entre 10h et 15h30. J’ai eu pas loin de 90 élèves sur ces heures là.

Seulement 2 ont lu.

Les autres ont fait leurs devoirs, papoté, joué avec les jeux de la ludothèque, joué à action ou vérité, joué sur les ordinateurs, discuté, dérangé des livres juste pour les déplacer, beaucoup discuté, regardé leurs bulletins publié sur Pronote aujourd’hui…

Évidemment, une bonne partie de cela n’est pas autorisé. Mais je n’ai aucune autorité et bien que je fasse la police, dès que je tourne le dos, ça recommence.

Et je n’ai aucun appui de la Vie Scolaire.

Le cul, les ronces, comme dirait l’autre…

Perdu

J’ai fouillé, fouiné, cherché, j’ai réfléchis, cogité, meningé, j’ai essayé, tenté, testé, mais rien y fait : je ne comprends pas où est passé ce mois de mars…

Lizlyputienne

J’ai refixé sa tête. J’ai dû changer son écharpe, celle-ci est moins désordonnée. Ça a changé sa posture. Elle n’a plus cette tête rentrée dans son cou, contre le froid. Du coup je lui ai fait des épaules, et j’ai du reprendre un bras. J’attends qu’elle sèche pour savoir où elle va.

À quoi ça rime

En ce moment, c’est compliqué, au boulot.

Je n’arrive pas à garder une ambiance correcte au CDI. On a beaucoup de permanences parce que Covid, cas contacts, naissance, décès, formation et que les enfants des collègues continue de tomber malade de trucs pas grave mais qui suppose de les garder à la maison. Le CDI se remplit, à chaque heure. Hourra ? Oui. Non…

Non parce que je n’arrive pas à maintenir un niveau sonore correct, parce que j’exclue des élèves pour mauvais port du masque, parce que j’ai chaque heure la sensation d’essayer de faire respecter les règles seule face à des personnes qui n’en ont rien, mais alors strictement rien à foutre.

Ils s’en fichent que je crie. Ils s’en fichent que je m’énerve. Ils s’en fichent même tout simplement de ce que je leur dis, peu importe sur quel ton.

Et en cours… D’un cours à l’autre, ils n’ouvrent pas leurs classeurs. Je dois les faire progresser en me basant sur ce qu’ils retiennent d’un cours à l’autre avec 15 jours entre deux séances. Autant dire que j’en suis encore à répéter « mais si, un livre c’est un document, même quand c’est une fiction » (séance 2 : le document et l’information. Septembre 2020). Ils oublient à une vitesse proportiobbellement inverse de celle à laquelle ils comprennent. Et surtout, ils n’en ont rien à foutre. Pas tous. Mais la majorité. Je suis là à projeter mes vidéos, distribuer des cours soigneusement mis en page et photocopiés pour qu’ils ne perdent pas trop de temps à écrire, à évaluer par compétences.

Et ils s’en tapent.

Je suis vraiment découragée…

Et je rentre chez moi. Le petit s’en fout que je crie ou pas, que je m’énerve, qu’il m’exaspère. Le grand négocie en permanence pour me reprocher ensuite que les choses ne se passe pas comme il en avait envie. Je fais mille trucs en même temps. Le petit ne mange pas le repas, hurle pour un rien. Le grand sort de l’école en pleurant pour une futilité parce qu’il est fatigué. J’éponge leurs émotions fortes et le sol de la salle de bain.

Et quand même, je ne peux pas m’empêcher de me demander à quoi ça rime…