Smack

Il y a du monde, plus que d’habitude, à cause d’une panne dans les transports en commun. Beaucoup de vélos en libres services, ces bécanes lourdes et difficiles à mener. En plus des groupes de touristes. Des gens qui n’ont pas l’habitude de rouler ainsi, qui ont tout leur temps – ou au moins le prennent. Et au milieu, les autres. Les habitués de la piste cyclable, qui circulent ainsi quotidiennement ou quasi. L’un d’entre eux me dépasse, très rapide. Je profite de sa trace, accélère, double une première personne, me range, m’écarte à nouveau et en dépasse une deuxième. Mais très vite, je rejoins encore quelqu’un. Je suis bien lancée, ça m’agace. D’autres personnes arrivent en face, roulant trop sur leur gauche. J’hésite, il y a de la place à droite sur la partie piétonne. Je peux facilement y grimper, dépasser par là, et me rabattre juste derrière. J’ai l’intention de faire ça. Je sais pourtant que ce n’est pas malin. J’oublie, surtout, qu’il a plu ce jour-là. J’oublie que je suis vraiment fatiguée. J’oublie que l’impatience est mauvaise conseillère.

Il m’aura fallu 18 heures pour me rappeler précisément la suite. La roue arrière qui chasse, le vélo qui tortille, la roue avant qui frappe le rebord, le vélo qui s’arrête, pas moi.

Mon visage à heurter le sol. Une de mes incisives, ces incisives de cheval, a reculé. C’est la première chose que je sens. Ça, et le goût du sang. J’enregistre en même temps « Je tombe », « Je suis tombée », « Je n’ai rien de grave », « Putain, j’ai une dent cassée ». Des gens s’arrêtent mais moi, je pense aux enfants. Il faut que quelqu’un aille les chercher, moi, je n’y serai pas. Quatre coups de fil alors que des gens autour m’interrogent, proposent de l’aide. Je crois que quelqu’un a dit « Laissez-là, elle ne fera rien pour elle tant qu’elle s’inquiétera des enfants ». C’est exactement ça. Je raccroche : « C’est bon, maintenant je m’occupe de moi ».

Un jeune homme prend les choses en main. Il nettoie mes plaies, il me pose des questions, m’aide à faire le check up complet de mon corps. Il fait des phrases courtes, simples, efficaces. C’est exactement ce dont j’ai besoin. Sa compagne arrive avec de la glace qu’elle est allé demandée dans un restaurant en face. Un autre homme reste un moment puis voyant la situation bien en main nous salue et s’en va. Plusieurs personnes s’arrêteront ensuite, demander si on a besoin d’aide. Je remercie chaque fois à plusieurs reprises, c’est tellement précieux à ce moment là.

Mes anges gardiens resteront avec moi jusqu’à ce qu’ils soient sûrs que je suis capable de marcher, qu’on vient me chercher. J’ai la présence d’esprit de leur demander leurs prénoms mais pas leurs coordonnées. Je le regrette, j’aurais aimé les remercier encore, leur donner des nouvelles.

Je pousse mon vélo, appelle Celuiquej’aime qui me dit quoi faire, il est en route, j’ai juste besoin d’arrêter de penser quelques minutes.

Je verrai un médecin.

Mon genou est écorché et un gros hématome est en train de se former mais il n’a rien de plus. Ma tête, mes paumes, mes doigts ont été épargnés par mes gants et mon casque. C’est ma bouche qui a pris l’essentiel. Ma lèvre est abimée de l’extérieur mais surtout, de l’intérieur. J’aurai trois points de suture. Ma dent va nécessité des soins mais elle n’est pas cassée. Je m’en tire bien. Ma gencive, la peau sous mon nez, celle sur l’arrête, entre mes lunettes.

C’était jeudi dernier.

Si j’étais une artiste, je ferais quelque chose des couleurs qui fleurissent sur mon corps depuis. Les hématomes, les écorchures, les plaies à différents stades de guérison.

Rien n’est simple, ces jours-ci. Je n’ai pas pu m’enrouler sur moi-même comme j’en avais envie, comme j’en aurais eu besoin. Non, à 21h30, je me suis préparé des pâtes seule dans ma cuisine le soir même. L’adulterie dans toute sa mochitude.

Et s’il n’y avait que ça. L’enfant petit est encore malade, l’enfant grand en vacances a des réclamations, il faut trouver, répondre, entendre, téléphoner, réfléchir, anticiper, décaler, programmer, baliser, réagir, travailler, réaligner, gérer. Et Murphy est un putain de pit-bull.

J’ai embrassé un trottoir et ça n’a rien arrêté à ce tourbillon qu’est ma vie quotidienne. Ça l’alimente, donne des trucs en plus à gérer, dont il faut se préoccuper. Ça allonge un peu ce temps pendant lequel je n’arrive pas à m’endormir malgré l’épuisement. Alors je continue. Ce n’est pas comme si j’avais le choix.

2 réflexions sur “Smack

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