Une professeure

Voilà quatre jours consécutifs que des collègues me relaient des mails de parents en colère qui EXIGENT qu’on fasse les choses différemment concernant la continuité pédagogique. Plus de ceci, moins de cela, plutôt cet outil-ci que cet outil-là, en laissant plus de temps que prévu mais pas trop, en valorisant les élèves qui tiennent le calendrier et sans doute en pénalisant les autres mais surtout, en ne traitant pas de la même manière la copie reçu avec un jour d’avance sur la date prévue que celle reçue avec deux jours de retard… Bref, vous avez saisi l’idée.

Alors voilà. Je voulais vous raconter une histoire.

Jeudi 12 mars. Le Président Macron déclare que les écoles seront fermées jusqu’à nouvel ordre à partir du lundi suivant. La France entière apprend la nouvelle. Et dans la France entière, il y a les enseignant·e·s.

Mon téléphone vibre. Un groupe what’s app de collègues. « Bon ben, on est en vacances ? » Tout est dans le point d’interrogation : on n’en sait rien. On ne sait RIEN. Les élèves ne seront pas dans nos salles de classe, ça, oui. Mais nous ?

Le Ministre Blanquer prend la parole. Et là, on apprend, toujours en même temps que la France entière, qu’on va assurer la continuité pédagogique parce qu’on est prêts ! On est prêts ? On est PRÊTS ?!

Le vendredi 13 mars, on nous balance quelques liens et quelques consignes. Dès le lundi, il faudra assurer. Assurer quoi ? Ben c’est pas clair. Des classes virtuelles, des cours, donner du travail aux élèves. Quel travail ? Sur quoi ? Nos progressions ? On évalue ? On n’évalue pas ? Et les élèves qui n’ont pas Internet ? Et celleux qui n’ont qu’un ordinateur pour 3 enfants ? Et celleux qui n’ont même pas un ordinateur mais une tablette pour 3 enfants et 2 parents en télétravail ? Et celleux qui ont un smartphone, 4 frères et sœurs et un seul parent qui devra se rendre à son travail et compte bien sur notre collégien·ne, ainé·e de la fratrie, pour babysitter les plus jeunes ? Et… ?

Ah mais ces questions là n’ont pas de réponses, pas encore, peut-être n’en auront pas. Mais parents, famille, ne vous inquiétez pas : on est prêts, c’est le Ministre qui l’a dit !

Toujours le vendredi, selon les académies, on reçoit des consignes rectorales. Certain·e·s inspecteurs·ices se mouillent aussi un peu. D’une académie à l’autre et même d’un établissement à l’autre au sein d’une même académie, les consignes vont de « lundi, vous restez chez vous » à « l’ensemble de l’équipe enseignante doit être présente à 9h pour une réunion ». Une réunion ? Mais le virus, les rassemblements… ? On prendra des précautions. Et celleux qui ont des enfants ? Ah ben celleux là peuvent se mettre… en arrêt maladie ! On n’est pas malade. S’pas grave, vous avez le droit à deux semaines. Puis sinon, emmenez les enfants.

Je vais chercher mon ainé à l’école. La maîtresse a glissé dans le cartable 18 feuilles d’exercices pour Grande Section, ce qu’elle avait prévu de travailler dans les semaines suivantes. Bon, ben, on va faire de la continuité pédagogique, je dis à l’ATSEM en lui souriant.

Les enseignant·e·s ont bossé tout le week-end et le lundi 16 mars, les élèves avaient des cours en ligne, des exercices, des devoirs, des messages.

Alors oui, c’était brouillon. Il y avait des outils différents, les horaires n’étaient pas toujours clairs, les liens ne fonctionnaient pas tous, des messages se contredisaient, les ENT ont sauté, la plateforme du CNED aussi, et c’était stressant pour les élèves et leurs familles. Parce qu’on leur avait dit qu’on était prêts.

La vérité c’est qu’on n’a jamais été formé·e·s à faire cours à distance. On n’a jamais été formé·e·s à utiliser les outils. On n’a eu aucun moment de réunion pour réfléchir ensemble en tant qu’équipe.

La vérité c’est qu’on a passé le week-end à s’échanger des astuces et des conseils, à tester, réfléchir à toute vitesse, à garder une oreille sur les infos, à préparer quelque chose de totalement inédit pour nous. Qu’on s’est procuré du matériel, qu’on a passé des commandes parce que la continuité pédagogique repose sur notre matériel personnel pour lequel on n’a aucune aide financière, cela dit en passant. La vérité, c’est qu’on a galéré. La vérité, c’est qu’on manquait de consignes sur des tas de points et qu’on en avait trop sur d’autres, qu’elle n’allait pas toutes dans le même sens. Que pour nous aussi, c’était stressant ! La vérité c’est qu’on n’a jamais été prêts.

