Le poids d’être

Je me souviens quand j’ai commencé à dire que je me trouvais trop grosse. C’était au collège, en 4ème. Dans le fond, je ne me trouvais pas trop grosse. Je crois même que je ne savais pas, je n’arrivais pas à m’évaluer. Et puis je m’en foutais. Mais bon, c’était le truc à dire, qu’on se trouvait grosse, alors je faisais comme les autres. Parce qu’à 13 ans, c’est ce qu’on fait, faire comme les autres. En particulier quand on est mise à la marge, régulièrement insultée ou ignorée vertement, quand on s’est déjà fait jetée par celles qu’on a cru être ses amies parce qu’elles en avaient marre d’être harcelées juste parce qu’elles étaient là où toi aussi tu te trouvais. Dire que je me trouvais grosse, c’était facile. Puis ça faisait déjà deux ans que j’avais appris à taire ce que je pensais. Et dire ça, bah, ça ne prêtait pas à conséquences.

L’été entre ma 4ème et ma 3ème, mon centre équestre a déménagé. Sans prévenir. Je suis rentrée de vacances et il n’était plus là. C’était un minuscule centre équestre avec une carrière mal taillée et des poneys mal peignés qui dormaient dans des enclos bancales. C’était mon univers. Je vivais pour mes mercredi là-bas. J’y ai grandi de mes 8 à mes 14 ans et à partir de mon entrée au collège, j’y ai eu le droit de vivre, de parler, de bouger, de respirer sans être jugée en permanence. J’y avais peur, j’y pleurais, je m’y faisais mal. Je n’ai jamais été bonne cavalière, je me tenais mal en selle, j’avais peur de monter les poneys les plus grands et je ne parle même pas de m’installer sur la selle d’un cheval, je me faisais rabrouer souvent par ma monitrice, mais c’était juste et mérité, toujours. J’y riais, j’y vivais, je m’y enivrais, j’y étais dans l’instant présent aussi. Si je vous parlais de ma première véritable histoire d’amour en toute honnêteté, je vous parlerais d’un cheval…

Mais nous y voilà, l’été se termine, je reprends une année scolaire sans aucun échappatoire, je n’ai plus ma soupape de sécurité. Monter ailleurs est impossible ou suffisamment compliqué pour que les réticences se mes parents me fassent juger la chose impossible. Puis mon deuil se faisant, j’ai été un moment convaincue que je ne pouvais pas monter ailleurs, me lier à d’autres poneys, d’autres cavaliers. Ainsi, accessoirement, j’ai arrêté toute véritable activité physique en dehors des cours d’EPS… Ouais, donc toute véritable activité physique, hein, on se rappelle tous des cours d’EPS.

Je ne me rappelle pas avoir pris du poids mais les albums photos sont formels. L’été suivant, les bras qui sortent de mes débardeurs, les cuisses qui débordent de mes shorts, n’ont rien à voir avec la silhouette affichée un an plus tôt. C’était encore ma mère qui gérait les vêtements, je n’ai pas pu être interpellée par les changements de taille. On ne se pesait pour ainsi dire jamais et j’étais tellement méfiante envers notre médecin de famille que quoiqu’il ait pu dire lors de mes rares visites médicales, je l’ai probablement oublié instantanément. Et les insultes sur mon poids, bah, pourquoi les écouter plus qu’avant ? Puis s’il n’y en avait eu que sur mon poids…

Entrée en seconde, arrivée à l’internat, ça s’est tellement mal passé que je ne pouvais plus rien manger. J’avalais péniblement quelques fruits, un peu de pain je crois, sur les repas pris là-bas, mangeais un peu plus le week-end. Ça n’a duré que trois ou quatre semaines, peut-être cinq, sans doute pas plus. Je me suis acclimatée.

Dans mon internat exclusivement féminin, se trouver grosse était tellement courant qu’on en parlait comme du temps qu’il faisait. Je me rappelle, à cet âge, commencer à avoir un véritable avis sur le poids des autres. Unetelle se disait grosse mais ne l’était pas, telle autre avait en effet des cuisses très rondes qui déséquilibraient sa silhouette, celle-ci était plus grande que grosse… Mais sur moi-même, toujours pas d’avis. Je ne me voyais pas. J’ai mis des années à me voir.

