Non, rien.

C’est un peu compliqué. D’écrire. De venir raconter. De confier. Déjà parce qu’il y a ces choses que je ne veux pas écrire ici. Puis celles que je ne peux pas trop dire parce que ça ne m’appartient pas ou parce que c’est mon devoir de réserve ou parce que d’autres raisons très valables.

Puis surtout, il y a toutes ces personnes autour de moi qui ne vont pas très bien. Voire par bien. Ou même pas bien du tout. Ce sont leurs job, leurs santés, leurs familles, leurs vies amoureuses, leurs identités, ce sont des mauvaises nouvelles, des nouvelles inquiétantes et des nouvelles tragiques, ce sont des situations compliquées, par forcément passagères. Ce sont des accumulations, des trop-pleins, des nouveautés, des qui durent depuis trop longtemps.

Et ce sont beaucoup de personnes. Des personnes que j’aime et à qui je tiens, sur une échelle allant de vraiment très proches à très bon collègue de travail.

Alors c’est un peu compliqué. D’écrire. De venir raconter. Parce que je mentirais en disant que tout va bien. Parce que ce n’est pas non plus que ça va mal. Ce sont… des petites choses, des agacements, des stress habituels, ce sont des inquiétudes pas si grave, des lassitudes, des usures. C’est aussi la frustration de ne pouvoir vraiment aider toutes ces personnes. C’est aussi cette empathie et que je suis une éponge alors quand celleux que j’aime ne vont pas si bien je ne peux aller qu’au moins un peu mal. Et qu’en même temps je ne suis pas légitime à venir me plaindre.

Donc j’ouvre le navigateur, l’onglet, l’article et je regarde clignoter le curseur puis je finis par tout fermer. Et l’un dans l’autre, et bien ça ira.

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Jeudi citation

Il est important de savoir d’où on vient ; quand on ne sait pas d’où on vient, on ne pas pas où on est, et quand on ne sait pas où on est, on ne sait pas où on va. Et quand on ne sait pas où on va, c’est qu’on fait sans doute fausse route. 

Terry PRATCHETT

dans les notes de l’auteur de Je m’habillerai de nuit : un roman du disque monde, L’Atalante, 2010, traduit de l’anglais par Patrick COUTON.

Jeudi photo

Paris, 2 mai 1968, par Paille via Flickr

Jeudi citation

« Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir, c’est bon pour les robinets ».

Boris VIAN

Jeudi 100 mots de la page 100

« Le capitaine Adrien Titus s’est offert une projection privée. Il a voulu voir la fille en duffle-coat en mouvement. Il l’a vue. Celle façons de bouger… merde. Il a voulu entendre sa vois. L’accent british est bidon, pseudo-shakespearien. Ça sent sont théâtre amateur. Merde de merde de merde, elle est anglaise comme je suis malgache ! Il ne la reconnaît pourtant plus. Plus vraiment. Plus tout à fait. Moins. Un peu quand même. C’est elle ? Ce n’est pas elle ? Il fait dire qu’avec ces nattes et ce duffle-coat… Moins conforme à son look habituel, on ne peut pas imaginer. Il a… »

PENNAC, Daniel. Le Cas Malaussène. Tome 1 : Ils m’ont menti. Gallimard, NRF, 2016. p. 100 de la version numérique.

Partir, rentrer, reprendre

Elle n’est pas venue, cette crise que j’appréhendais. Elle ne s’est pas totalement faite oublier tout de même. Je l’ai sentie, sous ma peau, trois fois. Assez pour ne pas me permettre d’imaginer qu’elles puissent avoir disparu. Suffisamment peu pour que je ne m’en inquiète pas trop.

On est donc parti. Jusqu’à la dernière minute, on n’était pas sûr de pouvoir, un truc de la famille des pas-grave-mais-faut-s’en-occuper-mais-s’en-occuper-le-week-end-c’est-compliqué. Mais on est parti.

