Ecriture quasi automatique d’après une photo de ma douce Shaya

Je me souviens de Noël. Des illuminations, des guirlandes, des rues qui se paraient, des couleurs, des lumières qui voulaient repousser l’Hiver, des morsures de froid, des appartements trop chauffés. Je me souviens à hauteur d’enfants de ces adultes que je trouvais étranges mais qu’on nommait famille, de ces gens dont je ne comprenais pas le fonctionnement, que je voyais trop peu pour savoir les décoder, une fois l’an, en fait, qui vivaient trop loin de mes mondes, de cette fratrie immense dont je ne vois que maintenant qu’elle était faite de beaucoup de trop, de blessures, de non dit, de semblons. Je me souviens de ces fêtes pendant lesquelles je finissais par entrer dedans moi pour me tenir compagnie et je me souviens que ce n’était pas triste, que c’était ainsi que j’étais enfant. Je me souviens de cette ville qui restera l’Hiver, quoique j’en fasse maintenant parce qu’elle n’existe plus. Je me souviens de la neige dans ses vieilles rues, de ses cygnes blancs dans les canaux dont je me demandais qu’ils doivent avoir froid, dans l’eau, mais pourquoi nagent-ils ?, de la boue sous les semelles, de l’eau belle et noire, partout, du manège que j’ai appris à ne pas réclamer. Je me souviens du chien filou qu’on suivait en promenade, de son dos devant nous, de ses oreilles, l’une noire, l’autre blanche, si expressives. Je me souviens de cette phrase de ma mère dont je ne comprenais pas le sens « Non, ne l’appelle pas, on ne le connaît pas quand il fait des bêtises ». Je me souviens de l’abîme de perplexitude dans laquelle cette phrase me plongeait. Je me souviens que je ne demandais pas, que j’avais un peu peur de trop parler à ma mère quand on était là-bas, elle n’était pas comme d’habitude, entourée de ses sœurs. Je me souviens comment, des années plus tard, alors que j’y repensais complètement par hasard, j’ai compris qu’elle voulait dire « Fais comme si on ne le connaissait pas ». Je me souviens que même des années plus tard, j’ai trouvé ça con, je le connaissais et je l’aimais, ce chien, même quand il faisait des bêtises de chien. Je me souviens que ce chien n’est jamais mort. Il est parti se balader et n’est pas revenu. Il avait un collier, un tatouage, s’il avait été blessé, accidenté, mis en fourrière, on l’aurait su. Non, il a disparu. Il faut dire qu’il était également apparu. Tiens, maintenant, je me demande s’il n’était pas une sorte d’Elemental. Oui, voilà, il l’était sans doute, cela expliquerait bien des choses. Je me souviens du salon aux deux canapés, des paquets empilés et que les plus gros étaient toujours pour ma cousine. Je me souviens qu’ouvrir les paquets par ordre de taille n’éviter pas les déceptions. Je me souviens qu’on me connaissait mal mais qu’on ne s’en rendait pas compte. Je me souviens que je n’ai rarement été autant une enfant et aussi peu quelqu’un que dans ces moments là. Je me souviens de l’échappée d’entre deux le matin, mon père et moi, après le réveillon, avant le nouveau festin. Je me souviens du calme qui nous tombait d’abord dessus puis qui nous enveloppait. Je me souviens d’un oeil sur la montre et de la tentation de profiter encore un peu. Je me souviens de ma grande cousine écrivant le prénom de mon amoureux dans la neige avec sa chaussure, de nuit, sur un trottoir. Je me souviens lui avoir menti, je n’avais pas d’amoureux. Je me souviens que j’avais essayé de dire la vérité et qu’elle ne m’avait pas cru et que mentir m’avait permis d’avoir la paix. Je me souviens que j’étais pressée d’y arriver mais aussi de m’en en aller. Je me souviens de cette grand-mère qui était la mienne un peu mais celle de tout le monde beaucoup. Je me souviens qu’elle nous aimait comme une tribu et je me souviens qu’elle ne le disait pas. Je me souviens que souvent, je me disais qu’autant j’aurais pu ne pas être là. Je me souviens que les adultes aimaient à se débarrasser de nous. Je me souviens qu’on aimait que les adultes se débarrassent de nous. Je me souviens qu’un jour, les adultes c’étaient aussi nous. Je me souviens que je dormais toujours mal. Je me souviens qu’une année, j’ai vomi tout mon vin et mon repas dans les toilettes et suis retournée m’asseoir à table, personne n’en a jamais rien su. Je me souviens que c’était aussi ça, pouvoir se retrouver à vomir sa biture sans que personne ne voit rien. A force de me souvenir, j’ai la sensation d’avoir surtout été invisible. Je me souviens de la première fois où ma grand-mère a ri quand ma mère lui disait que j’étais là, que j’étais moi, qu’elle riait comme à une bonne plaisanterie, parce qu’elle, elle parlait de sa petite-fille, celle qui avait 13 ou 14 ans, pas de cette jeune femme inconnue assise à sa table. Je me souviens des Noël Alzheimer. Je me souviens de la nappe dont on disait chaque année qu’il fallait la changer. Je me souviens des guirlandes clignotantes qui ont traversé les années. Je me souviens du papier cadeau moches à motifs oranges et or dont le rouleau était si énorme qu’on n’en est jamais venu à bout. Je me souviens qu’on voulait voir les dessins animés mais qu’on nous appelait toujours pour passer à table au moment où ça commençait. Je me souviens qu’on mangeait des bûches glacées parce que c’est plus léger mais que moi, j’aimais les bûches pâtissières bon marché. Je me souviens des huîtres, je me souviens d’en avoir ouvert. Je me souviens du menu identique d’année en année. Je me souviens de certains sourire. Je me souviens des pulls et des chemises de nuit que ma grand mère achetait au marché. Je me souviens qu’on en riait parce que quoi qu’il arrive, ils étaient toujours affeux. Je me souviens des échanges en fin de soirée parce que tout de même, si les tailles, elle y allait un peu au hasard. Je me souviens du bruit de ses savates, dernière couchée, première levée. Je me souviens de sa silhouette dans la cuisine parce que nous nourrir c’était nous aimer à moins que ce ne soit l’inverse. Je me souviens de son petit lit dans le vieille appartement, de sa minuscule chambre comme une cabane. Je me souviens qu’on l’épuisait. Je me souviens qu’elle ne le disait jamais. Je me souviens des soirs, je me souviens des matins, je me souviens.

