Mentir

Vendredi, il me semble, je suis tombée sur cet article de Rue 89 « Nous avons eu tort de vous faire croire que la maternité est un lieu de délice« . Il fait écho à celui-ci, de Béatrice Kammerer alias Mme Déjantée, Nous sommes des menteuses de mères en filles, que j’avais lu il y a un bon moment déjà et que je relisais ce soir avec un écho encore plus fort.

Je partage ces liens ici parce que je trouve essentielle cette parole qui se libère depuis un certain temps et qui se permet de dire certaines réalités. J’essaie de me pencher sur ma propre histoire. Je crois que j’étais relativement lucide, par rapport à d’autres, avant même de décider de devenir mère. Je me rappelle, notamment, de conversations avec Celuiquej’aime pendant ma grossesse qui me faisait doucement sourire. Il ne se rend vraiment pas compte, je pensais. Bien que davantage avertie, moi non plus.

Je mesure chaque jour combien j’ai de la chance d’être entourée comme je le suis pas des mères mais aussi quelques pères qui osent dire les choses telles qu’iels les vivent. Combien j’ai de la chance d’avoir grandi en tant que personne parmi ces parents qui offraient un tableau vrai. Car il m’a fallu grandir, alors même que j’étais adulte, pour pouvoir devenir mère.

Mon histoire avec la maternité passe davantage par ma sœur que par ma mère. Je l’évoquais hier avec mon frère, devenir parents semble avoir été quelque chose de terriblement naturel pour nos parents, comme si nos arrivées étaient inscrites dans l’ordre des choses et n’avaient pas représenté une forme de bouleversement. Pour autant, je n’ai pas le sentiment d’avoir été éduquée dans l’idée que c’était facile. Ma sœur y est pour beaucoup. Famille recomposée et hasards des chemins de vie, ma sœur est devenu mère alors que j’avais 6 ans puis à nouveau alors que j’en avais 8, puis 15, puis 19. Et sans que je sois capable d’expliquer précisément les mécanisme qui ont abouti à cela, pour moi, l’image de la mère, pendant des années, c’était elle.

Ma sœur, c’était la mère que je ne voulais pas avoir et que je ne voulais surtout pas devenir. C’était la mère qui me faisait peur. C’est celle qui m’a appris très tôt qu’on pouvait aimer ses gosses de toutes ses forces mais que ça ne suffisait pas. Je crois que j’avais l’impression que ma sœur aimait plus ses enfants que ce que ma mère ne nous aimait. Je sais maintenant (et depuis longtemps) que ce n’est pas une question de quantité mais de manière de l’exprimer. Elle le manifestait beaucoup. Et pour autant, même du haut de mes pas tant d’années, je me rendais compte qu’elle était à côté de la plaque sur de nombreux plans. Il n’y a pas de meilleure école qu’avoir grandi sur les plate-bandes de cette sœur déjà mère pour se rendre compte que ce n’est pas facile d’être parents.

Quand j’ai appris que ma nièce, celle qui est née alors que je n’avais que 6 ans, était enceinte dans des conditions assez proches de celles de la première grossesse de ma soeur, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. C’était mon échec, je n’avais pas pu empêcher l’histoire de se répéter. Quelques jours après la naissance de ma petite nièce, j’étais dans ma voiture et m’est venu la libération suivante : la maternité n’appartenait plus à ma sœur. Un an et demi plus tard, Peanuts naissait, achevant de tortiller curieusement notre arbre généalogique.

Cela faisait quelques années que mes amies devenaient mères et partageaient. Leurs grossesses, leurs débuts de parents, leurs hésitations, leurs bonheurs, leurs craintes, leurs moments quels qu’ils soient. Qu’elles me laissaient entendre, participer, à ces conseils qu’on se donne, ces rappels qu’on se fait, que d’autres réserves aux « initiées ». J’ai grandi en tant que personne auprès de ces femmes qui osaient me dire aussi à moi que non, ce n’était pas toujours facile.

Je suis devenue mère en ayant été autorisée, par mon histoire, à ne pas vivre uniquement des bons moments, à trouver cela dur, à avoir des besoins pour moi, à ne pas évaluer mon taux d’épanouissement au nombre de sourire de mon fils par 24 heures. Je suis devenue mère en ayant déjà relégué ces mères-instagram dans la même sphère que les mannequins filiformes de papier glacé, les acteurs hollywoodiens et les vrais bons plans à l’ouverture des Soldes.

