La prof des livres

J’ai grandi dans un petit village. Si petit qu’à l’école, il n’y avait que deux classes : la maternelle, qui scolarisait même les enfants de 2 ans, et la primaire. La directrice était une habitante du village, mère d’un copain, amie de mes parents. Mon chemin a croisé ceux de plusieurs maîtresses, la chance qu’elles tiennent toute la route, que certaines me marquent profondément et positivement. Toutes ont adopté cette ambiance très particulière, cette façon pour nous-les-gosses d’aller à l’école comme on se rendait chez les copains, de parler aux enseignants comme s’ils faisaient partie de la famille.

J’ai été scolarisée à l’âge de deux ans mais n’ai la sensation d’être entrée à l’Ecole qu’en arrivant en 6e.

Là, pendant une semaine, les cours s’ouvraient sur le remplissage de petites fiches. Les profs, tous, voulaient mon nom, mon prénom, mon âge. Que je nomme la profession de mes parents, que je me rappelle l’âge de cette sœur tornade présente en pointillée dans nos vies (je lui ai donné 22 ans pendant les 4 qu’a duré ma scolarité là-bas je crois).

Et surtout, on m’a posé cette question qui tarabuste les enseignants (enfin, certains, moult) et on se demande bien pourquoi : quel métier veux-tu exercer plus tard ?

Moi, j’avais 11 ans, voyez-vous, et dans le fond, j’imaginais vaguement être cow boy et pirate à mi-temps à condition qu’il y ait une bibliothèque à bord du bateau. J’étais aussi persuadée (à raison, non ?) que j’avais le temps d’y penser et je ne me sentais pas totalement concernée. Pourtant, il n’était pas entendu que ces maudites fiches souffrent un champ vide. J’étais persuadée que « je ne sais pas » était une mauvaise réponse. Alors, le premier jour, j’ai réfléchis très vite, et en même temps que je m’interrogeais sur la présence d’un « p » dans « comptable », j’ai écrit que je voulais devenir auteur-illustrateur.

(Ouais, je sais, je n’avais pas encore le réflexe de féminiser les professions. Quelque part, ça montre aussi que l’idée que je ne puisse pas exercer un métier quelconque parce que j’étais une fille ne me touchait pas des masses)

Cette réponse trouvée, je l’ai reportée sur chaque fiche, pour chaque prof. En 6e puis l’année suivante, et la suivante, et encore la suivante. Mais là, tout de même, nos profs ont commencé à nous prévenir qu’il allait falloir qu’on décide de ce qu’allait devenir notre vie de cet instant jusqu’au jour de notre mort sans possibilité de retour en arrière. Bon, eux, ils utilisaient plutôt des termes comme « choisir votre orientation » mais ça avait cette valeur implacable et irréprochable.

Alors moi j’ai joué le jeu et j’ai essayé de décider ce que je voulais faire tout du long de ma vie la mienne à moi. J’ai avancé l’idée de devenir palefrenier soigneur (ouais, toujours au masculin) parce que je savais que je ne serais jamais une grande cavalière mais que j’envisageais assez bien de passer mes journées dans le crin poussiéreux et le crottin humide tant que je pouvais, ma vie entière, caresser des canassons sur la peau toute douce dans le creux derrière les naseaux.

Mais en vrai, on ne décide pas beaucoup de son orientation et comme j’étais en tête de classe on m’a découragée de faire autre chose qu’un bac général dans lequel j’étais censée briller comme une étoile au firmament (avec un 8 en philo au bac en filière L, j’ai été loin de guider les navigateurs à travers tous les océans de la planète mais ça, c’est une autre histoire).

Il se trouve que cette année là et pour la deuxième année consécutive j’avais une prof d’Arts plastiques sensationnelle. Devenir prof d’arts plastiques au moins presque aussi bien qu’elle me permettant de lever la pression qu’on me mettait pour le bac général et de m’éviter de partir en formation en alternance très loin de chez moi, j’ai choisi le confort relatif de la seconde générale avec option Arts plastiques et la perspective d’un CAPES. Et l’équipe enseignante était ravie.

En seconde, j’ai eu un nouveau prof d’arts plastiques. Un vieux bonhomme aigri qui faisait des commentaires salaces sur la plastique de ses élèves les plus jolies, blasé de son métier exercé par défaut n’ayant jamais réussi à vivre de son expression artistique seule. Je me suis également pris en plein dans la tronche le talent de nombres de mes camarades de classe. J’ai assez vite confié à mes parents que euh ben finalement je savais pas trop si j’étais faite pour ça. Eux, depuis toujours, ils étaient cool et ouverts : je pouvais faire ce que je voulais, même un CAP crins et crottin (enfin flic ou militaire bof bof bof mais bon si j’y tenais vraiment et bien j’avais qu’à) et y avait rien de grave à pas savoir à 15 ans ce qu’on voulait encore faire à 60.

