Pop

Je me suis couchée en pensant à ma séance d’acupuncture du lendemain. Je me demandais si je prenais le bus ou si je profitais que Celuiquej’aime ait posé sa journée pour me faire véhiculer, quitte à réveiller Peanuts de sa sieste. Je pensais que ce n’était pas encore pour tout de suite. J’en étais presque déçue. Un peu.

Je dormais bien quand une contraction m’a tirée du sommeil. Ce n’était pas la première fois, les derniers temps ça arrivait souvent. Je n’ai même pas fait l’effort de me lever, me suis contentée de me recaler dans mes oreillers. Puis une deuxième contraction est survenue. Mieux réveillée, je me suis rendu compte qu’elle tirait dans les reins. Qu’elle s’installait un peu dans la longueur. Je jetais un œil au réveil. On venait de passer une heure du matin. Je m’allongeais sur dos et attendais. Quand j’ai commencé à sentir les muscles se serrer de nouveau, à peine plus de dix minutes étaient passées. Je me suis levée, suis allée aux toilettes, j’ai tenté de me recoucher mais ça recommençait. J’en ai attendu trois de plus en marchant dans mon salon, parlant à Popcorn. Je respirais longuement, soufflait par la bouche. Là, ça marchait encore, pour me soulager. Je notais les heures dans mon carnet. Une de plus. J’écris « je douille » à côté : ça commence à faire mal.

Je vais réveiller Celuiquej’aime. Il me demande « Tu as perdu les eaux ? » Pour Peanuts, je l’avais réveillé comme ça. « Chaton, je crois que j’ai perdu les eaux ». « Non mais j’ai des contractions de plus en plus proches et elles commencent à faire mal ».

Une douche pour moi, un appel pour lui. Son père, pour qu’il vienne veiller sur Peanuts. Une douche pour lui, un appel pour moi. La maternité, les prévenir de mon arrivée. On prépare quelques affaires de dernière minute. Je vérifie mon dossier. Les contractions s’intensifient, elles m’interrompent, je souffle. Celuiquej’aime réveille Peanuts pour lui expliquer qu’on part, que son grand-père est là. Je vais l’embrasser, lui dit que je l’aime. On ne traine pas.

Avant de monter en voiture, une contraction me crispe, ça devient vraiment douloureux même si ce n’est pas encore intense. Une autre, sur le chemin « Ecoute, je ne vais pas jouer les héroïnes, je vais demander la péridurale ». Une troisième juste quand on se gare. Je regarde le tableau de bord. « Ok, on se dépêche, elles sont à moins de 5 minutes ». On se glisse par le parking des urgences obstétriques, on sonne. L’attente devant la porte me semble très longue. Je fais des longueurs dans le couloir, m’accroche à « inspire et souffle souffle souffle ». Un étudiant sort. Ce n’est pas pour nous mais je lui demande s’il peut voir à faire accélérer ma prise en charge. Il rentre demander.

Deux infirmières viennent bientôt. Je sens de l’urgence, ça va vite, mais elles prennent les choses tranquillement. Les étiquettes, les questions d’usages, une plaisanterie pour détendre. Je dois faire pipi dans un récipient, « Ne fermez pas à clés, on sait jamais… »

Elles m’installent d’office en salle physiologique. Je ne sais pas si quelque chose est noté dans ce sens dans mon dossier, si les autres ne sont pas disponibles ou si, hypothèse qui a ma préférence, elles ont compris que le travail était déjà tellement avancé. La sage-femme arrive et se présente. Chaque personne qui passera la porte en fera ainsi. Cela avait tellement manqué pour Peanuts ! J’enlève mes vêtements, passe une blouse, on me pose le monitoring et les battements de cœur de Popcorn commencent à nous accompagner. La sage-femme, A, m’examine. « Écoutez, je vais demander un deuxième avis mais je crois que vous êtes à dilatation complète ». Je ne suis pas si surprise, je me rends bien compte que les contractions sont proches, de la progression de la douleur, je savais que c’était bien avancé. Une autre sage-femme vient m’examiner à son tour. Elle est patiente, attend que je me sente de me réinstaller. « Peut-être pas tout à fait à 10. Disons 9 et demi… »

Je sais ce que ça signifie mais je demande quand même « Pour la péridurale c’est trop tard, c’est ça ? ». A. hésite, elle ne veut pas être brutale « ça va être compliqué » commence-t-elle. « Non mais il faut le dire, autant que je sache. C’est trop tard. » Bien. Je le savais. Depuis plusieurs mois, je savais que c’était une option. Et avant même que les portes du service ne s’ouvrent, j’avais compris que les choses allaient vite, très vite, trop vite pour l’anesthésie.

Une étudiante sage-femme est là. Est-ce elle ou la puéricultrice qui m’aide à positiver ? « Sur plein de plans, c’est mieux ». Je le sais. Je parle d’après. On plaisante « Dans deux heures je serai contente que ça se soit fait sans mais je veux que tout le monde note bien que je n’ai pas voulu ça ! » Elles rient et répondent que c’est noté. Je leur raconte l’anecdote du rêve de la nuit de samedi à dimanche. J’inspire et souffle souffle souffle.

J’ai mal.

