Ce que je ne fais pas

Peanuts est chez sa grand-mère. On l’y a laissé (à ses cris à notre départ, je pourrais écrire « abandonné ») hier en milieu de matinée et on le retrouve aujourd’hui en fin d’après-midi.

Quand tu es parent d’un jeune enfant (peut-être après aussi ?) et que tu dis que tu vas confier ton enfant à quelqu’un (oui, je vais encore parler des Gens), tu reçois très souvent le même type de réaction. Tu vas en profiter alors ! Vous allez faire quoi ?

Les premières fois que j’ai laissé Peanuts, ce n’était pas très long et je manquais tellement de temps pour moi que ce que j’allais faire s’interroger par rapport à une liste quasi infinie de ce que j’avais envie de faire. L’enjeu tenait davantage établir un rapport entre les possibilités, le temps imparties, la qualité, la quantité, la frustration et le plaisir qui tienne la route. Puis comme ce n’était que peu d’heures, en journée, si je me contentais de boire un thé à bonne température en lisant un livre, piquer du nez sur mon canapé et passer un coup de fil sans devoir l’interrompre, c’était déjà pas mal.

Cette année, j’ai mes vendredi après-midi libres et souffre donc moins du manque de temps pour moi. Puis je crois que je me suis auto-éduquée à en avoir moins envie, aussi. Moins besoin, peut-être, je ne sais pas vraiment.

Mais Peanuts grandissant, on le confie un peu plus souvent et on le confie plus longtemps.

On le confie à sa crèche en journée y compris des jours où je ne travaille pas. On le confie à ses grands-parents. Parfois juste en journée. De plus en plus souvent pour une nuit aussi. Et on a même allongé à deux nuits pendant les dernières vacances.

Je me suis retrouvée face à un tunnel de temps libre d’un mercredi 11h au vendredi 17h30. Paf, là, devant moi. Celuiquej’aime travaillait, on ne se retrouvait qu’en soirée. Ce tunnel, rapidement, c’est devenu une falaise, un gouffre, il m’a donné le vertige. On me répétait Tu vas en profiter, hein ? Je me le demandais aussi. J’en ai fait une injonction.

J’ai fait des choses. Je suis sortie, j’ai fais les magasins en m’interdisant d’acheter quoi que ce soit pour Peanuts, j’ai mangé n’importe quoi à n’importe quelle heure avec mes doigts, j’ai lu, j’ai un peu dormi, j’ai regardé deux films en journée, j’ai un peu écrit, j’ai travaillé, j’ai téléphoné, j’ai envoyé deux longs mails, j’ai twitté mais pas tant. J’ai aussi fait une crise d’épilepsie, le premier soir. Comme ça, pour bien me plomber le moral à un moment donné. Avec Celuiquej’aime, on a commandé des pizzas qu’on a pu manger tout de suite à leur livraison, puis le lendemain on est sorti boire un verre et manger à l’extérieur, on a parlé sans être interrompus trente fois.

Puis Peanuts est rentré, c’était chouette de le retrouver, on a passé un week-end en famille et c’était bien. Mais j’ai gardé un arrière goût, une arrière pensée, la Petite Voix qui venait taper à l’arrière de mon oreille interne pour me demander si j’avais assez profité, si j’en avais assez fait, si j’avais bien utilisé le temps sans lui.

Jusqu’à ce que je comprenne un truc sur l’important. Parce que parent de jeune enfant, je suis fatiguée. Tout le temps, depuis un peu plus de deux ans. J’oscille entre la fatigue et la Fatigue, mais le zéro de mon échelle n’est plus « Je lis jusqu’à 1 heure du mat’ tout les soirs de semaine sans soucis » depuis un bon moment. Et quand on confie notre fils, on ne se décharge pas de cette fatigue. Ce serait plutôt le contraire, même, parce qu’il y a cette sorte de contre-coup qui s’abat d’un coup. Et que finalement, les envies de mille choses à faire, elles se heurtent aussi à celle dormir 48 heures non stop.

En fait, l’important quand je confie Peanuts à quelqu’un d’autre, ce n’est pas tant ce que je fais de mon temps mais plutôt ce que je n’en fais pas.