Je me suis laissée vivre jusqu’en terminale, contente de ce que j’apprenais dans mon option, satisfaite de l’ambiance foutraque de ma classe artistique, tellement soulagée de ne plus être victime du harcèlement scolaire que je subissais depuis ma 6e (mais ça, je l’ai compris 15 ans plus tard).

La terminale arrivant, on m’a demandé quelle prépa j’allais faire. Ah non, pardon, je suis censée écrire qu’on m’a demandé de choisir de nouveau une orientation. Là, tout de même, j’avais un peu plus de bouteille et même si je ne savais toujours pas ce que je voulais faire de ma vie professionnelle toute entière, je savais ce que je ne voulais pas faire de mes études à savoir : une prépa (sur le site de la prépa de ma ville, les 2 premiers mots du « petit lexique à l’usage des nouveaux » c’était « bizut » et « bizutage », je n’ai pas été plus loin), errer sans but dans des filières peut-être intéressantes mais sans débouchés, m’engager dans un cul de sac en cherchant à décrocher un diplôme quelconque qui n’avait aucune valeur dans le monde du travail. Les études, d’accord, mais pas sans savoir où j’allais.

Les chevaux étant sortis de ma vie depuis plusieurs années, j’ai suivi la piste de ma première passion : les livres. J’ai trouvé que l’ONISEP publiait un guide « les métiers du livre » qu’on s’est procuré grâce à Internet (ce qui était un peu magique à l’époque). Et dans ce guide, il y avait un encadré, assez court, même pas un article complet, sur le métier de professeur documentaliste. Alors comme ça, elles étaient profs !

Je me rappelle avoir épluché ce guide, l’avoir détaillé, repris, relu, surligné, corné. Et toujours en revenir à cet encadré.

Je me suis documentée, j’ai posé des questions, j’ai même rencontré le Conseiller d’Orientation (et ça n’a servi à rien), et j’ai décidé de devenir profdoc. Je n’ai plus changé d’avis. Je ne regrette jamais ce choix (bien qu’il manque de crin, de poussière et de creux de naseaux à caresser).

Cette semaine, j’ai reçu au CDI la nouvelle version du guide « Les métiers du livre » de l’ONISEP. Le métier du professeur-documentaliste n’y apparaît plus, sans doute réserver au numéro consacré aux métiers de l’enseignement. Je pense qu’il faut le prendre comme une reconnaissance supplémentaire de notre rôle pédagogique, reconnaissance qui fait défaut bien trop souvent. Pourtant, ça me fait un pincement au cœur de penser que la presque-moi de 2017 passerait sans doute à côté d’une vocation avec cette réécriture. Et puis, ça m’interroge sur notre avenir à nous, profdocs, comme souvent, tout ce qu’on nous tire et attire vers les technologies numériques nous éloignant des exemplaires papier qui pourtant peuplent nos étagères.

Mais rien n’est perdu parce que, vous savez, les élèves m’appellent souvent « la prof des livres ».

10 réflexions sur “La prof des livres

  1. C’est un bien joli billet.
    Ça me parle d’autant plus que Petit frère est perdu dans les méandres de choisir son métier pour toute sa vie jusqu’à la mort, pardon choisir son orientation et pas franchement aidé.
    Il a fait son stage de 3e dans une bibliothèque, je devrais lui murmurer de regarder « prof doc » ;-)

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    • Pourquoi pas ? Tu pourras lui parler en bien du métier en plus :) Les questions d’orientation sont compliquées, il y a encore du chemin à faire sur les représentations qu’ont les parents, les élèves, les profs, sur la manière de réfléchir les études et les carrières. Par exemple, ce n’est plus chose rare de changer de carrière au cours d’une vie et on continue de présenter aux élèves leur choix comme celui qui guidera leur existence toute entière…

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      • C’est ça, mon petit frère a l’impression que ça va conditionner toute sa vie pour toujours et ça le paralyse. Du coup je viens de lui offrir un livre d’Isabelle Servant (30 jours pour trouver ma voie et vivre mes rêves – Mon carnet d’orientation et GPS de vie) en espérant que ça va l’aider à mettre certaines choses au clair.

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  2. Ayant indexé la fameuse brochure ce matin et lu ton post le monstre bleu hier, je m’attendais un peu à cette chute. Et pourtant, le billet m’a cueillie, tout pareil. Sa petite musique tendre et un peu cruelle.

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