Le bain

Elle arrête le robinet d’un geste du gros orteil et le silence se fait dans la salle de bain. La brûlure de l’eau sur son corps la réconforte. Elle aime ses bains chauds à s’en carminer la peau. Elle fléchit les genoux et plonge ses oreilles sous cette couverture liquide. Dans l’atonie qui se forme, elle n’entend que la note unique et répétitive d’une goutte plicploquante à l’aplomb du pommeau de douche. Elle ferme les yeux malgré les lumières éteintes. Au creux de son ventre, le va et vient des organes malmenés par les angoissent qui la secouent depuis plusieurs jours lui donne la sensation d’être bercée de l’intérieur. Elle cherche à s’engourdir, croise ses mains sous sa poitrine et envoie à la rencontre de cette vague celle de sa respiration. Là, dans cet instant, elle ne veut plus exister au monde. Sous son crâne pourtant, le déchaînement se poursuit, comme à l’ordinaire, les idées sautent le coq, l’âne, puis toute la basse cours et le champ de courses, à toute allure, encore, toujours, rien n’y fait. Soudain, il lui semble entendre la mer, son chuchotement sur le sable quand elle se retire, puis le ronflement du mouvement suivant quand elle se lance à nouveau sur le rivage. Un sourire se rappelle aux muscles de son visage. Elle a 5 ans, peut-être 6. Le soleil darde et une casquette gène sa tête mais elle est installée sur le boudin de tissu gonflé, bleu vif, plus clair que l’égyptien mais plus soutenu que l’azur, prêt d’une amie de la famille inauguré ce matin là. Qu’elle avait envié les autres enfants l’année précédente qui jouaient sur les mêmes tubes ! Dans son bain, elle frémit. L’eau est fraîche pour la saison et son maillot mouillé raidit ses fesses maigrelettes. Mais elle porte les lunettes de soleil de Tipa alors rien n’a d’importance si ce n’est qu’elle peut conquérir le monde. Dans la salle de bain silencieuse, elle pousse un cri et fait éclater hors d’elle ce souvenir de l’enfance heureuse pour qu’il l’habille. Rapidement, elle sort de l’eau, se sèche et enfile des vêtements. Sur le pas de la porte, elle se ravise et sort d’un tiroir une paire de lunettes teintées aux montures fantaisies achetées à un vendeur ambulant plusieurs étés plus tôt. Elle les chausse, entend de nouveau la mer et claque la porte derrière elle. Dans sa robe bleu vif, plus clair que l’égyptien mais plus soutenu que l’azur, cette journée si angoissante peut commencer, maintenant qu’elle se souvient qu’elle peut conquérir le monde.

Note de bas de page :

Texte libre, inspiré de cette photo prêtée par Minka mon Ophélie. 

2 réflexions sur “Le bain

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