 

Bref. J’ai fait le ménage

Mercredi, 13h44. En vrac, j’ai.

Pris une douche.

Mis de l’ordre dans l’appartement.

Fais un masque à l’argile rose.

Habillé Peanuts, en trois fois.

Habillé mon corps personnel. En une seule fois.

Pris un petit déjeuner.

Lancé le DVD d’Azur et Asmar.

Lancé le disque de La Baleine bleue de Steve Warring.

Peins un cheval et des visages. Gardé le cheval, jeté les visages. Dessiné deux personnages au crayon gris. Géré une séance peinture avec un Peanuts très enthousiaste qui a peint une route avec deux voitures et un perroquet, une feuille tout en orange, une feuille en orange et en blanc, un « truc, c’est joli maman ? » et un peu la nappe mais c’est pas grave, elle est faite pour ça.

Eu des tas de conversation avec Peanuts. Pas forcément longue mais intéressantes.

Préparé un repas qui a eu un succès certains auprès de mon fils alors que ce n’était même pas des pâtes ni des saucisses.

Lu a Peanuts 5 livres, non 4, euh, attendez… Le Petit Prince en BD (une hérésie pour laquelle il a eu un coup de cœur sur une étagère de la bibliothèqueObelix et compagnie, l’histoire du loup qui se déguise en grand-mère pour manger le petit chaperon rouge mais ça ne se passe pas comme prévu… Ah ben non, 3, en fait.

Nettoyé la bouilloire et la carafe au vinaigre ménager.

Répété « Sur le canapé, on est assis ou couché. Pour être debout, tu peux en descendre », « Sur le lit, on est assis ou couché. Pour sauter, tu peux en descendre », « Je n’ai pas compris, tu peux enlever la tétine et me répéter ce que tu as dis ? », « Je ne sais pas. Viens, on va chercher » et « Qu’est-ce que je t’ai demandé ? » un bon nombre de fois.

Et aussi, j’ai fais le ménage de toutes les pièces de l’appartement.

Ça, c’est une histoire, ni drôle ni même originale. Elle commence au sein d’un couple dans lequel les tâches ménagères sont réparties plutôt équitablement. Pas forcément tout le temps mais l’un dans l’autre, en lissant sur l’année, ça tournait bien. Un couple, mon couple.

