Cette profdoc là

Hier, ma collègue préférée et une de ses classes sont venues au CDI pour un de nos projets « lecture ». Comme les élèves nous renvoient régulièrement qu’iels n’aiment pas lire, n’y arrivent pas, s’ennuient, donc qu’iels ne lisent pas chez elleux, on s’est dit qu’on allait prendre une demi heure pour lire en classe. Chacun son livre, là où iels voulaient dans le CDI, le silence et nos mots. Plusieurs ont été très enthousiasmé·e·s par la consigne. D’autres, beaucoup moins. Plusieurs ont su tout de suite où iels voulaient s’installer. Confort des fauteuils du coin lecture pour certain·e·s, isolement au sol, dos contre un mur pour d’autres, la raideur des chaises de l’espace de travail où iels pouvaient lire cote contre cote avec les ami·e·s pour d’autres encore. Plusieurs n’ont pas bougé parce qu’ici ou ailleurs, bof.

J’ai quitté mon bureau. J’y suis bien mais ce n’était pas « le jeu ». On lisait, l’amie collègue et moi, aussi. J’ai pris un livre et un fauteuil d’où je voyais suffisamment d’élèves. Elle a choisi une chaise, d’où elle en voyait d’autres. On n’a pas eu besoin de se dire que si on restait voisines, on serait trop tentées de discuter.

J’ai été surprise. J’attendais avec plaisir cette heure de lecture. Je savais qu’iels joueraient le jeu. Je savais que L, M et C seraient assises très proches et ne décolleraient pas le nez de leurs livres. Je m’attendais à ce que D s’isole, qu’on doive séparer M et J, que D et A fassent semblant, que M fasse la mauvaise tête, que L tente de papoter avec J. Non, je n’ai pas été surprise par eux. J’ai été surprise par moi.

Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour entrer dans mon livre. Cinq vraies longues minutes pour lire deux pages, revenir en arrière, m’apercevoir que j’avais déjà confondu Mom et Mamma et pas retenu le nom du narrateur. Je percevais le foutoir de mon bureau, les piles de documents qui attendaient que je m’occupe d’eux, les dossiers pour la semaine de la presse à côté des livres que je devais saisir d’ici la fin de journée et les trois énormes piles de livres à ranger.

Je n’arrivais pas à m’arrêter de travailler, à lâcher ma todolist, j’avais besoin d’avancer.

J’ai fait un signe à A pour qu’il colle les yeux à son livre plutôt qu’à la nuque (gracieuse, je concède) de J et je me suis mis une claque mentale. Et j’ai enfin réussi à me lancer et lire vraiment.

C’était agréable. C’est déstabilisant de ne pas avoir réussi à « tomber dans mon livre » comme je le fais d’ordinaire, comme ça, parce que hop, j’ai l’occasion d’avaler quelques pages, de sentir combien je me presse moi-même. Vraiment.

 

Plus tôt dans la journée, j’ai discuté avec une autre collègue d’une contrariété qui court la salle des profs. Encore une dont je n’étais pas au courant. « Mais je pensais que tu savais, tu sais toujours tout ! » Elle était sincère. Je l’ai été aussi « De moins en moins ». Et toujours autant quand j’ai ajouté « Ça n’a pas que des avantages d’être dans les petits papiers du Chef d’établissement ». Elle l’a concédé. Et moi je suis restée bête parce que je n’avais jamais pensé ça. C’est venu en le lui disant. Mais elle l’a concédé. Sans le savoir, elle l’a confirmé. C’est donc ça, c’est donc vrai. On ne me parle plus aussi librement. On se méfie de ce que je pourrais faire remonter.

C’est injuste parce que je ne répète pas. Parce que quand je rapporte des inquiétudes, des préoccupations, quand je remonte parce que ça concerne mes missions, c’est en ayant prévenu que j’allais lui en parler, c’est sans donner de noms, jamais. Même quand il demande « Mais qui dit ça ? », je réponds « Oh vous savez, les collègues, la salle des profs » ou bien « Ne me demandez pas, vous savez bien ». C’est injuste parce qu’il n’a pas besoin de moi pour savoir qui. C’est pour ça « Vous savez bien ». Vous savez bien qui et vous savez bien que vous n’avez pas besoin de moi pour savoir qui.

C’est de bonne guerre parce qu’avec d’autres collègues, d’autres Chefs, c’est moi qui me suis méfiée.

Je ne m’en fiche pas parce que ce n’est pas juste.

Je ne vais pas en faire une montagne parce que sinon, ça voudrait dire qu’il faut que je change les choses. Et que je ne vois pas comment.

 

Plus tard dans la journée, un élève a passé l’heure assis vraiment pas loin de moi. Je lui ai demandé comment ça allait. Il m’a répondu « Bien et vous madame ? » Et il a bouquiné. Sauf que je sais qu’il ne va pas bien parce qu’il l’a confié à quelqu’un qui me l’a répété histoire que j’ai un œil sur lui, puisque c’est un de mes rats de CDI. Ça m’a étonnée parce que c’est une prof que je trouve hâtive dans ses jugements, qui catégorisent beaucoup les élèves, tirent des conclusions dont elle ne démord pas. Mais c’est à elle qu’il a choisi de parler et pas à moi. Je n’en suis pas vexée. Je suis plutôt… insatisfaite de moi, sans perdre du vue que l’essentiel c’est qu’il ait parlé à quelqu’un.

Bref, hier, j’ai appris que je ne suis pas tout à fait celle que je croyais être dans mon travail. Et je ne sais trop quoi en penser…

2 réflexions sur “Cette profdoc là

  1. Bon sang, que j’aime quand tu parles de ton boulot.
    Pour le reste, je ne sais que dire, j’ai l’impression que tu vis bien aussi bien que possible ce décalage, sans lui donner trop ou trop peu d’importance, bref que c’est un décalage bien en place, si j’ose.

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    • Je ne le vis pas mal, en tout cas. Je l’ai posé là pour voir ce que ça me faisait. Je me dis que j’ai besoin de travailler ma relation avec les élèves, mais je le sais depuis l’an dernier. Le reste… Ben je le vis bien.

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