Les heures volées

Ces matins, je les paie le soir, souvent, quand quelques images animées sur un écran suffisent à me faire sombrer, la tête sur l’accoudoir, à l’heure des poules. Pourtant, ces moments comme volés, en début de journée, l’enfant rendormi le ventre plein du lait réclamé aux aurores, Celuiquej’aime tentant de maintenir la jauge du compteur d’heures de sommeil hors de la zone rouge – Moi, ma fatigue ne se soldera pas uniquement entre les draps, je ne m’articule pas de la même façon…– elles ont leur valeur.

Je n’ai jamais bien supporté le temps perdu à chercher le retour du sommeil alors même que l’autre ronflotte en boule dans sa moitié de lit. Le temps à ne pas lire, à ne pas écrire, à ne pas tweeter, réseauter, manger, regarder un programme, ranger, trier, griffonner, jouer à mastermind, feuilleter, corner les pages d’un catalogue de meubles, arroser, écouter, occuper les mains, surtout, les mains. Je ne sais pas rester inactive, le vélo dans la tête qui pédale à toute berzingue, je le canalise dans l’activité et le mouvement. Mes crises, aussi, celles qui surviennent, finalement, quand je me relâche, comme pour m’éperonner. Je le supporte encore moins maintenant que je n’ai aucune garantie que des pleurs ou des appels n’interrompront pas ce sommeil patiemment attendu et péniblement de retour quelques minutes seulement après qu’il se soit installé.

Alors je reste levée alors même que l’enfant se rendort bien volontiers, sa chiffe à tête de chien serrée contre lui, et je m’attribue ce temps là, sans savoir combien il y aura, dans l’écoulement particulier du point trop de bruit, point trop d’agitation dont on manque sans doute en journée.

Ce matin, je me hasarde même à écrire ici, voilà, exercice pour lequel la fluidité dé(s)faille(s). Je me rappelle en pleine poire combien poster sa vie tient tant de l’habitude. Elle me manque la lueur du thème à bloguer qui survient, ampoule de cartoon, à tout instant, surtout les plus impromptus, cette idée formidable qu’on avait mais qui s’est enfuit, ces bouts de textes rédigés dans la tête à mémoire défendante parce qu’on pourra les taper tout à l’heure. Maintenir un quelque chose ici, ne pas se contenter de là-bas. L’impression qu’être en train de faire ça, c’est renouer. Avec quoi, avec qui, ça m’échappe encore. Mais qu’à cela ne tienne, il ne manquerait plus que je sache pourquoi j’écris. Ou pourquoi je respire.

On ne la voit pas beaucoup, mais regardez la toile d'araignée !

                                pix Olivier Jeannin

8 réflexions sur “Les heures volées

  1. Je vole tous mes moments d’écriture, et si je n’ai pas la moindre idée du « pour qui », je sais seulement que si je ne le fais pas, je crie je déborde j’explose. Ce lien vers mon blog, je ne peux pas laisser mes enfants l’empêcher.

    Pour ton manque de sommeil Dame, je ne peux que t’envoyer de douces pensées, apaisantes et bleutées..

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    • Je ressens beaucoup moins cette sensation de « si ça ne sort pas là, par écrit, sur le blog, j’explose » que ce que j’ai pu vivre avant (un de mes blogs avaient pour sous titre « soupape de sécurité », c’était tellement ça). Mais je suis loin d’imaginer fermer mon blog.
      Pour le sommeil, j’explore des strates de fatigues et d’épuisement, pas vraiment possible de faire autrement de toutes façons…

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  2. « l’enfant rendormi le ventre plein du lait réclamé aux aurores »

    Tu sais, quand tu lis un texte, qu’une phrase t’accroche, que tu la relis, la re-relis encore, qu’elle évoque quelque chose chez toi mais que tu ne cernes pas bien quoi, que tu ne sais pas non-plus pourquoi elle t’évoque cette chose mystérieuse, alors tu la relis et tu cherches à la décortiquer, dans ses sons, dans sa syntaxe, dans son rythme, et ne trouves finalement rien qui puisse expliquer que tu aies besoin de la lire et la relire encore parce qu’elle te fait voir si facilement des images merveilleuses et te fait ressentir ce petit truc inexplicable et agréable…

    Eh bien voila, c’est l’effet que me produit cette phrase.

    « l’enfant rendormi le ventre plein du lait réclamé aux aurores ».

    Si elle était dans un livre, je cornerais la page pour le plaisir de venir la relire. Merci.

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  3. Et comme j’ai toujours une citation de Pennac pour tout : « Le temps de lire est toujours du temps volé. Tout comme le temps d’écrire, d’ailleurs, ou le temps d’aimer. »

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