Elleux

On ne sait pas toujours comment on s’est construit. Je ne me rappelle pas à quel moment il m’est apparu évident que sur une couverture de livre, Sylvie et John étaient des prénoms et Baussier et Steinbeck, des noms de famille. A quel moment répondre à un exercice, le considéré comme fait, sans avoir compris la consigne, en n’ayant rempli qu’une partie des cases, m’est relevé de l’absurde. A quel moment j’ai compris qu’en ne répondant à rien dans l’exercice 3 noté sur 5 points je ne pouvais pas espérer obtenir plus de la moyenne à ma note sur 10. A quel moment la consigne anonyme affichée aux yeux de tous s’est adressée à moi de la même manière qu’aux autres. J’étais moins dégourdie que mon souvenir veut me le faire croire, j’en suis certaine. Mais ces écueils auxquels se heurtent mes élèves me déroutent.

A quel moment ai-je été capable de remarquer qu’entre le modèle

« NOM DE FAMILLE, Prénom. Titre.

Exemple : PRATCHETT, Terry. Le peuple du tapis. »

et

Nom de famille : Davidson

Prénom : Marie-Thérèse

Titre : Caïn le premier meurtre

écrit sur ma copie, il y a trop de différence pour qu’on considère que j’ai pleinement respecté la consigne ? A quel moment j’ai arrêté de m’exclamer « Ah bon ? Il y avait deux points pour citer ses sources ? » alors qu’on avait lu le barème en classe et qu’il m’avait été distribué ? A quel moment j’ai su qu’il fallait tourner la page quand j’arrivais en bas, changer de ligne pour celle du dessous quand il n’y avait plus de place au bout ? A quel moment j’ai su que rendre une copie propre excluait d’arracher une page d’un cahier, d’écrire au crayon, de raturer un mot sur trois lors d’un travail à faire à la maison ? A quel moment j’ai compris que quand j’utilisais un mot à la place d’un autre, le problème était mon expression et pas l’incompréhension de mon interlocuteur ?

Et surtout, comment j’ai appris ça ? Qui m’a dit « si tu dis « scanner » au lieu « d’imprimer », c’est normal qu’il faille du temps à la dame pour comprendre » ? M’a-t-on dit « Quand la prof dit « c’est complet » ça signifie qu’il n’y a pas non plus de place pour toi et tes potes » ? M’a-t-on appris des listes de prénoms, « Marie, Philippe, Anne, Patrick » ? Combien de fois me suis-je trompée avant de comprendre, de retenir, de me corriger de moi-même ?

Je me heurte à ces manques dans ce que savent mes élèves sans réussir à les anticiper, sans savoir toujours comment y remédier. J’écris les noms de famille en majuscule, ils ne se trompent plus en faisant leurs cotes dans mes exercices, mais alors, quand la prof de français leur demande d’emprunter un livre de Jean-Claude Mourlevat, ils se retrouvent le bec dans l’eau parce qu’il n’y a rien entre Guy Jimenes et Annie Jay sur l’étagère…

Je suis désappointée par ces élèves, ces collégiens, qui ne savent pas qu’on donne l’année pour une date de naissance, qui ne connaissent pas toujours leurs propres dates d’anniversaires, qui se contentent de balancer un « ça marche paaaaaas » devant l’écran d’identification en échec de l’ordinateur alors qu’ils ont tapé uniquement leurs initiales là où on demande prénom.nom, qui m’écrivent comme cote « R » tout court dans l’exercice où je demande la cote d’un roman de Daniel PENNAC alors que dans l’exercice suivant, là, deux lignes en dessous, sur la même page, je leur demande si la cote R SAN appartient à un roman de George SAND ou un roman de Sandy KILO, donc qu’ils ont un pu**** de modèle bo**** Oui parce qu’il y a les moments où je suis moins désappointée qu’énervée. Énervée pour eux plutôt qu’après eux.

