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En nous beaucoup d’hommes respirent, Marie-Aude Murail (édité en 2018 chez l’Iconoclaste, lu sur la liseuse, 256 p. )

« … vitale pour continuer à penser et à découvrir. »

Je vois les vertus de l’oubli quand j’écris. Pour avoir l’audace d’écrire, il faut oublier ceux qui nous ont devancés. Je sais, parce que c’est dans mon carnet de citations, que Théophile Gautier a dit le contraire à sa fille Judith :  » Le monde était fait avant que tu sois née et il est inutile d’inventer ce qui existe. » Soit, mais si on y pense vraiment, il y a de quoi être paralysé. Holere a trop bien travaillé. Les écrivains se doivent à eux-mêmes d’être amnésiques. »

Citation

« Sur le mur du collège, avant d’en franchir le portail, j’ai pu lire cette déclaration tracée à la bombe par quelque ado no future : « En raison de l’indifférence générale, demain a été annulé », ce dont j’ai fait part aux petits sixièmes de madame Bouaziz. « Y a pas piscine alors ? » s’est prise à espérer une rouquin de 11 ans. Je crois que je les aime toujours autant ».

En nous beaucoup d’hommes respirent, Marie-Aude Murail (édité en 2018 chez l’Iconoclaste, lu sur la liseuse, p. 162)

Propriété

Je ne choisis pas l’heure de mon réveil le matin. Ce sont mes enfants, mon compagnon, mes horaires de travail qui en décident.

Je ne choisis pas, dans ma journée de travail, à quelle heure je reçois quelle classe, de terminer une tâche avant d’aller chercher les élèves de la perm, de prendre vingt minutes seule au CDI, à quelle heure je prends une pause, mange, termine, ce sont les horaires et les sonneries qui en décident.

Je ne choisis pas à quelle heure je quitte le travail. Que je veuille terminer une tâche, préparer quelque chose pour le lendemain, profiter du temps calme où le collège se vide, il faut que je file récupérer les enfants.

Je ne choisis pas comment repartir mon temps le soir, il faut baigner les enfants, préparer le repas, nourrir le petit, le coucher, nourrir les autres, lire l’histoire, coucher le grand, prendre ma douche. Dans cet ordre, sinon ça ne s’imbrique pas. Je ne choisis même pas forcément à quelle heure je m’endors, entre les fois où malgré moi je puique du nez sur mon livre ou devant la télé et celles où je me tourne longuement, incapable de m’endormir malgré l’épuisement.

Je ne choisis pas mes horaires le week-end. Ils sont ceux de ma famille. Du bébé, de l’aîné et de mon compagnon. Je suis le parent par défaut. Je dois donc négocier mes heures avec mon co-parent. Alors que lui choisit son temps et que je tricote autour.

Je ne choisis pas vraiment mes horaires le mercredi, je me cale sur ceux des enfants. Je sors où et parce qu’ils ont besoin de sortir. Je mange à leurs heures. Me pose à leurs heures. Interrompts mes pauses à leurs heures. Je ne choisis pas mes activités, je pioche dans les leurs et dans celles qu’ils me laissent accomplir pour la durée que je leur arrache.

Je ne suis pas propriétaire de mon temps.

Souvenêve. Ou rêvenir.

Quand j’étais enceinte de Popcorn, une nuit, j’ai rêvé d’un enfant d’environ 10-12 mois. Il avait quelque chose de familier, une ressemblance avec Peanuts au même âge mais des cheveux bien différents dans la couleur et la texture. Un petit brun là où mon aîné était tout blond. Debout contre un canapé, il avançait le long de celui-ci avec un équilibre précaire, s’aidant de ses mains. Je l’encourageais en utilisant le prénom qu’il porte aujourd’hui.

On n’avait pas encore choisi son prénom mais j’avais déjà un coup de cœur pour celui-là. Je crois, tout de même, que c’est après ce rêve que je l’ai vraiment adopté.

