Sur un de ces fameux bancs

ambre3

Pix : Dame Ambre pour l’atelier n°3 des jeux d’écriture(s) du blog à mille mains

Le métal du banc était devenu froid au fur et à mesure que la journée se retirait. Elle le sent à peine, comme si cette froideur du corps touchait quelqu’un d’autre. Elle n’est pas concernée par la raideur qui ferme ses jambes, la torpeur qui étreint son torse, la prostration glacée qui pèse le long de ses bras. Pas plus que par le chagrin mouillé dont pleut son visage, le vacillement spasmodique de sa mâchoire. Elle n’est plus là.

Le ciel garde encore une molle clarté lambinante. Les passants se font rares. La circulation s’est temporisée.

– Tu as mal ?

Depuis combien de temps la fillette est-elle assise là ? Aucune idée.

– Dis, tu as mal ?

Elle porte un pull blanc zippé sur le devant et elle pose sa question avec tout le sérieux que peut renfermer un visage maquillé d’une paire d’ailes de papillon asymétriques.

– C’est là que tu as mal ? persiste-t-elle en appuyant un index prospecteur sur un gros grain de beauté marquant son épaule.

– Non.

– Là ?

– Non plus.

– Là alors ?

– Non.

– T’as mal où alors ?

Nul part. Partout. – J’ai pas mal. Laisse moi. Rentre chez toi, il est tard pour trainer seule dans la rue.

– Moi j’ai mal là, complète la môme en désignant une égratignure sur le dos de sa main. Mais je pleure pas. Tu as de la tristesse ?

Tellement. Chaque molécule de mon corps est triste. Si on le réduisait à feu doux, il resterait un concentrée de tristesse pure. – Je pleure pas non plus.

– Ah bon ?

– Non, ce sont mes yeux qui pleurent.

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils sont stupides.

La fillette se penche, observe ses yeux en fronçant les siens.

– Ils n’ont pas l’air stupides, analyse-t-elle. Ils ont fait quoi ?

– Ils ont vu un mec. Et ils ont appelé le creux des reins. « Eh, t’as vu ? » Alors lui, il a eu un coup de chaud. Du coup, il a sonné la bouche qui a débité des bétises. Mais les yeux, ils se sont laissés influencées par ces gourdes d’oreilles qui en entendaient d’autres, des sornettes. Et à eux quatre, ils sont allé réveiller le cœur qui avait pas demandé à ce qu’on le dérange.

– Et à la fin, le loup l’a mangé ?

– Qui donc ?

– Le serpent à sornette qui fait pleurer tes yeux stupides ?

– Non. C’est une histoire amorale. Dis, t’as pas de chez toi ?

– Pourquoi tu changes de sujet ?

– Parce que j’ai la sensation que dans quelques minutes, tu vas me parler d’un mouton et d’une rose et que je ne suis pas sûre d’être prête pour ça.

La fillette se lève. Dans la grande jardinière publique, elle coupe d’un coup d’ongle une tige parée d’une guirlande de petites fleurs.

– Tiens, la main, dit-elle la glissant entre les doigts gourds posés contre sa cuisse. C’est de ma part pour les yeux. S’il te plait, demande à la bouche de leur dire qu’ils ne sont pas si stupides et au cœur qu’il pouvait pas savoir. Que le serpent a inventé une belle histoire et que ce qui était séduisant, c’était ce refuge qu’elle offrait. Maintenant, la main, dit aux pieds qu’il est temps de rentrer, qu’il est tard pour trainer seuls dans la rue.

Un bref silence s’ensuit.

– Je me suis trompée.

– A propos de tes yeux ?

– Non, de ton visage. Tu n’es pas maquillée en papillon. Ces ailes, ce sont bien les tiennes et tu es une fée.

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