On a dormi dans des hôtels, l’Enfant Cahouette dans un lit haut qui l’a ravi, on a vu des amies chères à mon cœur puissance dix, ma vieille tante qui est si vieille qu’elle est en fait ma grand-tante, mes parents, mon oncle que j’adore, des gens qui m’ont vue grandir, on a également vu des vaches mais Peanuts est déçu car elles n’ont pas fait meuh, des poules dont on a mangé les oeufs à peine pondus à la coque et là, c’est Peanuts qui a fait mmmmh, des tracteurs, une moto, des champs jaunes et verts à perte de vue, une cathédrale, une tour, des kilomètres de routes et d’autoroute, des montagnes, de la neige attachée sur une ligne de crête comme une funambule, on a mangé dans des tas d’endroits différents, parfois comme c’était prévu, parfois comme ça ne l’était pas, on a passé du temps avec notre fils, ensemble et séparément, il a fait des trous dans le jardin, planté des choses, goûté des tripes, conduit un tracteur à l’arrêt, touché des vaches, une vrai et une en plastique, reçu des livres en cadeaux, plusieurs, lus des tas de livres dont ses cadeaux, il s’est fait porté, il a couru, pédalé, réclamé, négocié, découvert, parlé de mieux en mieux, et on a profité.

Jusqu’au bout.

Jusqu’à un arrêt impromptu, sur la route du retour, « et si on sortait là ? », dans une ville qu’on pourrait dire des nôtres, où j’ai dansé, longuement, avec l’Enfant Loup, ivre de rire, au son d’une trompette de rue, un peu jazzie, sur un des parvis les plus touristiques de France.  Encore, Maman, encore ! Jusqu’à hier, la balade en librairie.

On a cette sensation d’être partis très longtemps et très loin alors que ce n’était pas si l’un et pas tant l’autre mais tout de même. C’était le break dont on avait besoin, de ceux qui rechargent les batteries. Pourtant, on a fait plein de choses, on ne s’est pas tant posé. Peut-être est-ce là, l’équilibre dont j’ai besoin pour rester sur le fil sans me faire faucher par les crises.

Maintenant, on reprend pied en douceur. J’ai enregistré des notes, vérifié mon cahier de texte en ligne, répondu à des mails, j’ai préparé ma lettre de veille, teint les cheveux en rouge, vérifié des piles de copie, préparé une mini exposition sur Mai 68.

Demain, je suis profdoc.

Peanuts s’est essayé plusieurs fois à la photo pendant les vacances. Ici, portrait de son père faisant la vaisselle.

La trouille

Les vacances sont presque là. Demain, la fin du boulot, lundi, prendre la route.

Elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Je suis fatiguée mais incapable de décrocher, de déconnecter, partir m’y obligera.

Oui, elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Peanuts est excité, s’endort mal, tard, se réveille comme un petit zombie les matins d’école, il court après le rythme, en changer fera du bien.

C’est le bon moment, pour ces vacances.

Celuiquim’accompagne est débordé par son boulot. Tellement que ça déborde aussi à la maison, ça se déverse, ça s’installe.

Il le répète : elles arrivent au bon moment, ces vacances, elles se sont faites attendre, elles deviennent urgentes, il en a besoin.

Ça va faire du bien, ces vacances. On a fait les réservations et pris des rendez-vous, on a un programme avec des zones de floues de moins en moins floues. On va voir des gens qu’on aime, on va aller dans des endroits qu’on aime.

Oui, ça va faire du bien, ça arrive au bon moment.

Et plus ça approche, plus je stresse. J’ai la sensation d’être une bombe à retardement, la grenade tenue serrée dans la main, la bille de plomb se baladant en liberté dans un rouage qu’elle peut enrayer à tout moment. J’ai peur de faire une crise, d’en faire plusieurs, de gâcher les soirées au restaurant, les rencontres, en me mettant à trembler. J’ai peur d’effrayer mon fils, de perdre les quelques heures qu’on peut consacrer à des gens qu’on ne voit jamais.

