Les chefs c’est fait pour cheffer

Quand tu es prof, tu as peu de possibilités d’évolution professionnelle. Tu peux passer l’agrégation. Tu peux devenir inspecteur. Tu peux devenir chef d’établissement.

Quand tu es profdoc, il n’y a pas d’agrégation. T’as quand même le droit de devenir inspecteur. Ou chef d’établissement.

L’inspecteur, la plus grosse part de son boulot c’est de dire à d’autres comment faire le leur. Quand tu es profdocs, tu deviens inspecteurs des profdocs mais aussi des CPE et des chefs d’établissement. Quand tu es chef, ton boulot c’est de cheffer.

Pourquoi je pense à ça ?

Parce que ma cheffe ne fait rien qu’à cheffer. Et… Non, rien, réserve, tout ça tout ça.

Finir d’en finir

Cette année scolaire,

Un peu on va dire pourrie

Surtout très bancale.

Elle puait d’la gueule, même si on lui avait mis des masques. Elle pue du cul, qu’elle a en queue de poisson. Celle qui claque la porte sur les projets avortés, ceux qu’on a mené coûte que coûte, amputés d’une partie, parfois la plus intéressante. Celle qui nous dit au revoir sans pot de départ, même pas pour saluer les mutés.

Il y a eu plusieurs années en une, autant que de protocoles sanitaires, de vagues, de confinement, de vacances décalées, de vidéos à la con d’un ministre qui croit qu’on ne sait pas lire (ou alors ne sait-il pas écrire ?), de classes fermées, d’annulation, de report, de rectificatif, de de « le masque c’est SUR le nez ».

J’ai fini par écourter. Maintenant, je dis « Prénom. Ton nez ». Ou je tapote deux petits coups sur l’arrête de mon propre nez en fixant un élève, sans arrêter ma phrase.

C’est long, d’être policière du masque.

Je termine cette année dans un élan de profonde lassitude. J’ai eu de l’enthousiasme, à un moment, pour ce qui se dessine l’année prochaine mais là, je n’y arrive plus. Besoin de vacances, il va de soi. Mais encore ? Je ne sais pas. Je perds un peu le sens de beaucoup de pratiques, je crois. La faute à terminer pas mal d’années, trop pareil, trop au même endroit. Mais muter, ah, muter…

Vivement le 6 au soir. Je crois.

27 juin Aujourd’hui me manque peut-être

Oh ce n’est pas peut-être, c’est pleinement. Il me manque de la patience, surtout maternelle, quasi exclusivement maternelle. Il me manque cette… Énergie ? Ce fluide ? Ce truc un peu magique, un peu sorcier, qui fait que les choses se goupillent, s’articulent, s’emboîtent, au moins une partie de la journée. Qui fait qu’on tient.

Alors je ne tiens pas, je m’énerve, je fais des choses que je regrette ensuite, je crie, et j’en ai marre.

Quelques minutes

J’ai perdu Peanuts. Quelques minutes. En pleine rue. J’ai perdu Peanuts et l’angoisse de ces minutes là n’est pas encore totalement retombée, quand bien même c’était ce matin.

Il était sur son vélo, Popcorn sur son porteur, moi à pied. Il était pressé de rentrer pour aller aux toilettes. L’autre, l’urgence lui passait au dessus de la tête, évidement. Il est parti en avant. Il le fait souvent mais il attend toujours un peu plus loin. J’ai pressé Popcorn. Il traînait encore, s’arrêter regarder ceci, prenait son temps pour dépasser cela.

Ça commençait à faire long, sans voir Peanuts. Sorti de mon champ de vision. Trop de battements de cœur. Je me suis dis qu’il serait sans doute au passage piéton. Il ne traverse pas seul. Jamais. Sauf aujourd’hui. Mais ça, je ne le savais pas.

Il n’y était pas.

J’ai appelé. Trois fois. Et j’ai commencé à imaginer. Tout. On était près de chez nous. Il y a un recoin où il aime se cacher. J’ai traversé, Popcorn sur les talons répétant le prénom de son frère. Le recoin était vide.