Evidemment ce ne sont pas tous les élèves. Il y a aussi celleux qui me disent « Mais Madame, je comprends pas. C’est trop facile, vous donnez presque la réponse dans l’exercice suivant ». Qui remarquent « Madame, ce que vous avez dis là, c’est une des réponses au devoir maison qu’on doit faire pour la prochaine fois mais dont on a lu l’énoncé il y a 15 minutes ». Qui relèvent les exemples farfelus, les réponses fantaisistes dans les QCM, les références à Harry Potter ou Star Wars. Et puis tous ceux qui se baladent entre deux, qui bloquent pour savoir si Nathan c’est l’éditeur ou la collection, si c’est bien la recherche n°2 qu’il faut faire en DM n°3, et si on écrit RSF ou juste SF pour la cote d’un roman de science-fiction même si c’est écrit « Roman de science-fiction : SF » dans le tableau sous leur nez.

Mais je fais quoi pour les autres ? Parce que, savez-vous, celleux qui pigent du 1er coup que Comment (bien) rater ses vacances d’Anne Percin se range après La fée carabine et avant L’Effroyable Jardin, ils n’ont pas vraiment besoin de moi. Celleux que je connecte à E-sidoc [le portail documentaire qui contient le catalogue informatique du CDI] et qui trouvent seuls comment savoir combien de livre de Tolkien on a au CDI, que c’est 4 mais que Bilbo a été emrpunté donc 3 en rayon, celleux qui me sortent en deux ou trois DM une recherche impeccable, avec les sources citées et leurs nom, prénom, classe dans la marge, celleux qui comprennent quels livres on range dans la classe des 300 en Dewey, ils n’ont pas vraiment besoin de moi.

Celleux-là, c’est la goulée d’air pour moi, le plancher sur lequel s’appuie le cours, un levier pour le faire avancer parce qu’iels aident les autres à comprendre, sans s’en rendre toujours compte.

Je simplifie, trie ce qui est essentiel, ce que je veux que toustes sans exception iels aient retenu, compris, enregistré. C’est frustrant, 18 heures pour qu’ils sachent, finalement, qu’un copier/coller n’est pas devoir fait, qu’il faut citer ses sources, que ce n’est pas forcément vrai bien qu' »ils l’ont dit sur Internet »…

Le pire, c’est sans doute de savoir qu’en septembre prochain, ils sauront tous vous dire qu’en janvier, j’ai appelé M du prénom de C et qu’en novembre, j’avais dit « lblblpaptatatap, pardon, je m’embrouille, je reprends ».

Mais il y a une chose qui compense tout cela. C’est qu’en une année scolaire, je sais que je les aurais accompagné-e-s et aidé-e-s à grandir, au moins un petit peu. Et c’est déjà pas mal.

Puis pour les noms de famille, les consignes, les barèmes, je vais continuer de bosser, de tester, de repenser, de modifier. Je vais bien les trouver, les solutions.

pix : tobiasbrockow via pixabay

8 réflexions sur “Elleux

  1. Je n’ai pas à préparer les exercices, mais j’ai des ados qui débarquent à la bibliothèque avec les demandes de lecture des profs de français. Ceux qui connaissent l’auteur, le titre et l’éditeur et vont chercher seuls dans les rayons quand je donne la cote. Et de l’autre côté, ceux qui ne se souviennent plus du titre ni de l’auteur. Qui n’ont aucune idée que c’est un éditeur et ne comprennent pas qu’il peut y avoir plusieurs éditions d’un livre. Qui n’ont qu’un vague souvenir de la couverture. Qui croient que « lecture cursive », c’est le titre du livre. Alors je cherche, j’essaye de deviner, je fais des recherches images sur google (« est-ce qu’il ressemble à un de ceux là? »), j’enquête. Et j’aime bien quand je trouve, c’est un petit défi qui m’amuse, mais en même temps, je trouve ça assez inquiétant ce décalage et ce manque de compréhension de ce que raconte leur prof. Et je me demande ce que ça va donner à la lecture du livre…
    Fille d’Album