Malgré cela, il m’arrive encore à ne pas laisser glisser sur moi les remarques, les sous-entendus, les attentes. Ce sont celles de mes collègues de boulot, ceux de la voisine de palier, celles de l’inconnu dans une allée de super-marché. Ce sont les paroles de Gens, plus ou moins connus, ce qu’on fréquente sans les avoir choisis, il arrive même qu’on les apprécie. C’est cette pression sociétale, qui vient aussi bien du téléfilm de l’après-midi sur M6 que de ce type croisé dans une file d’attente et qui n’a pas d’enfants, de la personne qui te délivre tes résultats de prises de sang au labo que de cette collègue de boulot jeune mariée. Ce mensonge commun à l’ensemble de la société qui dit qu’être mère, c’est merveilleux, point.

Alors qu’il y a du merveilleux. Il y a de l’extraordinaire, de l’attendrissant, de l’exaltant, de l’épatant, de l’inouï, du beau, du fabuleux. Il y a de l’étourdissant, de l’éblouissant, de l’épanouissant, du joyeux, du captivant, de l’ensorcelant. Il y a aussi de l’épuisant, du contrariant, du décourageant, du démotivant, du douloureux . Il y a de l’amertume, de la souffrance, du trop, du qu’est-ce que je fais là. Les trop-pleins se font dans tous les sens, à chacune de les encaisser.

Je mesure ma chance. Il ne m’a jamais été difficile d’aimer Peanuts, j’assume dans leurs grandes majorités les choix que je fais et que nous faisons dans notre parentalité, j’arrive à surmonter mes et nos erreurs, je suis plus qu’épaulée par le père de mon enfant (bien que le paragraphe de Mme Déjantée sur le travail invisible du parent-par-défaut me colle les larmes aux yeux), aidée par ses grands-parents. A la naissance de Peanuts, Minka m’avait proposé de me qualifiée de « natural mother » et oui, il y a toujours eu quelque chose d’assez naturelle dans ma façon d’être avec Peanuts. Oui, il y a des moments où il m’est vraiment facile d’être sa mère et oui, je mesure ma chance. Je sais aussi qu’il n’a que deux ans, que je n’écrirais peut-être plus les choses ainsi dans quelques années.

Ma chance c’est aussi d’avoir su depuis le début que la mère parfaite est une connasse et qu’elle n’existe pas. C’est d’avoir décidé de devenir mère en sachant que je ferais toujours de mon mieux aux côtés d’un homme qui ferait toujours du sien et en pariant sur le fait que ça suffirait. C’est de réussir à puiser en cela une force qui permet de résister la plupart du temps à la pression sociétale, de ne pas admettre l’image qu’elle me renvoie de moi-même parfois.

Je trouve essentiel non pas de noircir le tableau pour chercher à faire contre-poids mais de raconter, de partager, d’échanger les vérités. Pour celles qui sont déjà mères mais ne savent pas qu’elles ont le droit de ne pas vivre leur maternité comme un paradis terrestre. Pour ceux qui sont pères et entendent que ce n’est pas épanouissant pour eux parce qu’ils sont des hommes. Pour chaque parent qui à ses moments de souffrance, chaque futur parent, en particulier s’ils regardent les téléfilms de M6 l’après-midi. Il y a du merveilleux, oui. Laissons tout le reste devenir public aussi.

16-12-25-43

4 réflexions sur “Mentir

  1. On pourrait créer un nouveau paradigme, sans qualifier la maternité/parentalité en général de « merveilleuse » ou « épuisante », parce qu’elle est les deux, en proportions variables selon les personnes et les histoires.
    On pourrait dire, par exemple, que c’est intense. Et là, je crois qu’il n’y aura pas grand-monde pour s’y opposer.
    (J’y pense aussi après avoir lu le billet de Rixa Freeze traduit sur le blog de Marie-Hélène Lahaye, qui fait un parallèle entre un accouchement et un marathon. http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/2017/01/27/la-parturiente-et-la-marathonienne/ Je trouve ça assez juste pour l’accouchement et aussi pour la suite.)

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    • Je suis bien d’accord que la terminologie est essentielle. « Intense », en effet, personne ne pourra le nier je pense ! Après, je pense qu’au delà des mots utilisés, il y a toute une conception à faire évoluer.
      Merci pour l’article, il est très bien mené !

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