Le fond de ma poche

inséarables

pix : Denis-Carl Robidoux via Flickr

L’autre jour, sur le chemin de retour de la crèche, je discutais avec Peanuts, aux bras – ce qui signifie que je parle et que lui remplit les temps de réponses par des onomatopées, des gestes et souvent, une inattention soutenue car il y a bien trop de choses passionnantes à observer, essayer d’attraper voire à commenter dans la rue – jusqu’à ce que vienne un « Je peux te faire un bisou ? », question devenue courante mais à laquelle j’obtiens rarement de réponses claires. Et voilà que cette fois, il me tend sa tête en souriant, et ponctue mon bisou d’un « mmmmh » sonore. Puisque ça l’amusait et que je ne me lasse jamais de l’embrasser, nous avons continué ainsi notre chemin, bisoutant une joue, un front, un dessus de crâne, une main, tous les deux à trois mètres.

Le soir, je raconte cela à Celuiquim’accompagne. Peanuts s’empresse d’illustrer mon propos en accourant vers moi à un « je peux te faire un bisou ? » lancé à travers la pièce. On en s’en amuse (parce que le voir débarquer bouille en avant pour accompagner chaque bisou d’un mmmmmmh c’est carrément trop mignon et aussi assez drôle) et dans l’échange qui suit, Celuiquim’accompagne demande à Peanuts si ce ne serait pas A (une des petites de la crèche qui l’accueille presque chaque matin en le prenant dans ses bras) qui lui aurait appris ça. Suite à quoi il sort une blague se voulant sincèrement humoristique dans laquelle j’entends A « qui se comporte comme une trainée, toujours les jambes écartées ».

Ouais.

Bon, moi, j’ai bondi de 20 mètres et suis redevenue sérieuse tout de suite, j’ai bien dit à mes deux gars présents, même si l’un ne pige pas encore tout ce qu’on raconte, que non, on ne parle pas comme ça d’une fille, même si c’est pour plaisanter. Parce que oui, difficile de retranscrire le contexte, on a dit tous les deux plusieurs bêtises, Celuiquej’aime a dérapé, et a convenu immédiatement que ce n’était pas drôle, c’était pourtant dit pour plaisanter. Une fois Peanuts couché, on en a rediscuté, sur la base de « cet enfant va construire son image de la femme à travers notre éducation mais aussi toutes les influences extérieures, il aura déjà suffisamment d’incitation à penser que les femmes sont des trainées, à nous de lui apprendre que ce n’est pas le cas ». Celuiquej’aime été pleinement d’accord, a battu sa coulpe, et s’est engagé à être attentif à cela à l’avenir, y compris quand on est dans la plaisanterie.

Si je raconte cet épisode, ce n’est surement pas pour que vous vous permettiez de juger Celuiquej’aime (même si je sais qu’il y en aura pour le faire, grand bien vous fasse, vous ne le connaissez pas) mais parce que j’ai été assez marquée par le cheminement de ma pensée sur l’instant. Sa phrase a été prononcée et c’est toute ma TL qui a bondi avec moi. Ce sont les articles de Mme Déjantée, les retweets de Neea, les échanges avec Ezrine, Fille d’album ou Sapercé, ce sont les discussions quotidiennes avec Flo, Minka, Shaya, avec Lunereveuse, Georgia, Eleusie les principes d’éducation de La Farfa, de Kyrieleve, de Snana, d’Anne-Cé, de Dame Ambre, d’Absinthe ce sont les débats des Vendredis Intellos, les interventions de Skro, de Mauvais Père, les coups de gueule d’Hécatimini, les interventions de Sushiesan, de Charlotte, de Samantdi, ce sont leurs grrrr, leurs évidences, leurs formulations, ce sont leurs colères, leurs précisions, leurs sachiez-tu, ce sont leurs partages, leurs principes, leurs questionnements.