Il y a toujours cette tendance, tout de même, cette tentation. Bien que travaillant à plein temps, mon statue d’enseignante ma toujours assurée les mercredis de libre et ainsi que les vacances scolaires. C’est bien facile d’attendre à ce que celui des deux qui est plus souvent à la maison en fasse un peu plus. Surtout quand celui des deux, c’est celle, n’est-ce pas ? Alors pas tant sur le mercredi, sans doute, mais en période de vacances, bien certainement. Mais ça restait ponctuel, passager. Et il est difficile de réclamer à la personne qu’on aime d’assurer sa moitié de tâche alors qu’on a soi-même passé les deux journées précédentes à avaler une saison entière de série en DVD, sachez le.

Puis je suis tombée enceinte. Une grossesse plutôt cool qui ne m’a pas interdit grand chose, dans mes activités. Moins de 24h avant la naissance (surprise car très en avance sur la calendrier prévisionnel) de Peanuts, je remplissais, par exemple, le frigo pour, pensais-je, une bonne semaine. (Pour l’anecdote, cela a sauvé les meubles car quand je suis rentrée de la maternité 6 jours plus tard, on a mangé sur ces courses là pendant quelques jours. Ça n’a pas vidé les panières à linge, par contre.) Autant dire que le partage des tâches s’est plutôt bien maintenu jusque là.

Puis. Et bien, vous savez. Le congés maternité, qui fait que la femme est chez elle, pendant que l’homme travaille. D’autant que le mien, d’homme, il venait de changer de poste donc il en avait beaucoup, du travail, et tout ce qui va avec de préoccupation, stress et tout le toutim. Passé le chaos des premiers jours, la désorganisation totale des premières semaines, on a commencé à trouver un rythme.

Alors j’en entends qui pense « Oui, mais bon, son mec, il se levait, la nuit, pour donner des biberons », « Oui mais quand elle allait voir son psy, il se rendait disponible pour garder le môme », « Oui mais il faisait des choses, quand même ». Oui, il faisait ça. Parce que mon mec à moi n’est pas un connard misogyne et qu’en plus, il a compris qu’il est le père de notre enfant, que j’en suis la mère et que ça signifie qu’on est tous les deux ses parents. Il n’empêche que s’est installé un rythme et une organisation dans laquelle la répartition des tâches n’étaient plus équitable. D’autant que les tâches, elles ont augmenté. Non, je ne parle pas seulement de la quantité de linge, de draps, ou de surface à laver, je parle du nettoyage des biberons et de la chaise haute, de la préparation de repas spécifiques pour un nourrisson, je parle du bain à donner, de la poubelle de couches à vider, de la housse de la table à langer à changer. Je parle des rendez-vous chez le médecin à prendre et à assurer, des vaccins à aller chercher, du serum physiologique à avoir en quantité, des courses de liniment dans cette pharmacie précise qui vend cette marque précise et la bouteille 3€ moins cher qu’ailleurs et qu’au rythme ou elles passent les bouteilles, ça vaut le coût. Je parle du suivi des repas, de la surveillance de la couleur des selles, de la prévision des besoins en couches, de penser à remettre des kleenex et des carrés de coton dans le sac à langer. Je parle des soins à donner, des vêtements à acheter dans la taille du dessus, du dossier de la crèche à rapporter avant la date butoir, du chèque à faire pour le carnet de photos, des livres à rendre à la bibliothèque. Je parle des contraintes horaires, de la flexibilité indispensable et de l’adaptation permanente parce qu’à peine un truc est stable que déjà il change. Je parle d’être parents d’enfant en bas âge.

Et alors là, l’équilibre équitable des tâches, ha ha ha. Et je ne parle même pas de la charge mentale.

On a tout de même réussi à retomber plus ou moins sur nos pieds, l’un dans l’autre, en particulier depuis que Peanuts mange la même chose que nous (en gros, ses 18 mois, et non, je ne veux pas lancer un débat là-dessus).

