La fille de ma mère

Dans mon souvenir, être la fille de ma mère était moins marrant qu’être celle de mon père. Pas qu’on se bidonnait forcément avec mon paternel mais lui, c’était les petits déjeuners avec tartines rigolotes bigoûts, la grosse voix qui va nous attraper, l’histoire du soir jusqu’à notre adolescence, les excursions en bagnole, et faire padim-padom en marchant sur ses pieds.

Il y a peu, je me disais que j’étais plus un parent à la manière de mon père. Parce que Peanuts commence à jouer à padim-padom, parce que je dessine avec lui et parce que c’est moi qui raconte le plus souvent l’histoire du soir. Parce que, aussi, on sort tous les deux, on s’arrête pour observer, et on se retrouve tous les deux accroupis dans la rue pour regarder ce qu’il y a derrière les petits trous en bas du mur de la pharmacie. Ça ressemble plus au souvenirs que j’ai d’être la fille de mon père.

Mais à la réflexion, quand je presse parce qu’il faut rentrer préparer le repas, quand je ne peux pas lire un livre là maintenant parce qu’il y a le lave-vaisselle à vider, quand on sort en famille et que c’est sur moi que repose d’avoir ce qu’il faut de couche, change, goûter, tétine, kleenex, trousse de secours. Là, je suis plus parent à la manière de ma mère.

Et vous savez quoi ? La mémoire des enfants est injuste. Les enfants, eux-mêmes, sont injustes. Parce qu’il était facile à mon père d’être ce parent-là, celui dont c’est plus marrant d’être l’enfant. Parce que quand mon père lisait l’histoire du soir, ma mère faisait la vaisselle et rangeait la cuisine. Là où il préparait nos tartines rigolotes, elle s’occupait de tous les autres repas (et on n’a été demi pensionnaire qu’à partir du collège mon frère et moi), quand il sortait avec nous et qu’on trainait un peu, il savait que quelqu’un prendrait le relais pour les bains, que les plats mijotaient. Et pour les déplacements en voiture, facile, ma mère n’avait pas le permis et quand tu habites trou-perdu-les-hauts, ça joue beaucoup.

Ma mère travaillait à la maison. Ce n’est pas une façon de dire « mère au foyer », non, elle avait son bureau et travaillait ses dossiers à la maison. Et à la réflexion, on ne la voyait que rarement faire le ménage, quand on rentrait de l’école un peu avant midi, le repas était prêt, les lessives étendues après les cours. On ne l’interrompait pas pendant qu’elle appelait le médecin, le trésor public, qu’elle rédigeait le courrier au service vaccination de la mairie le né dans nos carnets de santé.

Alors oui, avec mon regard d’adulte, quand ma mère faisait quelque chose avec nous, elle était souvent en train de faire autre chose en même temps. Dans ses gestes, dans sa tête. Et finalement, souvent, quand elle faisait autre chose, elle était bien souvent un peu avec nous, même quand c’était du boulot.

Elle ne comprend pas, ma mère, ce que c’est que devoir être à son poste à 7h50 chaque matin de la semaine et de se jeter dans sa voiture la première journée finie pour se coltiner les bouchons le nez sur l’horloge, arriver en courant à la crèche et devoir enchainer sans transition sur sa deuxième puis troisième journée. Je pense que je ne comprends pas ce que c’est que géré boulot, intendance et parentalité quand tout se fait au même endroit et souvent en même temps.

C’était moins fun d’être la fille de ma mère et j’en retiens d’essayer de ne pas être seulement là à demi ou au tiers avec Peanuts, en tout cas, le moins possible. Mais j’en retiens aussi que si c’est toujours elle que j’appelle quand je suis malade ou que j’ai besoin de me sentir rassurer, ce n’est pas non plus pour rien.

2 réflexions sur “La fille de ma mère

  1. Ton billet m’a sacrément fait cogiter (et le résultat de ces cogitations serait forcément nébuleux pour qui ne connaît pas ma famille, mais en tout cas merci, ça fait du bien de poser un autre regard sur sa manière de parenter).

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    • Je suis touchée que mes réflexions aient trouvé un écho chez toi. Je continue mon chemin là dessus, peut-être que je serai ramené à écrire de nouveau. Je te souhaite bonne route sur ton chemin de parent.

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