Je ne sais pas en quelle année j’ai commencé à tweeter. Je peux dire que depuis, le profil de ma TL a énormément évolué. Je n’y compte qu’une petite centaine d’abonnements, dont plusieurs sont très peu bavards. J’échange régulièrement avec au moins la moitié d’entre eux. Plusieurs de ces personnes sont mes ami-e-s, la plupart me connaissent mieux que mes propres collègues qui me fréquentent pourtant quotidiennement en personne. Tous ces gens sont présents chaque jour dans ma vie, sur mes écrans et dans ma poche.

Et les fréquenter m’éduque.

Je n’ai pas changé mes principes fondamentaux, ceux qui font que je suis moi. Je suis toujours une emmerdeuse, une râleuse, j’ai toujours tendance à ne pas assez approfondir, je suis une qui s’enflamme, je hais avec mes tripes et aime tout aussi bien, je reste rancunière et je suis une grande fidèle. Je n’ai pas la finesse d’argumenter en ping-pong, je m’y prends mal et j’ai même vexé certaines personnes en ligne à cause de cela. Je suis féministe, je suis de gauche, la vraie, pas celle de la rose, je crois en l’humain, qu’on doit pouvoir aimer qui on veut, faire du sexe avec n’importe qui de d’accord pour, que la couleur de la peau, les origines, les préférences, l’âge, l’apparence, le corps, ne disent rien de la valeur d’une personne, qu’il est essentiel pour chacun de faire ses choix, qu’on peut en discuter, qu’on n’a pas à imposer. J’en ai, des convictions, je ne peux tout lister ici, et j’en avais avant Twitter.

Mais ma TL, les gens qui la composent, a ce regard critique en permanence, ils ont le don de sortir des liens vers des articles que je n’aurais pas lu, de partager des tweet-stories, des posts, des commentaires, ma TL elle réagit, elle fourmille. Auprès d’eux, j’acquière des réflexes, des réactions.

Je pense que mes fréquentations Twitter m’ont appris combien l’humour pouvait masquée la violence. Parce que c’est dit pour rire mais c’est dit tout de même. Je le savais. Pas autant. Elles m’ont appris les petites discriminations, le vocabulaire pour les qualifier, notamment ce qui concerne la grossophobie à laquelle je suis bien plus sensible maintenant. Elles m’ont appris à  pointer, attirer mon attention, sur ce qui peut passer pour un détail. Elles m’ont appris que ce que je remarque est important, même si sur le moment je suis la seule à le penser, ou si au moins j’ai cette impression.

Elles m’ont aussi appris combien la manière de qualifier les choses à de l’importance, y compris quand on parle de soi, et c’est à leur côté que j’ai appris à ne plus m’insulter – rooh, mais quel boulet ! J’arrive à rien, je suis nulle, qu’est-ce que je suis con, non mais définitivement je n’ai pas de tête, je sais pas pourquoi j’essaie j’arrive à rien de toute façon – ou au moins de ne pas le faire comme si ça n’avait pas d’importance.

Elles m’ont apporté, m’apporte encore, beaucoup. Je n’ai pas su m’entourer, dans ma vie quotidienne, préférant fuir les relations quand je n’y trouvais pas mon compte. Je ne fréquente pas forcément les bonnes personnes quand je suis physiquement présente. Mais j’ai la chance d’avoir rencontré ces personnes en ligne, d’en rencontrer de nouvelles régulièrement.

Et je me sens très riche d’elles.

6 réflexions sur “Le fond de ma poche

  1. Et c’est un très beau billet dont tu nous gratifies <3 mais ce cheminement c'est aussi et surtout le tien, celui de s'approprier les données et les échanges pour les faire tiens (ou pas).

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  2. Je suis touchée de me lire là, j’ai tant l’impression de foirer quotidiennement valeurs/éducation/relations enfantines, que trouver mon nom là, c’est me dire qu’il y a une base au moins qui est juste. Quelque chose.
    Je n’ai pas les bons mots, sans doute. Mais je crois que ces retours extérieurs ont une grande importance lorsqu’on est en plein doute.