Sauf que depuis des semaines et même des mois, les tâches qui reviennent à Celuiquej’aime « sur le papier », j’en assure une partie. Et surtout, que le ménage, ça devient toute une histoire. Parce que pendant qu’il le fait, il râle, rouspète, claque les portes, jette des trucs qui n’étaient pas forcément à jeter, qu’il s’agace, n’a pas envie, le fait quand même, le fait comprendre. Et surtout, parce qu’une fois qu’il l’a fait, Celuiquej’aime ne supporte pas qu’on dérange ce qu’il vient de ranger, qu’on salisse ce qu’il vient de laver. Et qu’en fait, ça dure jusqu’au milieu de la semaine. Logique ? Oui. Non. Ça dépend. Parce que, par exemple, quand il range mon bureau, il empile les papiers qui sont dessus. Et que pour les utiliser, j’ai bien besoin de les désempiler. Ce qu’il prend comme une mise en désordre de ce qu’il a rangé. Parce que Peanuts, qu’on vienne de ranger sa chambre, ça lui fait ni chaud ni froid, qu’il veut jouer, ou lire, et que donc il récupère le jouet, ou le livre, qu’on a rangé deux minutes avant. Que, accessoirement, il fait ça toute le temps, même quand je range sa chambre dans la semaine, c’est-à-dire quasi tous les jours. Parce que trois gouttes d’eau sur le sol de la salle de bain en sortant de la douche deviennent « avoir salie toute la salle de bain ». Parce qu’une trace de sauce tomate sur le plan de travail alors que je viens de terminer de préparer un repas pour trois en rentrant d’avoir fait les courses se transforme en « Je vais arrêter de faire le ménage, ça sert à rien ! ». Parce qu’il arrive, à trois ans et demi, qu’on se rate en faisant pipi et qu’il y ait des traces sur la lunette voire le sol des toilettes. Parce qu’en fait, cet appartement, on y vit, quoi.

Et que je ne supporte plus ça.

Dimanche dernier, Celuiquej’aime a boudé une bonne partie de l’après-midi. Partie de l’après-midi que j’avais demandé à consacrer à un salon du livre auquel je voulais aller, ça me tenait à cœur. « Qu’est-ce qu’il y a ? – Rien ». « Pourquoi tu fais la tête ? – Je fais pas la tête. » On y a été, oui, à mon salon du livre. J’ai eu des exemplaires dédicacés, parlé à deux auteur·e·s que j’aime beaucoup. Mais j’en garde un sale goût. « Ne dis pas qu’il n’y a rien, tu boudes ! – Non, je boude pas ». Tout en marchant 20 pas devant nous, en ne disant rien d’autres que les mots indispensables.

J’ai compris ensuite que c’était à cause du ménage, du rangement, de ce qu’il a fait, ce dimanche matin (pendant que je faisais les courses, parce que la veille, on était dans sa famille pour la journée). De ce que Peanuts et moi on a fait ensuite.

J’ai donc décidé de faire le ménage le mercredi, de lui libérer cette matinée par semaine dans laquelle il consacre deux heures à notre appartement, en prenant sur le temps qu’on passe ensemble, Peanuts et moi. Je lui ai proposé, en échange, qu’il établisse les menus de la semaine, parce que ça me pèse, de devoir choisir les repas, varier mais pas trop, équilibrer, rester dans des quantités qui satisfassent son appétit, dans des préparations que Peanuts accepte de manger. Il a dit qu’on verrait. ça ne lui parle pas, cette histoire de menu. N’a pas voulu en reparler. J’ai tout de même fait le ménage aujourd’hui. Même s’il avait été fait dimanche. Je ne lui laisse pas le choix, j’ai besoin que ça change.

Et c’est avec une sensation de libération, que j’ai fait ce ménage. Cette sensation d’acheter la liberté de ne pas surveiller chaque geste, chaque goutte, chaque grain de farine. La liberté de salir mon appartement en y vivant puisque c’est moi qui nettoie.

Alors que ce que j’ai fait ce matin, c’est déchargé mon mec d’une par non négligeable de ses responsabilités et de sa charge mentale sans garantie qu’il en fasse autant pour autre chose que je porte. Et je l’ai fait de moi-même, sans qu’il ne demande ni n’exige rien.

Alors que ce que j’ai fait ce matin, c’est préférer faire à la place de mon homme parce que c’est dur pour lui, comme si ce n’était pas dur pour moi, que c’est une régression dans mon couple et une régression pour les femmes d’une manière générale parce que si une féministe dans mon genre en couple avec un homme dans le sien n’arrive pas à partager équitablement tout cela, qui le peut ?

C’est surprenant, comme sensation, que ma raison sache que j’ai tort tout en n’arrivant pas à me défaire de cette impression de liberté gagnée.