Les chants des mondes

 

J’ai eu un gosse. J’ai interrompu mon abonnement au théâtre, je n’ai vu que deux films au cinéma, j’ai arrêté les cours d’occitan. Je rate environ un rendez-vous sur trois avec mon psy, je n’arrive pas à retrouver un terrain d’entente avec mon corps, j’ai au moins 5 kilos de trop, je ne fais plus de sport. Je blogue à peine, n’écris pas ou presque. Je n’allume mon ordinateur que deux fois dans la semaine au mieux. J’ai eu un gosse.

La question, ce n’est pas l’amour que je lui porte, ce n’est pas l’émerveillement, la fierté, la manière dont je fonds pour lui. Ce n’est pas ce que j’éprouve pour lui, ce Tout qui ne ressemble à rien d’autre.

C’est tout ce qu’il n’y a plus. A commencer à par le temps.

Avec Peanuts, les journées commencent à 7 heures au plus tard. 7 heures, ce sont les jours rares, les jours de repos. Souvent, c’est 6 heures. Pas toujours à cause de lui, faut dire, c’est l’heure des jours de travail aussi. Parfois, c’est 4h30, 5h. C’est assez rare, mais ça arrive. Et elles se terminent vers 22 heures, 22 heures 30. Pas ses journées à lui, il s’endort le plus souvent vers 20 heures. Mais les nôtres, rompues par la fatigue. Et depuis plusieurs moi, le plus souvent, elles ne se terminent pas vraiment parce qu’il y a les réveils nocturnes. Ceux qui amputent ses nuits de courts quarts d’heures et posent dans les nôtres ces heures blanches d’éveil.

Les journées sont plus longues et pourtant, elles ne contiennent le temps de rien pour soi. On maintient les essentiels. On mange, se lave, on va aux toilettes. Pas forcément aux moments où on voudrait, mais on y arrive. Mais beaucoup de choses sautent. Beaucoup. Et je commence à me rendre compte à quel pointla liste des essentiels n’est pas limitées aux besoins du corps.

Je suis fatiguée. Fatiguée par manque de sommeil et par manque de repos. Et c’est essentiel de savoir comment on se repose.

Moi, je me repose en m’affalant sur mon canapé, devant la télé. Je me repose en lisant. Je me repose en passant une demi-heure sous une douche très chaude, en cuisinant des recettes simples de pâtisserie que j’ai déjà faites des dizaines de fois, en créant, éventuellement en écrivant.

Mais surtout, surtout, je me repose en étant seule.

Une des formes de repos la plus importante chez moi consiste à passer plusieurs heures, consécutives, seule dans une journée. Seule à décider à quel moment je fais quoi, comment, où et dans quel ordre. A manger tout de suite parce que j’ai faim ou dans deux heures et déjeuner d’une unique boite de thon si c’est ça qui me fait envie, à enfiler des chaussures et prendre mon sac là parce que j’ai soudain eu en tête de sortir, à vider tous les placards de la cuisine si ça me chante. A ne pas attendre qui que ce soit, à ne pas discuter des choses. A faire ma vie, en somme.

Je sais qu’on a tou-te-s besoin de temps pour soi et j’ai souvent du mal à faire comprendre combien il peut me peser de ne pas avoir des occasions d’être dans la rue seulement deux minutes après avoir décidé de sortir et comme un simple « – Des pâtes et un steak, ça t’ira ? – Très bien » peut me faire sentir à l’étroit par moment. Je me rends compte que pour moi, c’est plus dur que pour la plupart des gens.