Le garagiste qu’on connaît bien est sorti sur son palier. « Vous avez vu Peanuts passer ? » Non, il n’a rien vu.

Je reviens sur mes pas. Lui, descend la rue. Popcorn me suit, il a compris qu’il n’est plus question de traîner ou de me faire patienter. Je retourne au passage piéton en téléphonant à Celuiquim’accompagne. Il décroche « Peanuts est avec toi ? – Oui, il est rentré à l’instant. Tu es où ? »

Le soulagement. La colère.

« Je vais le tuer. Dis lui que je vais le tuer. On arrive ».

Je rattrape notre garagiste et le rassure. Il est rentré, il est avec son père, il est parti devant. Je fais court, je veux rentrer, je veux le voir.

Je l’ai engueulé.

Puis je suis allé pleurer dans une autre pièce.

Puis il est venu pleurer dans mes bras.

Je lui ai dit combien j’avais eu peur. Lui combien il était désolé.

Je ne lui ai pas dit tout ce à quoi j’ai pensé. Il n’a pas su expliquer ce qui lui était passé par la tête.

Putain, j’ai eu peur.

24 juin. Aujourd’hui ceux qui s’accrochent

Aujourd’hui on a 16 ans, Celuiquim’accompagne et moi.

Ça commence à faire un sacré bout de chemin.

Je lui ai fait un cadeau.

Lui n’y a pas pensé. Il n’y a jamais pensé.

J’avais dans l’idée de préparer un truc sympa avec les enfants pour le repas de ce soir, avant qu’il rentre.

Il n’est pas rentré. Un problème de boulot, pas vraiment un truc qui se décide.

Well. On a 16 ans. Et le fameux quotidien, quoi.

Les jours comme ça

Popcorn a appris à dire « J’en ai marre ! »

Parce que c’est moi qui en aies marre. De ces journées là, de devoir gérer, organiser, réfléchir, anticiper, pour trois, répondre à un milliard de sollicitations, me prendre dans l’éponge tout autant d’émotions ne m’appartenant pas, d’être divinité (parfois noire) de ces univers.

Je l’ai dit, aujourd’hui, que j’en ai marre.

Et c’est forcément aujourd’hui que l’un se retrouve le short et le cul trempé en pleine rue, à force de jouer avec les élastiques de sa couche. Que l’autre se fait un copain de parc qu’il ne veut plus quitter de toute sa vie entière. Qu’on croise par hasard le grand-père de la marmaille et que ça fout en l’air un peu tout pendant un petit moment. Ceci cela.

Mais la petite troupe ne peut pas se mettre sur pause. Alors je prends sur moi, m’agace, et dit, tout de même, que j’en ai marre. Puis on sort, on achète des sandwichs, on mange sur un coin de banc dans un parc de leur choix et ils sortent pas mécontents de leur journée à hauteur d’enfants.

Cette journée a commencé hier, c’est la seule possibilité

Pour qu’elle ait pu contenir autant

Sans être encore achevée

Sans que le jour s’en soit totalement allé

Sans que fourbue

Le temps

Ait éteint l’éveil

Fin d’année

J’avance l’inventaire du CDI et j’ai passé un moment aujourd’hui à engueuler la moi de l’année dernière qui a fait du n’importe quoi sur deux espaces alors qu’elle avait un CDI vide d’élèves.

Puis je lui ai présenté des excuses, parce que j’ai réalisé que toutes ces erreurs que je récupère cette année, tous ces n’importe quoi, témoignent du triste état dans lequel j’étais.

J’avance, avec la sensation de m’enliser. Je connais ce sentiment, je sais qu’à un moment, les choses vont s’emboîter et que je vais pouvoir fermer plein d’onglet dans ma tête, j’aurais la sensation de prendre un grand bol d’air.

J’avance vers la fin de ma douzième (12 !!) année dans ce CDI, ma treizième dans ce métier.

J’avance.