Pelote

C’est compliqué à démêler. Si je connais le mécanisme, l’organisation, le déroulement, les étapes des différents types de crises sur le bout des ongles, je n’ai jamais tout compris à l’amont, aux origines, aux provocations. Il y a les plus évidentes : stress, frustration. Il y a les situations propices. Les conditions. Mais pourquoi là et pas ici, pourquoi certaine fois ça chatouille et d’autres ça submerge, je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est au moins une dizaine d’années de boulimie qui me l’a enseigné mais aussi la dizaine d’années qui a suivi. J’ai appris pendant et j’ai appris après. Visiblement, il me reste à apprendre.

Je recommence à faire de la compulsion alimentaire. Concrètement, ça commence par l’idée de manger quelque chose – Là, sucre, chocolat, gras – qui s’impose au dessus de tout le reste. Je peux faire autre chose, m’y consacrer plutôt bien, mais ça reste superposé dessus. J’y pense et mon esprit vagabonde, dresse l’inventaire des placards. C’est comme ça que ça commence, dans la tête. Je liste, j’écarte, je soupèse. Ces biscuits, non, ils sont à Peanuts. Tels autres ne satisferont pas exactement la pulsion. Ceux-ci peut-être mais ce n’est pas exactement des biscuits qu’il faut. Chocolat… il reste des carreaux de la tablette de noir. Mais pas seuls… Avec du pain ? Il y a de la baguette fraîche, oui, très bien. Une fois qu’un objet précis est choisi, ça devient impérieux. J’en salive, physiquement, pour de bon. Et ça reste là jusqu’à ce que je cède. Je mange. Et tout recommence. Du miel. Dans quoi ? Sur quoi ? Un yaourt ! Non, mieux, un gervita, avec la crème fouettée. Et une fois la cuillère dans la lave vaisselle et le pot à la poubelle, c’est autre chose. Les biscuits qui n’allaient pas tout à l’heure ! On n’avait pas un paquet de smarties pour les cookies ? Et ainsi de suite. Je ne me pousse pas à l’écœurement comme j’ai pu le faire par le passé mais ça s’est étalé sur plusieurs heures. S’arrêtant pour mieux revenir deux heures plus tard, le lendemain matin…

Depuis que je ne suis plus boulimique, ça m’est arrivé de refaire des crises, de ce genre là ou d’un autre, elles peuvent prendre plusieurs formes. Des fois, c’est quelques uns sur une période. ça dure un temps, jamais très long, j’y cède plus ou moins, je les accepte plus ou moins aussi.

Mais là, c’est différent. Pourquoi ?

Voyons… C’est ici que je « réfléchis à voix haute », l’ambition de ce poste étant avant tout de m’aider à comprendre, à jeter, à faire sortir.

Pourquoi. Voyons… Parce que je me cache. Je cache les emballages vers le fond de la poubelle, je fais attention à remettre les boites exactement dans le sens où je les ai prise, je surveille les miettes, les restes, les indices, je n’en néglige aucun. Et je laisse faire l’hypocrisie « Non, vas-y, moi je vais éviter, il faudrait que je fasse attention au poids que je prends, quand même ».

Parce que j’ai retrouvé le cycle « Je cède, après tout, on s’en fout, je m’en fous, pourquoi pas et tant pis > Je culpabilise > Je recommence quand même > J’ai la sensation que c’est réglé > je prends de bonnes résolutions > je les envoie valdinguer et cède, après tout… » Plusieurs fois consécutives.

Parce que ça s’accélère. ça a commencé autour de mon test d’hyperglycémie provoquée, pour savoir si diabète gestationnel ou non. La journée qui a suivi, je me suis gavée de sucre, comme une revanche. Puis j’ai exagéré dans les jours qui suivaient « comme ça, si on me met au régime, j’aurais profité ». Puis le diagnostique a été négatif. J’ai commencé par « profiter ». Un peu, ici et là, « puisque j’ai le droit ». Puis il y avait une journée de crise. Suivie d’une, deux, trois, sans. Puis seulement d’une. Puis deux journées consécutives. Puis le week-end, ça a manqué d’être seule. Hier matin, j’ai oublié de me peser. Pas de conséquence à cet acte manqué mais il est plein de sens. Il y a une vraie gradation en 6 semaines et surtout, une installation quasi minutieuse du mécanisme. Les horaires, les moments, les avants. C’est un processus qui se met en place et ce déroule, pas un sursaut comme j’ai connu ces dernières années.