C’est un peu comme si je devais me forcer en permanence à être connectée au chant du Monde alors que ma musique intérieure ne joue pas sur la même octave. Les notes sont les mêmes mais je dois tout le temps avoir en tête de les jouer deux gammes au-dessus. Et de combler avec des doubles croches quand je vais plus vite. Parce que souvent, j’ai cette sensation d’appréhender un minuscule peu plus vite que les gens autour de moi. Tu sais, comme quand on rit au cinéma. Toute la salle rit ensemble mais il y a ceux qui rient les premiers. L’écart à l’épaisseur d’une plume mais ceux-là ont appréhendé un poil de plume avant les autres ce qui se passe, que c’est drôle et leur corps a provoqué le rire. Mes journées sont pleines de poils de plume.

Mon métier – et le fait que l’Homme n’exerce pas le même – m’apportait jusqu’ici le temps, l’espace, pour chanter dans mon octave et à mon tempo. Le mercredi puisque je ne travaille pas, chaque semaine, mais aussi une partie des vacances scolaires. Depuis la naissance de Peanuts, ce n’est plus le cas.

Et ça me pèse. Ça me pèse de plus en plus. Ça n’en finit pas de peser.

Parce que ce repos manque lourdement. Parce que c’est aussi l’espace qui provoque chez moi la création dont l’écriture, c’est celui des idées folles qui aident à respirer, c’est celui du vocabulaire des minis douceurs, celui qui me permet de donner aux autres. Cet espace, il fait parti des essentiels. Parce que je pourrais dormir des heures durant que ça ne supprimerait pas cette sensation de tête pleine de choses impossibles à trier faute de cet espace pour les laisser vagabonder, se dissoudre pour certaines, se classer d’elles-mêmes pour d’autres, rencontrer les mots qui vont leur donner le corps de l’expression.

Alors voilà. Je pose ça là, ces mots, ce besoin, parce que je me suis beaucoup plainte sur Twitter, ces derniers jours en particulier, sans pouvoir tujours expliquer en 10 caractères. Notamment parce que les vacances de ma zone sont là, qu’on avait décidé que Peanuts irait à la crèche et qu’il a attrapé la varicelle. Il n’a pas le droit de retourner à la crèche avant le lundi de la 2ème semaine de vacances au mieux, mais comme une visite médicale ce même lundi devra déterminer si oui ou non il n’est plus contagieux, il n’ira pas à la crèche ce jour-là non plus. Je renonce donc à cinq des huit journées sans lui que je devais avoir, peut-être qu’il faudra renoncer aux trois qui resteront si cette varicelle traine. Et que vu le boulot que j’ai, ces trois journées là devront y être en bonne partie consacrées.

Je pose ça là pour tenter de mettre des mots sur ce que je perds en perdant ces journées. Que ce n’est pas uniquement la perspective de quelques heures de sieste et de temps pour trier les deux milles dernières photos et élaborer la prochaine séquence pédagogique d’IRD pour mes sixièmes.

Je ne suis pas sûre d’être claire ni de réussir à faire passer la taille de « ce truc », son immensité.

Une dernière chose. Non, on ne peut pas mettre Peanuts à la crèche le mercredi. Pour plein de raisons. Non, je ne peux pas non plus le laisser chez ses grands-parents chaque mercredi. Pour plein de raisons. Et le faire un mercredi sur plusieurs ne suffirait pas. Non, prendre une soirée par semaine où je laisse Peanuts à son père pour aller faire autre chose ailleurs ne me donnerait pas ce temps, cet espace, qui me manque. Parce que c’est un temps, un espace, qui fonctionne par une sorte de liberté totale de mes mouvements et que « ne pas être à la maison » suffit déjà à limiter suffisamment cette liberté pour que ça ne fonctionne pas. Oui, la mécanique de « ce truc » est compliquée. Oui, j’ai réfléchis à la plupart des solutions et la vérité semble être qu’il n’y en a pas. Et si votre idée est de commenter en me disant qu’ « il faut » ou qu’ « il suffit de », je ne tiens pas à lire ce que vous voulez écrire. Pardon pour cette précaution…

degas

Danseuse réajustant son chausson, Edgar Degas, 1887, pastel

10 réflexions sur “Les chants des mondes

  1. J’aurais pu écrire ce texte et tous les poils de plume avec. J’en pleure souvent, de ce décalage, de ce temps que je n’ai plus, de l’écriture qui ne vient plus (mais quand donc pourrais-je aligner trois phrases sur le papier sans être interrompue ?). J’y ai ajouté l’IEF et ce fut certes un choix mais un de ceux qui s’imposent parce qu’on ne l’a pas vraiment.
    Et moi je voudrais juste écrire. Penser. En silence.