    Avec Twitter il y a des moments où j’ai l’impression d’apprendre quelque chose à chaque instant :)

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    • Il y a quelque chose de très particulier dans ce rapport à nos TL. On ne sait pas forcément qui répondra ou réagira à nos propos, on suit les échanges des autres, on y participe parfois.
      On prend du recul, n’est-ce pas ? Tu as toute ta place là, en tout cas. <3

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  3. Bon, ça me parle, forcément.
    Parce que si vous, vous apprenez à votre petit gars à respecter les femmes, moi j’apprends à ma petite chérie à se respecter. Je suis convaincue qu’être parent d’un garçon ou d’une fille, ce n’est pas la même chose, on ne projette pas les mêmes craintes. Ai-je peur que ma petite devienne une fille facile ? Oui. Ai-je peur qu’elle soit totalement dépendant du regard masculin ? Oui. Ai-je peur qu’elle couche à droite à gauche et fasse des trucs pas nets dans les toilettes de son école (on entend de ces trucs…) ? Oui. Evidemment tu n’auras pas ses craintes, tu auras celles que Peanuts soit celui qui arrive à négocier de voir un téton en cachette ou celui qui consomme à tout va en boîte de nuit à 20 ans (mais est-ce que ça t’inquiètera vraiment – au-delà de la question de la protection -, je veux dire est-ce que si Peanuts a 20 ans sa tape tout ce qui bouge, ça te gênera autant que moi si c’est ma petite qui fait ça ?)
    Bref, nous n’avons pas les mêmes craintes.
    Mais le pire dans tout ça, c’est que même avec la pleine conscience que tout passe par moi parce que je suis le modèle féminin et que je suis le seul parent avec qui elle grandira (lourde tâche ça aussi), eh bien je sais que je passerai des messages à la con, sans le faire exprès, parce qu’on en est imprégnés, parce que c’est inconscient, parce que si elle a de la moustache à 13 ans et veut l’épiler, comment je pourrais lui apprendre qu’elle ne doit pas dépendre du regard des autres et s’en foutre alors que moi-même je m’épile la moustache ?
    Bref, tout ça pour dire que ta réaction a été la bonne et que tu as de la chance d’avoir un mec qui a entendu, compris et promis.
    J’espère réussir à ne pas faire trop de gaffes et à mener ma petite vers un chemin tout droit et respectable, comme j’espère que vous ferez de votre petit gars un mec droit et respectable.
    (et puis on les mariera, non ?! :D )

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    • C’est très différent, oui, je pense, sur pas mal de choses d’être parent d’une fille ou d’un garçon. Mais l’enjeu féministe est important dans les deux cas. Nos craintes ne sont pas forcément les mêmes, en effet. Mère d’un garçon, je ne m’ôte pas de la tête que les violeurs ont des mères. Que les hommes qui battent leurs compagnes ont des mères. Que les machos qui restent le cul vissé au canapé pendant que madame fait toutes les tâches ménagères ont une mère. Que les frotteurs du métro, que les harceleurs, que les beaux-parleurs qui négocient une fellation avec quelqu’un qui n’a pas vraiment dit oui, ont une mère. Que les hommes qui salivent devant ces nanas stéréotypées dans les magazines, que ceux qui qualifient une tenue sexy « d’appel au viol », que les petits cons qui se moquent de la nana un peu ronde de leur classe, ont une mère. Que le dragueur lourdingue de la rue, hé Mademoiselle, franchement, vous êtes trop charmante, a une mère. Que celui ce mec dont j’étais amoureuse à la fac et qui regardait mon garde manger quand il passait me voir à la cité U et commentait « C’est bien, il n’y a rien qui fasse grossir », il a une mère.
      Tu as beaucoup de choses à apprendre à ta fille, j’en ai beaucoup à apprendre à mon fils. Les risques ne sont pas les mêmes pour les deux mais la culture du viol, les dictats physiques, le respect de soi-même, le respect mutuel, la valeur du « non », le partage des tâches, l’égalité des sexes, ça se construit des deux côtés.
      Et si je parle de mère, je n’oublie pas les pères. L’éducation se construit avec tous les parents présents. Pas uniquement, évidemment, il y a les autres membres de la famille, il y a toutes les personnes que fréquentent l’enfant, il y a les médias, les livres, les films…
      On a un sacré boulot et une responsabilité effrayante.
      Et tu as raison, il faudra qu’on les présente ^^

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