Il y a comme un retour.

(Une part de moi dirait « pourquoi pas, si ça règle l’autre truc ». « L’autre truc », c’est mon épilepsie. Il se trouve que je suis sortie de ma boulimie dans les mois où je suis devenu épileptique. Une part de moi a toujours eu la sensation d’avoir troqué des crises pour d’autres. Médicalement, ça ne s’explique pas. Psychologiquement, il y a un lien. Souvent, j’ai pensé qu’à choisir, je préfèrerais redevenir boulimique. Ça a mille fois moins de conséquences sur l’entourage. Ça ne gâche pas des soirées, ça n’effraie pas, ça ne me retient pas chez moi. En vrai, je ne veux surtout pas avoir le choix, parce que la boulimie me détruisait.)

Mais pourquoi ça revient maintenant ? Le test d’hyperglycémie provoquée est un déclencheur. Déjà, lors de ma grossesse précédente, tout ce protocole entourant mon alimentation avait réveillé pas mal de choses. Mais ce n’est pas que ça.

Frustration ? Il y en a eu de plusieurs sortes depuis le début de la grossesse, c’est vrai.

Stress ? Aussi.

Le dernier en date étant qu’il faut que j’arrête de me voiler la face : je vais devoir accoucher. Pour de vrai. Mettre ce bébé au monde. Je ne peux plus me contenter de me projeter sur l’après, l’enfant dans les bras. Non, il y a ce moment, ces moments, où il sort du ventre avant. Oui, j’ai peur. De la douleur, des complications possibles, que ça se passe comme pour Peanuts et que ça ne se passe pas comme pour Peanuts, de devoir y aller, de comment je vais m’y prendre, de la part d’inconnu et de la part de connu, des risques pour le bébé, des risques pour moi.

Il y a autre chose.

La régression ? Oui, c’est le mot que je cherchais. J’ai passé des semaines à me dire que j’avais besoin qu’on prenne soin de moi, un peu, de pouvoir m’abandonner au moins un temps. Et ce n’est pas venu, je n’ai pas pu. Ce que j’aurais voulu, c’est qu’on prenne en charge mon planning, s’occupe de passer ces coups de fil qui me coûtent tant, prenne les rendez-vous, qu’on me dise quelles marques de couche utiliser sans que j’ai à mener mes recherches, quel lait infantile, si je prenais la table à langer en gris ou en blanc, qu’on réponde à ma belle-mère sur ce que sa voisine pouvait prendre sur la liste de naissance, qu’on fasse le point sur l’arrivée des colis, qu’on les suive, qu’on me donne une liste exhaustive pour les courses et les idées pour chaque repas de la semaine, qu’on me remplisse un pilulier, qu’on me dise comment habiller Peanuts sans que j’ai à choisir, qu’on me réponde « c’est fait » ou « c’est arrangé » quand j’anticipais un truc de plusieurs jours. Et oui, manger ainsi compense un peu ça. Ne règle rien mais compense. C’est une abandon de moi, d’une forme particulière et pas celle que je cherchais mais elle compense. Il y a quelque chose de doux, là dedans. De réconfortant. Surtout quand on écarte comme je les fais les inconforts physiques (je n’ai pas eu le ventre lourd, l’estomac en débord). Ne pas se rendre malade. Juste pleine. Lâcher prise et tant pis pour la balance. Et comme je suis enceinte, et bien ne même pas vraiment culpabiliser. Puis je reviens en arrière, quand je fais ça. Je me replonge ailleurs, avant. C’est une petite fuite en direct depuis le carrelage de ma cuisine.

Je sais que je me fais du mal ou qu’au moins, je ne me fais pas du bien. Mais là, en écrivant ces mots, je suis prise d’un élan de « et bien j’ai bien raison de faire ça finalement ».