J’ai souvent pensé à ce rêve au cours de ma grossesse et plus vraiment depuis quelques mois.

Mais ce matin, alors que Popcorn se tenait debout contre la baignoire, il m’a fallu un petit moment avant que j’arrive à comprendre à qui il me faisait penser.

Il ressemble pas mal à son frère au même âge sauf dans les cheveux. C’est un petit brun, là où son frère était tout blond.

Citation

« Maintenant, je sais (je crois savoir… soyons prudente !) que je serai prof de français parce que j’aime les livres d’un amour religieux. Je voyagerai avec Elvire (Elvire, c’est ma sœur : nous sommes unies comme les deux doigts de la main… Non ! Cette expression est stupide : nous sommes le même doigt et si l’on me disais de choisir lequel, je répondrais l’index.) Avant, je rêvais que j’irais chasser le phoque avec les Esquimaux et causer chiffons avec les femmes jivaros. Maintenant, je suis nettement plus réaliste : je ferai le tour du monde dans une Méhari vert bouteille avec, peints sur le capot, les noms des pays déjà visités […] « 

En nous beaucoup d’hommes respirent, Marie-Aude Murail (édité en 2018 chez l’Iconoclaste, lu sur la liseuse, p. 70-71)

20 février. Aujourd’hui ce qui pourrait me faire passer pour folle

Alors l’enfant Grand crie, Cours, Maman, Cours ! et je détale dans le parc, dérape à l’entrée, continue sur le trottoir. Et lui il m’aiguillonne parce qu’elles vont nous rattraper, attention, vite Maman ! Je plaque mon sac sur mes côtes, coince la pochette de copies qui en dépasse, lui lance de passer devant, que je le suis. Il se jette dans une entrée d’immeuble qui n’est pas la notre, se perche dans une ouverture. J’y saute aussi. « Chuttt, elles nous ont pas suivi. » On repart ensemble sur la pointe des pieds, façons cartoon, mais « Elles reviennent Maman, cooooours ! » et on fonce jusqu’à la maison, on enchaîne les escaliers, on claque la porte, on s’écroule sur le canapé.
– C’est bon, Maman, on est sauvés, elles peuvent pas entrer chez nous !
– Ouf.
On reprend notre souffle.
– C’était quoi, au fait ? Parce que tu m’as dis « Cours Maman » et je t’ai écouté mais je sais pas ce qui nous poursuivait.
– C’était des plantes carnivores !
– Ah, on a bien fait de courir alors.

19 février. Aujourd’hui fragment d’aujourd’hui raconté en fait divers

Elle est en vacances et pourtant, elle travaille !

Aujourd’hui, 19 février, alors que toute sa zone est en vacances, Lizly, enseignante en collège d’un peu plus d’une trentaine d’années, passe la journée chez elle avec son bébé de 9 mois. La suite va vous étonner !

La journée avait pourtant commencé comme une journée de vacances ordinaire quand on est mère d’un enfant en très bas âge : réveillée à 6h du matin, Lizly avait passé du temps avec son fils, déjeuné, assumé quelques tâches ménagères et même fait une courte séance de Yoga. Dans l’attente d’une livraison annoncée entre 7h et 12h, elle ne peut sortir. Tout bascule en milieu de matinée, alors que le bébé s’est endormi. Elle s’installe alors à son bureau et là, elle sort des copies et se lance… dans leur correction !

Elle ne s’arrêtera qu’au réveil de l’enfant pour reprendre plus tard dans l’après-midi. Au total, plus de 2h30 de correction alors même qu’elle est en congés. « Si j’avais été seule, j’aurais continué jusqu’à avoir terminé toutes mes copies. Il m’en reste 24, je m’en occuperai demain entre le départ à la crèche de mon cadet et le retour de mon aîné actuellement en vacances chez sa grand-mère », nous a-t-elle confessé, avant de citer son amie Eleusie « Dans ce métier, on n’est pas payé cher, mais qu’est-ce qu’on se marre ».