Est-ce comme ça que je suis devenu boulimique ? Je ne me rappelle pas quand manger en excès a dépassé le stade de la simple gourmandise. Quand j’ai accepté l’idée que mon attitude envers la nourriture n’était pas normale, que ce que j’appelais « faim » dans ma tête était autre chose, c’était déjà bien installé. Je le situe tout de même dans cette année scolaire là. Notamment parce que c’est aussi par là que j’ai commencé à me voir dans le regard des autres.

J’ai clairement compris que j’étais grosse (oui, à 16 ans, tu fais pas dans la nuance, tu es mince ou grosse et puis c’est tout) en cours d’EPS. En gymnastique (de. la. gymnastique.) on devait faire un mouvement d’équilibre en appui sur deux camarades. Nous travaillions par groupes de 4 et la prof distribuait les indications après nous avoir bien montré comment nous y prendre. Et elle nous a dit

« Quand c’est au tour de Lizly, vous m’appelez pour que je fasse le deuxième appui ».

Ce n’étais pas méchant, ce n’était pas un jugement, c’était un fait et dans sa tête, une question de sécurité. Je n’étais pas grande, je le savais. Donc il ne pouvait y avoir qu’une raison pour laquelle elle tenait à ce que je ne m’appuie pas sur deux élèves. Il se trouve que dans notre groupe, il y avait une copine que je connaissais bien et qui dans mon nouveau regard capable de trier qui je voyais selon son poids, je la classais dans les « fortes, massives, pas vraiment grosses mais loin d’être minces » (oui, pour les autres, j’avais des nuances). Plus grande que moi, elle a tout de même eu l’autorisation de pratiquer ce mouvement en appui sur deux d’entre nous. J’étais donc trop lourde. Ce qui expliquait en bonne partie ma maladresse chronique et mon incompétence désormais légendaire en EPS, d’ailleurs.

Ce cheminement logique, il s’est fait ce jour-là. Je ne suis pas tombée des nues brutalement, non. J’ai enregistré sa phrase, les regards gênés pour moi de mes copines. Je me suis dis qu’il y avait un truc à comprendre. J’ai achevé mon raisonnement alors que nous quittions déjà les vestiaires. Puis j’ai pris cette info et je l’ai planquée va savoir où dans ma tête. Et j’ai continué de dire que je me trouvais trop grosse, comme je le faisais depuis mes 13 ans.

J’ai réellement commencé à faire le lien entre mon comportement alimentaire et mon poids à la fac. Là, j’ai commencé à me peser vraiment régulièrement, à me dégoutter de manger comme je le faisais sans réussir pour autant à arrêter de le faire. Là, d’une manière générale, j’ai commencé à essayer d’arranger ce à quoi je ressemblais, à détester cette garde-robe sur laquelle j’avais encore peu la main. On n’avait pas beaucoup d’argent et mes parents ne sont pas des gens pour qui le look est important, c’est peu de le dire. Je portais beaucoup de vêtements ayant appartenu à mon frère, des récup’ de personnes du village. Je ne réclamais pas autre chose car je ne savais pas quoi réclamer : j’ignorais de quoi avoir envie en matière de vêtements. Quand on achetait neuf, je prenais ce qui me plaisait sans être capable de savoir si ça m’allait.

C’est fou comme en l’écrivant je me rends compte qu’il me manquait la bonne copine, la grande sœur ou la super cousine qui t’ouvrent les yeux et t’aide à te relooker au moins un peu. En fait, face à tout ça, j’ai toujours été très seule.

Dans cette première année de fac, j’ai voulu plaire à un garçon. Pas à n’importe quel garçon, un en particulier. Je le connaissais du lycée. J’ai réussi à maintenir un lien avec lui. On s’entendait bien. Il n’avait pas de copine. Mais j’ai fini par comprendre que pour avoir une chance avec lui, il faudrait que je perde du poids.

Je pourrais vous dire que je n’ai pas essayé d’en perdre par fierté : qu’il m’aime pour qui je suis ou alors c’est qu’il ne vaut pas le coup. Mais j’ai essayé. Évidemment que j’ai essayé. Je n’y suis pas arrivé. Puis lui s’est trouvé une copine puis une autre. Et j’ai compris qu’il savait très bien que je me mourrais d’amour pour lui à petits feux pendant tout ce temps.

