Être ou avoir

L’autre matin, samedi pour être précise, Peanuts répétait en boucle ses « mais je veux [insérer ici n’importe quelle chose à laquelle j’ai dit non] ! » comme si c’était l’argument ultime. D’ailleurs, je suppose que pour lui, C’EST l’argument ultime. Bref. Dans un élan pas vraiment éducation bienveillante, je lui ai répondu « Ben moi, ce que je veux, c’est avoir des vacances ! » (ouais, les phrases de parents qui n’aident pas).

Celuiquej’aime rétorque alors « Ça tombe bien, tu es en vacances » dans l’espoir naïf de détendre l’atmosphère. Raté, et le pauvre s’est mangé dans les dents « Oui, je suis en vacances mais je voudrais en avoir, toute la nuance est dans le verbe ».

En général, quand on arrive en fin de période, la coupure des vacances m’est nécessaire essentiellement parce que j’ai besoin de repos. Selon les fois, selon les années, selon les saisons, parce que ça me permet de rattraper mon retard de boulot dans certains domaines, de prendre de l’avance sur mes lectures, d’imaginer de nouvelles choses… ça dépend. Ce qui est rare, c’est que j’ai vraiment besoin de rompre avec mon travail.

A la question « qu’est-ce que je ferais si je n’avais pas besoin de mon salaire », la plupart du temps, je réponds « la même chose ». Pas certains jours, pas certaines heures, mais la majorité du temps. Je l’ai déjà écrit, c’est une chance dont j’ai conscience : j’aime mon boulot, je n’en ai pas encore fait le tour, j’imagine continuer longtemps sans en être blasée – et espère réussir à ne pas rendre mes CDI invivables une fois que je le serai mais c’est un autre débat. Mais il se trouve que cette fois-ci, j’ai besoin que ces vacances fassent une rupture.

La dernière semaine avant les vacances de Noël est réputée être la pire de l’année dans l’Education Nationale : la fatigue des élèves, des équipes, la saison, les maladies, l’excitation des Fêtes… Les ingrédients du cocktail sont nombreux et le résultat n’est jamais cool. J’en ai fait les frais avec plusieurs moments très tendus avec les élèves, un point d’orgue violent en milieu de semaine, la nécessité de prendre des sanctions et des décisions qui me punissent tout autant qu’eux, deux séances qui sont tombées totalement à plat, une qui a mal fonctionné car beaucoup d’élèves étaient absents… Bref, le genre de semaine où tu te sens mauvaise prof et mauvaise doc donc très mauvaise profdoc.

S’est rajouté là dessus des questions de relation dans l’équipe. Il y a ces histoires qui ne me concernent pas directement mais qui m’apprennent beaucoup (de mal) sur la personnalité de certaines personnes avec qui je travaille. Il y a ces histoires qui concernent la vie qui peut être une chienne, et même quand ça arrive aux autres, c’est rude. Il y a ces histoires qui me concernent et me déçoivent aussi. Il y a la manière dont j’apprends ceci, celle dont je n’ai pas appris cela avant, aussi.

Là-dessus, je tombe en période de congés scolaires c’est-à-dire à plein temps dans ma vie de maman bonus « femme au foyer ».

Jusqu’à cette année, je laissais un peu Peanuts à la crèche alors que j’étais en vacances. Un peu… Beaucoup… Ce qui me convenait très bien, c’est qu’il y allait le matin à une heure qui lui convenait puisqu’il se réveillait largement en avance, qu’il rentrait en fin d’après-midi donc qu’on passait du temps à deux puis à trois chaque jour, tout en me libérant dans la journée pour travailler et prendre du temps pour moi. Cette année, il a commencé l’école. Il est donc en vacances exactement en même temps que moi. Il est également bien plus fatigué par ses journées et a besoin de vacances qui soient des vacances.