On ma installé une perf’ d’antibiotiques parce que je trimballe un streptocoque B, le genre de truc pas grave tant que Popcorn ne l’attrape pas à la sortie et la perf’ sert à éviter ça. Je suis debout, je danse d’un pied sur l’autre, marche dans la longueur des câbles du monitoring, saisis les mains de Celuiquej’aime à chaque nouvelle contraction. J’entends les encouragements, les mots de soutiens mais j’ai de plus en plus mal. Je sens les appuis qui changent à l’intérieur de mon corps. Popcorn descend. Je lui parle, souvent, je l’encourage. Je lui dis combien j’ai besoin que les choses se fassent vite. Je lui demande de l’aide.

Je n’ai pas été courageuse. J’ai crié, j’ai juré, j’ai dit que je n’y arriverai pas et j’ai demandé de l’aide à la Terre entière je crois, j’ai pleurniché, je me suis tournée en dérision, j’ai demandé qu’on le fasse sortir sans moi, mais finalement, j’ai su quand changer de position, quand m’allonger parce que c’était ce qui m’allait et comment pousser.

A m’a demandé si je voulais l’attraper et j’ai tendu les bras. Je l’ai senti, chaud, dans mes mains, avant de l’entendre. Je l’ai attiré à moi, posé sur moi, je lui ai parlé. Je crois que je lui ai dit « ça y est, tu es là mon bébé ». Ses pleurs se sont calmés. Celuiquej’aime a coupé le cordon. J’ai remarqué que Popcorn était gris, le vermix, j’ai remarqué qu’il avait plein de cheveux. Je crois que je lui répète qu’il est là. Peut-être que c’est à moi que je le dis. Parce que c’est tellement fou !

La puéricultrice m’a aidé à l’installer en peau à peau. Il était calme. C’était tout doux. Celuiquej’aime était avec nous. Il n’a pas lâché mes mains jusqu’à ce que je les lance pour attraper notre bébé. Il a su me parler tout du long. Être là exactement comme j’en avais besoin.

Je sens mes jambes trembler. Je sais ce qu’il se passe. Je dis à la sage-femme que je soupçonne un début de crise. Elle me demande ce qu’il faut faire si c’est bien ça. J’ai mon médicament dans la valise, une dose. On se met d’accord pour attendre que ça se confirme, « c’est normal les tremblements comme ça après un accouchement aussi » me glisse-t-elle. Le placenta ne vient pas tout de suite. Je sens que ça la préoccupe. Elle me demande comment ça s’est passé pour Peanuts. « La sage-femme m’a appuyé sur le ventre, je n’ai même pas réalisé ce qui se passait, elle me l’a expliqué quand je m’étonnais ensuite de ne pas avoir eu à le pousser ». Elle a un tic du nez. Je tremble encore. Je demande à confier Popcorn à son père. Ils s’installent tous les deux en peau à peau. A fait venir l’anesthésiste et s’excuse presque « C’est le protocole ». La docteure arrive avec deux étudiants. Je prends mon médoc, elle me pose quelques questions. Je suis très tranquille, je sais ce qui se passe. Elle conclut « Bon, vous vous connaissez bien, ça m’a l’air sous contrôle ». Elle repart avec sa clic. Le placenta finit par se décoller et je vois qu’A est soulagée. Moi aussi : ça aurait été con de ne pas avoir eu la péridurale et de finir anesthésiée pour ça.

Elle termine les soins. Elle m’explique que Popcorn a sorti un poing à côté de sa joue ce qui me vaut des points. Elle m’explique les gestes qu’elle doit pratiquer. Je lui dit que je peux maitriser les tremblements, qui ne sont plus très forts, les bloquer quelques instants, quand elle pique. Elle termine. Les tremblements cessent, je reprends Popcorn avec moi pour la tété d’accueil. On ne s’en sort pas si bien lui et moi mais on essaie avec beaucoup de bonne volonté partagée. L’équipe déserte les lieux discrètement. La puéricultrice repasse, plusieurs fois. Celuiquej’aime part habiller et peser Popcorn. Puis on nous laisse se découvrir à trois sans nous laisser trop seuls. Un bon équilibre.

La nuit se termine. Encore quelques moments et on préviendra la famille. L’amie chère qui est sur le point de prendre l’avion pour loin et long, aussi, qu’elle sache avant d’embarquer.

Avant que je rejoigne la chambre, A viendra nous dire au revoir. Je la remercie, m’embourbant dans les mots qui ne suffisent pas. Elle a été parfaite. Elle nous dit que c’était une belle naissance, qu’elle a vécu un beau moment. Et qu’on a fait une bonne équipe, Celuiquej’aime et moi, et Popcorn aussi. J’ajoute « Et vous » mais elle décline qu’elle ne compte pas. Elle compte quand même beaucoup. Et je suis d’accord avec elle : c’était une belle naissance.

C’est la puéricultrice, C, qui m’emmènera à la chambre. Popcorn tout contre moi. Le service est encore endormi en bonne partie. Par la fenêtre, le ciel est bas et lourd de nuages sombres. Le matin est comme mon bébé, encore tout petit.

Mon deuxième enfant, mon bébé, né pendant la nuit. Dans la nuit de mardi à mercredi.

4 réflexions sur “Pop

  1. Purée tous ces souvenirs que tu fais remonter ma belle… c’est tellement beau une naissance qui se passe globalement bien :) je t’embrasse, vous embrasse.

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  2. Ma belle, si tu n’as pas été courageuse, je ne sais pas ce que tu as été. *hugs*
    Merci de partager le récit de la naissance de Popcorn, et je suis tellement heureuse qu’elle ait été accompagnée, vraiment. :-)

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