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    • Je comprends l’amusement, je connais ça ^^ Mais oui, en tant qu’enseignant, c’est inquiétant. C’est la première année où j’ai tant d’élèves qui bloquent sur différencier le prénom et le nom. J’ai beau leur dire que sur la couverture et la page de titre, le prénom est toujours devant, j’en ai plein qui n’y arrivent pas, y compris avec des prénoms très courant. Qu’ils aient du mal avec Rudyard Kipling ou Herman Melville, je le conçois mais avec des prénoms comme Anne, Sylvie, Patrick, John, Philippe, Marie-Thérèse, je ne m’y attendais pas. Ce n’est pas leur génération, certes, mais tout de même.

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  2. J’ai un peu beaucoup envie de pleurer quand je lis ça….Parce que de mon côté, j’ai en vrai live à la maison une presque 13 ans qui commence à peine à connaître son adresse personnelle, qu’on a dû forcer à apprendre le numéro de portable de son père par coeur (« mais à quoi ça seeeeeeeeeeeeeert, j’ai mon téléphone il est enregistré » et l’envie de lui dire: « je me réjouis du jour où ton portable tombera en rade de batterie et que tu seras bloquée et que tu devras nous prévenir sans savoir comment faire » sans le penser mais en le pensant)….J’ai une presque 13 ans qui ne comprend pas du tout à quoi servent toutes ces petites choses du quotidien qu’il faut comprendre pour pouvoir les apprendre, parce que ça fait juste partie de la culture et ensuite de la débrouillardise…
    Et je m’en veux de penser que c’est catastrophique et que « de notre temps bordel on cherchait dans une encyclopédie et un dictionnaire dès qu’on savait lire et pas sur internet », et que « de notre temps on savait se débrouiller à la biblio avec nos cartes en carton pour trouver notre bouquin »….Je me trouve vieille, débile, pas constructive, mais je crois que c’est surtout une réaction d’impuissance face à une génération qui n’a plus du tout les mêmes impératifs et les mêmes nécessités que nous, et à quel moment doit-on s’accrocher à l’importance de savoir écrire son nom et son prénom dans le bon ordre, et connaître son adresse, et à quel moment considère-t-on que ne savoir aucun numéro de téléphone par coeur devient normal? (je sais encore par coeur celui de mon amie d’enfance…..)
    Je ne sais pas. Je m’en veux de le penser, mais je ne peux pas m’en empêcher…..
    (et je ne cesse de me répéter, à chaque fois que je te lis, combien j’aimerais que ma pas tout à fait 13 ans t’ait comme prof doc…)

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  3. Et bien tu illustres pleinement mes réflexions : je me demande comment ça se passe chez ces élèves. Je suis certaine qu’il y a autant de situations que d’élèves, mais justement, il n’y a pas que des parents (ou autres personnes ayant en charge l’éducation de l’élève) qui s’en fichent et/ou ne savent pas. Vous, par exemple, et même la mère de Miss L. Je sais que le monde dans lequel on a grandit est différent du leur. Et non, ce n’est pas utile de se rappeler encore le numéro de téléphone de sa grand-mère désormais non attribué. Il y a des importances qu’ils apprendront une fois adulte parce que quand tu as mis ton prénom à la place de ton nom et inversement dans un formulaire de CAF, d’impôt ou je ne sais quoi de ce genre, tu en subis des conséquences ennuyantes. Mais je reste franchement perplexe sur la manière dont ils fonctionnent.
    Je suis certaine que ta pas tout à fait 13 ans rencontre aussi de bons profs sur son parcours. J’aurais bien aimé être sa profdoc : ça voudrait dire qu’on n’habite pas aussi loin l’une de l’autre !

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    • C’est le moment de l’anecdote qui ne sert à rien !
      Je me souviens encore du numéro de téléphone de l’amie de famille que je devais contacter, gamine, si pour une raison ou une autre ça ne répondait pas à la maison.
      ET ça m’est toujours utile, parce que l’amie en question a toujours le même numéro. :-)

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