On se construit de peu de choses…

L’été de mes 20 ans, j’ai travaillé dans un centre équestre pendant deux mois. Une expérience traumatisante qui a apporté autant de mal que de bien dans ma vie, je crois. Je me suis rarement sentie aussi grosse que pendant ces deux mois. J’ai perdu deux tailles de pantalon (oui, j’avais enfin la main sur ma garde robe et les tailles de mes vêtements). Je me sentais bien. J’étais toujours boulimique. J’ai tout repris et même un bonus dans les mois qui ont suivi.

Dans l’année qui suivait, je rencontrais Celuiquej’aime. Lui, il n’a pas attendu de moi que je perde le moindre gramme. Ma boulimie ne s’est pas pour autant réglée comme par magie même si elle s’est tenu un peu plus tranquille pendant deux ans avant de prendre une ampleur jamais égalée quand j’ai été titularisée, qu’on s’est installé ensemble, que ma grand-mère est morte. J’avais commencé à en parler. A Celuiquej’aime et à mon médecin homéopathe. J’avais passé de beaux mois à perdre du poids et à ne plus jamais céder à mes pulsions. Mais quand on ne traite pas le fond…

Je ne suis jamais réellement sortie de ma boulimie. Je suis devenu épileptique et j’ai troqué ces crises-là contre celles pendant lesquelles je me jetais sur la nourriture. Je ne suis donc plus boulimique. J’ai perdu du poids, un poil trop, j’ai fait des régimes avec des courbes de poids, des comptes de calorie, des compositions de repas à la lettre. J’étais suivi par un psy, il m’a aidé à ne pas troquer un excès contre un autre. J’ai eu une période de contrôle freak vis à vis de la nourriture puis j’ai appris à accepter un poids qui ne me satisfaisait pas complétement au niveau du chiffre et de la silhouette mais que je tenais sans surveiller mon alimentation. Je mangeais comme je voulais, je restais stable, et surtout, je n’avais plus à penser à tout ça. C’était très bien.

Puis j’ai eu un bébé. Une grossesse de bisounours pendant laquelle ma relation à l’alimentation était très bonne. Je prenais peu de poids, mangeais à ma faim, comme j’en avais envie. Et on m’a diagnostiqué un diabète gestationnel pour un minuscule chiffre derrière une virgule. On m’a dit que ce que je mangeais pouvait faire du mal à mon bébé. Pas avec ces mots-là mais c’est bien ce que ça signifiait. Que la nourriture était quelque chose dont je devais me méfier. On m’a donné un régime stricte à suivre et une machine qui me sanctionnait deux heures après chaque repas où je n’avais pas millimétré l’apport en sucre en m’affichant un chiffre supérieur à la barre fixée.

J’avais pris moins de 8 kilos à la naissance de Peanuts et entre mon diagnostique tardif et son arrivée anticipée sur la date prévue, je n’ai suivi le régime que peu de temps finalement. Il est probable que je n’ai jamais réellement eu de diabète gestationnel. On ne le saura jamais. Deux semaines après la naissance de Peanuts, la balance affichait un poids légèrement inférieur à celui que je faisais en début de grossesse.

Depuis, j’ai pris un peu plus de quatre kilos. Je ne redeviens pas boulimique mais je n’ai plus réussi à retrouver ce rapport apaisé à la nourriture que j’avais avant. J’ai réappris que je pouvais me faire du mal simplement avec ce que j’avalais et mes émotions passent de nouveau par la nourriture. Je suis fatiguée, je mange. Je suis triste, je mange. Je suis découragée, je mange. J’ai eu une grosse journée, je mange. J’ai un enfant d’un an, de vrais problèmes de boulot qui ne se solutionnent pas, je perds ma vocation pro et rêve de me reconvertir (pas si sérieusement que ça, mais rêver aide), alors autant dire que je suis tout le temps fatiguée, de temps en temps triste, souvent découragée et que chaque jour est une grosse journée.

Voilà, ça, c’est mon histoire à moi avec le poids.

La prochaine fois, je vous explique pourquoi je vous ai raconté tout ça et je vous parle de mon gosse (encore).

19 réflexions sur “Le poids d’être

  1. Ton article est très touchant. Trop pour moi. Je n’ai pas les mots pour te dire ce qu’il réveille en moi.
    Je ne peux que t’envoyer des bisous chaudoudou car tout autre mot ou réponse me paraît creux et/ou superflu :-*

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    • Je pense sincèrement que je n’aurais plus jamais un rapport simple à la nourriture. Je me concentre sur l’idée que je ne dois pas transmettre ce rapport malsain à Peanuts surtout.