    Alors non, et j’en suis désolée parce que je voudrais presque pouvoir te dire « il faut que » – ça voudrait dire que j’ai trouvé pour moi -, non je n’ai pas de recette miracle à cet état de fait.
    Il n’y a plus de silence et j’en ai un besoin viscéral moi aussi. C’est un commentaire un peu triste qui ne voulait pas du tout l’être. Je pourrais me contenter d’un « je comprends ce que tu dis » mais il ne dirait pas la profondeur.

    Là tout de suite, je me suis isolée sous un casque avec de la musique. C’est une sorte de silence, un qui fait taire le reste de la maison. Je me raccroche parfois, à des silences qui font semblant, ça aide :)

    (Et tu peux supprimer ces mots évidemment)

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    • Il n’est pas question de supprimer tes mots <3
      Personnellement, je ne suis pas fille du silence. Je l'emplis souvent, musique, radio, même des films en fond sonore – comme j'aime écouter les films en faisant autre chose ! – je n'ai pas ce besoin de silence. Mais je te rejoins dans l'interruption, être arrêtée, même un instant, même pour de bonnes raisons… Ça me heurte tellement que je n'arrive pas à commencer certaines choses si je sais que je risque d'être interrompue.

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  2. Je vais essayer d’éviter les « il faut » et les « tu dois » parce que c’est insupportable (et je sais que je t’en ai dit des « il faut » et des « tu dois »). Depuis notre dernière conversation sur le sujet j’ai réfléchi (un peu à l’insu de mon plein gré) qu’il existait une solution et que tu allais la trouver. Sans doute une solution composite, pas faite de « mercredi à la crèche » ou de « un mercredi sur 2 ou sur 3 chez l’un des grands parents » ou de « cours de zumba tous les jeudi de 19h à 20h » mais peut-être de petits moments volés au temps justement.

    Quand je réfléchis à comment je réussis à trouver des moments seule avec moi-même, quand j’en ai besoin au point qu’en rentrant du boulot – si je n’ai pas trouvé le temps ou réussi à me reconnecter à moi-même dans ce temps de trajet boulot-maison – je me retrouve à me mordre la langue pour ne pas juste répondre « ta gueule, je t’en supplie ta gueule » à l’Autre qui me raconte sa journée, je me dis que des fois ça passe par des trucs aussi futiles que par exemple me vernir les ongles. C’est un temps à moi et rien qu’à moi mais dans lequel personne ne peut rien intercaler au motif que je ne fais rien et qui me rend physiquement indisponible à à peu près tout. C’est un infime exemple parmi des centaines, quand je fais mon bullet journal, quand je bois mon thé etc… bref je ne sais pas si ça t’aidera mais peut-être que ces moments volés seraient une respiration à défaut de mieux.

    Je t’embrasse fort et tu sais que je te comprends tellement (sans avoir un enfant en prime ^^’)

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    • Je n’ai pas eu à te secouer pour que tu commentes finalement ^^
      Je vois ce que tu veux dire. Je suppose que je vais être un peu obligée de construire ainsi avec le temps parce qu’en se projetant pas si loin, mes vacances seront aussi celles de Peanuts. Alors même si, plus grand, il pourra partir quelques jours de temps en temps, il faudra qu’on compose ensemble pour que ce soit des vacances pour nous deux.
      Je suppose aussi que ce sera un peu plus facile quand il saura attendre un peu pour que les choses se fassent (sans s’asseoir en pleurant… On sans se pendre à ma jambe/mon bras/mes vêtements en pleurant) et qu’on pourra discuter pour trouver des terrains d’entente, même si ça ne marche pas à tous les coups.