Quand Peanuts n’est pas à la maison, je ne change pas de couche, je ne nettoie pas de caca-qui-colle, je ne négocie pas « Je te change debout ou couché ? », « sur le canapé ou sur la table à langer ? », « ici ou dans la cabane ? » Je ne porte pas 13 kilos de mignonnerie s’agitant sur ma hanche, je ne lutte pas physiquement pour boucler la ceinture autour du siège auto, je n’inonde pas mon t-shirt en saisissant un ouistiti trempé à la sortie de son bain qui adore m’enlacer à ce moment là précisément, je ne soulève pas mon grand bonhomme gesticulant, riant, se débattant. Je ne lis pas le poisson qui dit non, le livre de l’automne et l’imagier des tracteurs. Je ne regarde pas une seule minute de Boule et Bill, du monde de Némo ou l’épisode 215 de La Linea. Je n’écoute pas la musique qui tourne ni ‘keba maman. Je ne décode pas les syllabes approximatives d’un nouveau mot, ni les associations d’idées, d’évènements et de sons qui se construisent dans une autre tête que la mienne ni n’essuie la frustration qu’engendre mon incompréhension de « Bambon manger. Dong ! La cloche » comme désignant des frites. Je ne demande à personne de mettre son bavoir, sa veste, ses chaussures, son casque, ses coudes ailleurs que dans l’assiette ou dans le creux de mon aine sur le canapé. Je ne propose pas mon aide pour me faire rembarrer puis appeler au secours dans la demi-minute qui suit. Je ne réfléchis pas à l’heure à laquelle le repas doit être prêt, à la manière dont je vais présenter le moment de se coucher, à la prochaine activité que je vais proposer qui n’implique pas un écran de télé. Je ne fais pas sécher les jouets du bain, je ne cherche pas de doudou, de tétine, la petite voiture rouge non pas celle-là l’autre mais celle qui en fait est violette parce qu’on n’est pas encore tout à fait au point sur les couleurs quand même, je ne nettoie pas de trace de feutre et je ne ramasse pas de coquilles d’œuf dans l’appareil à cookies. Je ne mets pas trois quart d’heure à préparer une soupe parce que mon commis de cuisine joue avec les légumes, d’ailleurs, je ne prépare pas de soupe, je ne prépare pas de repas : je mange dehors ou une fougasse achetée à la boulangerie du coin, je ne construis pas de tour de cubes qu’on dégommera en riant, je ne vais pas aux toilettes accompagnée, je ne corrige pas de copie à l’heure de la sieste, je ne partage pas mon bol de thé de petit déjeuner pour y tremper des tartines, je ne me lève pas si souvent de table que ça au cours du repas, je ne mets pas un pied à la bibliothèque, je ne transporte ni arnica ni liniment dans mon sac à main, je ne me fais pas arracher mes lunettes, ni confisquer mon livre. Je ne me lève pas encore engourdie de sommeil pour préparer un biberon de chocolat chaud, je ne débute pas la journée aux aurores, je ne me lève pas alors que j’ai encore envie de mon lit. Je ne me fais pas escalader, serrer, écraser, je ne sers pas de parcours de mobilité, mes vêtements de son pas tiraillés.

Et quand il rentre, je recommence tout cela. Le contraignant, le pesant, le lourd. Mais aussi le chouette, le sympa, le marrant, le plaisant. Parce que dans tout ce que je ne fais pas, rapidement, il y a ce qui me manque.

Allez, il rentre dans quelques heures. En attendant, je vais voir ce que je vais faire de ce temps pendant lequel je ne fais pas.

10 réflexions sur “Ce que je ne fais pas

  1. Je t’encourage à lire la femme brouillon de Amandine Dhée. Vite lu et puissant sur ce monde de la maternité avec un petit bout. Citation  » Le meilleur moyen d’éradiquer la mère parfaire c’est de glandouiller »

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  2. Mais enfin quelqu’un d’autre qui connaît La Linea!!! Je ne suis qu’enthousiasme :))))
    Et si tu savais à quel point ça fait écho, moi qui n’ai pas la possibilité de faire toutes ces listes…..
    Des bisous!

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