A Toussaint, il a passé une semaine chez sa grand-mère pendant que notre appartement était en travaux. Il est rentré malade, surexcité, à peine douché, et fan des pyjamasaques. Et surtout, après 8 jours à avoir mené sa grand-mère par le bout du nez (il décidait même s’ils sortaient ou non donc en général non et s’est fait un marathon d’écran…), bien décidé à ne plus entendre le mot « non ». La semaine suivante, passée seule avec lui en journée, a été compliquée à plus d’un titre. (Notez ici que je sais que tout n’est pas la faute de sa grand-mère, notamment qu’il soit tombé malade, hein).

Ces vacances-ci, il est prévu qu’il y passe 3 jours. A la fois, j’ai envie de ce temps. Pas tant sans lui que sans les réveils hyper matinaux, sans les non !, sans les sollicitations permanentes, sans dragon dans la chambre la nuit… Oui, j’en ai besoin, plus qu’envie, parce que je suis Fatiguée. A la fois, ce que cela suppose de déployer, avant et après, me coûte, et j’ai envie d’avoir du temps avec lui.

Bref, je suis en plein paradoxe maternelle (et en pleine contradiction belle-maternelle).

Bon, l’avantage, c’est que je ne pense pas au boulot pendant ce temps. Ah, ben maintenant si.

J’ai vraiment besoin d’avoir des vacances.

Le bain

Elle arrête le robinet d’un geste du gros orteil et le silence se fait dans la salle de bain. La brûlure de l’eau sur son corps la réconforte. Elle aime ses bains chauds à s’en carminer la peau. Elle fléchit les genoux et plonge ses oreilles sous cette couverture liquide. Dans l’atonie qui se forme, elle n’entend que la note unique et répétitive d’une goutte plicploquante à l’aplomb du pommeau de douche. Elle ferme les yeux malgré les lumières éteintes. Au creux de son ventre, le va et vient des organes malmenés par les angoissent qui la secouent depuis plusieurs jours lui donne la sensation d’être bercée de l’intérieur. Elle cherche à s’engourdir, croise ses mains sous sa poitrine et envoie à la rencontre de cette vague celle de sa respiration. Là, dans cet instant, elle ne veut plus exister au monde. Sous son crâne pourtant, le déchaînement se poursuit, comme à l’ordinaire, les idées sautent le coq, l’âne, puis toute la basse cours et le champ de courses, à toute allure, encore, toujours, rien n’y fait. Soudain, il lui semble entendre la mer, son chuchotement sur le sable quand elle se retire, puis le ronflement du mouvement suivant quand elle se lance à nouveau sur le rivage. Un sourire se rappelle aux muscles de son visage. Elle a 5 ans, peut-être 6. Le soleil darde et une casquette gène sa tête mais elle est installée sur le boudin de tissu gonflé, bleu vif, plus clair que l’égyptien mais plus soutenu que l’azur, prêt d’une amie de la famille inauguré ce matin là. Qu’elle avait envié les autres enfants l’année précédente qui jouaient sur les mêmes tubes ! Dans son bain, elle frémit. L’eau est fraîche pour la saison et son maillot mouillé raidit ses fesses maigrelettes. Mais elle porte les lunettes de soleil de Tipa alors rien n’a d’importance si ce n’est qu’elle peut conquérir le monde. Dans la salle de bain silencieuse, elle pousse un cri et fait éclater hors d’elle ce souvenir de l’enfance heureuse pour qu’il l’habille. Rapidement, elle sort de l’eau, se sèche et enfile des vêtements. Sur le pas de la porte, elle se ravise et sort d’un tiroir une paire de lunettes teintées aux montures fantaisies achetées à un vendeur ambulant plusieurs étés plus tôt. Elle les chausse, entend de nouveau la mer et claque la porte derrière elle. Dans sa robe bleu vif, plus clair que l’égyptien mais plus soutenu que l’azur, cette journée si angoissante peut commencer, maintenant qu’elle se souvient qu’elle peut conquérir le monde.

Note de bas de page :

Texte libre, inspiré de cette photo prêtée par Minka mon Ophélie.