      Et <3 toi

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  3. Je ne peux pas dire que je sais ce que tu ressens parce que c’est faux. Et que je le saurais jamais parce que j’ai fait récemment un choix.
    Je ne peux, et ne veux pas de toute façon, te dire quoi ou comment parce que personne ne le peut et n’a a le faire, tu ne demandes pas la solution miracle, tu as besoin de t’epencher et tu le fais avec des mots tellement juste que meme une nullipare pourrait s’y identifier.
    Je ne peux que te dire que j’espère que tu finiras par retrouver tes gammes, et avant ses 15 ans (comme tu l’espère ^^) et en attendant je ne peux que t’envoyer des bisous et des câlins virtuels qui meme s’ils ne changent pas les choses, te feront au moins sourire le temps de lecture de ce com ;-)
    Courage ma belle !!!!

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    • Alors pour le coup, je pense que ma problématique n’est pas uniquement celle d’une mère de tout petit. Je suppose que si j’avais bossé 5 jours par semaine avec 5 semaines et demi de congés payés, comme Celuiquej’aime, elle se serait posée il y a bien longtemps, sans enfant. Donc nullipare, primipare ou multipare, homme ou femme, on peut tous s’y retrouver.
      Merci pour les câlins. Des bisous !

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  4. J’aime tes mots, ton chant du monde, tout ça me parle tellement, tu t’en doutes.
    Il n’y a pas de « il faut » ou « tu devrais ». Ce qui marche chez quelqu’un ne marchera pas chez l’autre. Les configurations varient, les envies, les besoins.
    Un enfant, c’est un bouleversement. C’est un retournement de situation. On ne s’en rend compte qu’en le vivant, on a beau s’y préparer, on se laisse toujours surprendre. A chaque nouvelle phase, chaque nouvelle période, c’est un réajustement. On doit tout réapprendre, parce que plus rien n’est figé et définitif. C’est ce qui fait sa beauté. Et sa difficulté.
    Si tu savais comme j’ai souffert de ce manque de liberté. Et comme j’en souffre encore, alors que pourtant j’ai un homme ultra présent, que je peux prendre du temps pour moi….
    Alors oui, toute la difficulté, mais peut-être aussi toute la beauté, est d’arriver à ré-inventer ta, tes solutions. Qui dureront un temps, qui conviendront, jusqu’à la prochaine phase. Plus légère ou un peu plus lourde….Lâcher prise, et je sais de quoi je parle, moi qui en suis si souvent incapable. Et puis, ce que beaucoup t’ont dit sur twitter, ça passe. Ca change…Ca paraît interminable, ça l’est à notre échelle de maman (parents) épuisée(s), parce que la fatigue exacerbe tout, tout le temps. Mais ça passe. Il change, il grandit. Tu changes, tu grandis, tu lâches prise. J’ai confiance en toi, en vous, parce que quand je lis les mots d’amour que tu lui adresses, je me dis que le plus important est là.
    Et je t’embrasse en prime, vu que ce commentaire ne sert franchement à rien ;)

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    • Ma Flo, ma fleur, il ne sert pas à rien, ton commentaire. Déjà, a minima, il dit que tu es là pour moi ce qui est beaucoup, tu sais. Puis il dit tout le reste.
      J’entends que « ça passe », je le comprends, je le sais. Il finira par dormir toute la nuit, peut-être même par se réveiller après 6h30 le matin. Il arrêtera de tousser un jour, il apprendra à dire les choses. Mais en attendant, c’est long, surtout quand on sait que les choses vont arriver sans savoir vraiment quand… Mais bon, on patiente. De toute façon, on n’a pas le choix ^^

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