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      • Je l’ai en tête souvent aussi. Chaque fois que l’un deux refuse de manger, chaque fois que le repas est un conflit incompréhensible, je me dis que peut-être, j’ai merdé dans la transmission.

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        • Quand on creuse un peu, on se rend compte que presque aucun enfant n’a un rapport simple à la nourriture. La plupart trie, change de goût brutalement, saute des repas, rejette ce qu’on leur propose au moins de temps en temps. Je pense que c’est parce que les repas cristallisent plein de choses. Déjà, c’est un refus contre lequel on ne peut pas grand chose : forcer un enfant à manger est compliqué voir impossible. Ensuite, c’est un moment particulier dans le rythme de la famille et d’attention spéciale des adultes. Adultes qui ont en général fait l’effort de préparer un repas, de cuisiner au moins un peu. Finalement, la relation aux personnes présentes à table (ou absentes de table) devient aussi importante que celle à la nourriture directement je crois.
          Puis la transmission, on ne l’assure pas seuls, en tant que parents.
          Je ne sais pas ce qu’on arrivera à faire avec Peanuts mais je veille à ce qu’on dit et à mon attitude autour des repas… On tente de semer les bonnes graines pour plus tard.

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    • En l’écrivant, je me rends compte combien de l’ai « intégrée ». J’en parle très facilement maintenant et n’en ai plus honte. Sans doute parce que je comprends mieux comment elle s’est articulée, cette histoire, et combien j’en ai peu la responsabilité dans le fond.

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  2. Parmi les nanas nées dans les années 70-80, je ne sais pas combien peuvent dire qu’elles ne se sont pas trouvées grosses à l’adolescence… (Note que ça concerne peut-être encore les filles des générations suivantes, j’en sais rien, j’en connais pas, mais ce n’est pas l’impression que j’ai quand je vois les ados dans les rues, beaucoup assument très bien leurs formes, et puis elles ont des Beyonce, des Jennifer Lopez, des Kim Kardashian, alors que nous avions uniquement des Cindy Crawford et des Claudia Schiffer).
    Par contre, pas toutes (et heureusement) n’ont connu ces maladies de la nourriture que sont l

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  3. (j’en ai marre de cette touche-fantôme sur mon clavier qui envoie mes commentaires en 1 seconde !!!! Désolée)
    Donc je disais…
    Par contre, pas toutes (et heureusement) n’ont connu ces maladies de la nourriture que sont la boulimie et l’anorexie. Mon père en avait une crainte folle, dès que je prononçais le mot « régime », il me voyait déjà hospitalisée sous perfusion. J’étais juste une ado mal dans sa peau qui se trouvait grosse parce que tout le monde lui disait qu’elle l’était. En vrai, quand je vois maintenant des photos de moi à l’époque, je réalise que je ne l’étais pas DU TOUT. J’étais grande, bien plus que la moyenne, et j’avais des hanches, la belle affaire. Cela a suffi à faire de moi une « grosse », alors que j’avais juste à 14 ans un corps que d’autres ont eu un peu plus tard…
    L’effet pervers de la chose : me sentant grosse et étant repoussée à cause de cela… je mangeais !
    Bref, sans avoir connu la boulimie à proprement parler (mais des épisodes de bouffe à m’en écœurer, ça oui j’en ai eus !!), ton article me parle.
    Aujourd’hui je me suis détachée de tout ça, je me sens très bien dans mon corps, il est parfois plus tonique (quand je cours), parfois beaucoup moins, mais j’en ai rien à foutre, je considère que je suis autre chose qu’une enveloppe et ceux qui sont pas contents n’ont qu’à regarder ailleurs.

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    • Mon rapport à mon corps en est un peu là aussi. Je ne le rejette plus comme j’ai pu le faire. En ça, ma grossesse m’a beaucoup aidé. Il faut dire que j’ai beaucoup aimé mon corps de femme enceinte.
      (Pour les commentaires qui se postent tout seul, considère que c’est un progrès : ils ne disparaissent plus ! Bisous !)

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  4. Pingback: C’est bon pour le moral, c’est bon bon, c’est bon bon | Les soucis de Sushie

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