Et puis vous vous souvenez de cette tension, cette attente, cette inquiétude, peut-être ces angoisses dans ce week-end là ? Vous vous souvenez avoir eu peur pour vous, pour des proches ? Vous vous souvenez avoir brutalement compris que ça y est, on y était, que l’Italie c’était à côté et qu’il allait se passer ici exactement la même chose que là-bas, que le confinement nous pendait au nez, que des tas de gens allaient mourir ? Et bien on était dans le même état. Parce qu’on n’est pas que prof. On a des familles, on a des amis, on a des proches en EPHAD, des enfants, des ami·e·s en insuffisance cardiaque, obèses, qui fument depuis des années, on est peut-être nous même une « personne à risque ». Et bien on a préparé la continuité pédagogique dans ce contexte.

Lundi 16 mars, une partie d’entre nous se rendait sur son lieu de travail, notamment dans le primaire pour accueillir les enfants des Soignants.

Mardi 17 mars, 12h, la France est confinée.

Je ne peux pas parler au nom de tous les profs mais voilà mes conditions de télétravail. Je suis confinée dans de bonnes conditions. J’en suis consciente. Mais je travaille dans de très mauvaises conditions.

Mes journées commencent entre 5h30 et 6h30 selon l’heure à laquelle se réveille mon bébé de 11 mois. Mon compagnon part sur son lieu de travail vers 8h parce que non, tout le monde ne peut pas télétravailler. Nous, on a de la chance, il ne doit être sur place que le matin. L’après-midi, il peut travailler depuis chez nous.

Notre ainé a 5 ans. On fait donc l’école à la maison. C’est léger, en Grande Section de maternelle et on n’en a qu’un a suivre. Mais école ou pas, il a besoin qu’on s’occupe de lui. Ses deux parents sont devenus la maîtresse, l’ATSEM, la Chef de cantine, l’économe, les dames de cantine, la psy scolaire, les copains et copines de classe. Ils sont aussi la bibliothécaire des histoires du mercredi, la boulangère, la pharmacienne, la caissière, les libraires, les gardiens du musée, les gens qu’on croise dans la rue, les gamin·e·s qu’on ne voit qu’une fois au parc, mais encore toute sa famille. Nous sommes devenus l’intégralité de ses relations sociales. Et on ne suffit pas.

Mon compagnon rentre vers 13h. Entre temps, j’ai fait mangé le bébé et j’ai préparé le repas. Des fois, j’ai fait une lessive. Souvent, j’ai vidé le lave vaisselle. Tous les jours, j’ai rangé le salon et la chambre des enfants, la cuisine.

Après le repas, l’ainé dort. Le bébé, ça dépend. Souvent, oui. Mais pas plus de 3/4 d’heure. C’est là que je commence à travailler et que mon compagnon s’y met aussi de son côté.

Mon bureau est installé dans le salon, aucune possibilité de faire autrement dans notre appartement de 3 pièces. Mon compagnon, lui, s’installe sur l’ordinateur portable à la cuisine.

Quand le bébé se réveille, on alterne. Un peu les bras de papa et un jeu, puis on le laisse se balader tout seul et quand il en a marre, les bras de maman, un jeu puis on recommence. Quand l’aîné se réveille, travailler tous les deux devient quasiment impossible. Comme il est à son bureau le matin, c’est souvent mon compagnon qui s’en occupe à ce moment là. Sauf s’il a un coup de fil. Ou qu’une urgence est tombée. Ou qu’il n’a pas terminé de rédiger son texte. Ou que…

Les bons jours, j’arrive à travailler 3 heures en étant interrompue très régulièrement et en ayant du bruit à côté de moi. Bien souvent, je n’ai qu’1h30 de boulot effectif.

Jeux, bains, repas… Le bébé se couche entre 19h30 et 20h, le grand, vers 20h45.

Moi je remplis le blog de confinement pour les grands-parents avec un résumé de la journée et des photos. Je me pose. Je n’arrive pas à me remettre au travail. J’ai renoncé à essayer de faire des courses en ligne.

Je suis crevée mais j’ai un mal fou à m’endormir. Être enfermée me donne des maux de tête quasi chaque fin de journée.

Quand les enfants sont réveillés, je suis sollicitée en permanence. Et quand un seul des deux parents s’en occupe, c’est que l’autre télétravaille, s’occupe d’un repas, d’un bain, d’une lessive, du ménage… On ne se pose pas. Même pas pour ramasser quelques fraises.

Je comprends la colère des parents d’élèves qui voient leurs enfants en difficulté alors qu’on leur martèle qu’iels doivent travailler comme s’iels étaient à l’Ecole. Qu’on est une Nation Apprenante, que la télévision diffuse des cours, que lea prof de maths ou d’anglais fait classe virtuelle à 8h du matin. Vous faites ce que vous pouvez.

Et bon sang, nous aussi.

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