La grand-mère de Celuiquim’accompagne est en train de mourir. Elle navigue entre conscience et inconscience, si ce n’était pas illégal, le médecin lui aurait déjà donné un coup de pouce pour ne plus retrouver le chemin de l’éveil. Pourquoi je change de sujet aussi brutalement ? Parce que Mamie est morte aussi. Et Nany. Et que ça nourrit les ombres en moi. Parce que je suis furieuse qu’elle fasse ça maintenant, à 6 semaines de mon terme, qu’elle mêle sa mort à la vie de mon fils, à la fin de ma grossesse, qu’elle impose encore des préoccupations quant aux obsèques, à l’absence possible de Celuiquej’aime de la maison alors que le terme approche, et qu’en plus, elle ne fasse pas ça franchement, non, qu’elle nous fasse attendre ainsi, qu’elle me fasse attendre, moi, qu’elle m’empêche de calculer, de savoir si Peanuts sera à l’école pendant la cérémonie, de prévoir sur qui je devrais compter, selon quelles conditions. Je suis si furieuse que ça couvre tout le reste. Je ne suis pas inquiète. Pas triste. A peine compatissante. Non, je suis essentiellement impatiente et en colère. Et je m’en veux de ressentir les choses comme ça. Tout autant que je lui en veux de me faire ça maintenant, à moi, alors que merde, quoi, elle a eu un hiver parfait pour ça juste avant, elle a eu des mois, des saisons, et il y avait tout un été, un automne et autant de ce qu’elle voulait derrière mais non, c’est maintenant.

Je sais bien qu’elle n’a rien choisi. Je sais bien qu’elle n’y est pour rien. Mais cette colère a besoin d’être dirigée contre un objet et elle s’est liée à elle. C’est sans doute plus facile.

Je ne recommence pas à faire de la compulsion parce que sa grand-mère est en train de mourir. Mais ça participe. Parce que depuis que je sais cela, je me suis enfoncée. Sans doute parce que ça aussi, je voudrais pouvoir l’abandonner totalement à d’autres. La tristesse, le deuil, les cérémonies. Je ne veux pas m’en occuper, m’en préoccuper, je ne veux même pas savoir. Qu’elle meurt, allez, et qu’on m’en parle dans 6 mois, 4 si on y tient, je m’en fous, j’ai fait mon deuil d’elle quand elle ne m’a plus regardée que comme cette étrangère qu’on lui amenée sans doute pour une bonne raison mais allez savoir laquelle. J’ai commencé le jour, précisément, où elle regardait Peanuts jouer dans l’herbe en me complimentant sur ma petite fille si mignonne malgré les « Mais, Maman, c’est Peanuts, tu sais, ton petit-fils » de ma belle-mère. « Oui, oui, je sais. »

« Elle est vraiment adorable, cette petite fille, vous avez de la chance ».

Qu’elle meurt, allons-y, rappelez-moi dans quelques mois, dans quelques moi.

Ça tient Celuiquej’aime un peu loin de moi, ce décès. Comme cette douleur dans les gencives qui ne passent pas malgré l’intervention du dentiste. Comme cette opportunité professionnelle offerte par sa Chef ce mois-ci alors que ça fait plus de 2 ans que c’est en réflexion. Comme le calendrier de ce concours pro. Encore un peu loin alors qu’il empruntait enfin ce chemin que j’attendais de le voir prendre depuis des mois.

J’écris parce que ce qui m’a permis de sortir de ma boulimie, c’est d’en avoir parlé. C’est une chose de ne rien dire, de répondre à un texto ou un tweet « ça va ! » d’une seule main parce que de l’autre je tiens un gâteau et ne supporte pas de le poser entre deux bouchées, quand personne ne sait ce qui se passe. C’est différent, quand certains savent. Peut-être que j’en parlerai à Celuiquej’aime. Sans doute pas. Pas maintenant. Parce que ça pourrait nous faire un peu de mal et qu’il n’a pas vraiment les moyens de faire du bien, là.

Je pose parce que ça aide. Et qu’écrire m’a permis de comprendre certaines choses.

Aujourd’hui, je me suis bien tenue concernant la nourriture. ça ne signifie rien pour la suite. Je verrai sans doute au fur et à mesure. Puisque je ne peux pas abandonner ça à quelqu’un d’autre…

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