Je suis de nouveau dans ces moments où je ne me sens pas solide. C’est un peu comme si elle était inévitable, cette crise. Comme si elles étaient inévitables, ces crises. Comme si elles allaient forcément arriver.

Et je ne sais pas quoi faire de cette peur. De cette pas-solidité. De cette grenade que j’ai la sensation d’être. Vraiment pas. Alors je couve ma trouille, m’étourdis en préparant mille et une choses… En me disant que c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Et ça me bouffe doucement.

L/V/ivre

Pendant les dernières vacances, Peanuts est parti 5 jours chez son grand-père. Je les ai passé pour l’essentiel à lire et regarder des films et des séries. J’en ai fait le plein, à en déborder, à enchaîner les épisodes, mettant en pause pour bricoler un repas vite fait et le prendre devant l’écran, à traîner mes livres à travers chaque pièce, à faire les choses d’une seule main sans vraiment regarder, à jongler entre les programmes de la journée et ceux du soir avec Celuiquim’accompagne, menant de front plusieurs histoires. Je me suis nourrie de fiction, je m’en suis repue, je m’en suis comblée, je m’en suis rassasiée.

Et ça m’a fait un bien fou.

– J’ai passé 5 jours sans Peanuts, ai-je dit à mon psy.

– Et alors ?

– J’ai à peine travaillé. J’ai vu du monde, pour une fois. Un peu. J’ai passé des heures sur Netflix. J’ai avalé les 2 saisons de Stranger Things en 72 heures. Et encore, j’ai regardé autres choses pendant ces 72 heures parce que l’Homme ne regardait pas Stranger Things. J’ai lu 4 livres aussi. J’ai fini une autre série aussi. Je me suis nourrie de fiction. Ça m’a fait un bien fou.

– Cela nourrit l’imaginaire.

– Sans doute que je suis plus faite d’imaginaire que je croyais. Ça m’avait manqué sans que je sache que c’est ce qui me manquait.

Des fois, on se parle comme ça avec mon psy.

Cette semaine j’ai commencé un livre. J’en ai lu 20 pages alors que mes yeux tentaient de se fermer malgré moi. Je l’ai posé en sachant déjà qu’il allait être important. Vingt pages volées à mon épuisement et déjà il m’habitait. Le lendemain, je sombrais dans le sommeil très tôt et sans l’ouvrir, c’était déjà frustrant d’être épuisée à ce point, ne pas y ajouter la frustration de n’arracher que quelques pages. Ne pas faire cela, non plus, à ce livre, de ne le lire qu’en pointillés, d’en perdre des paragraphes à cause du sommeil qui s’impose. Vendredi, j’ai pu commencer à m’y plonger. Et j’étais ferrée. Je suis tombée de fatigue mais le livre était installé à l’intérieur de moi. Même fermé, il était là. Même réveillée en pleine nuit par l’enfant, puis bien trop tôt le matin, même dans ce samedi à me sentir vaseuse, j’arrachais toutes les minutes possibles pour avancer ma lecture. Il fallait que je lise, que j’avance, que je sache. Et plus les pages passaient, plus j’étais triste à l’idée que j’allais terminer ce livre. J’avais besoin de l’avoir lu mais je ne voulais pas l’avoir fini.

Il n’y a guère de moment où je voudrais envoyer bouler toute ma famille et me mettre dans une bulle. Même quand je manque de sommeil – plus que d’ordinaire, que je suis aux toilettes, que j’arrache le temps d’un bain, je ne le ressens pas ainsi. Là, j’ai la sensation d’avoir passé ma matinée d’aujourd’hui à me battre, me battre contre les éléments pour pouvoir lire, pour pouvoir lire ce livre, parce que j’avais besoin de lui, parce qu’il y avait ce cri en moi que seule les dernières pages feraient taire.

Maintenant je suis un peu comme orpheline parce que je ne pourrais plus jamais lire ce livre pour la première fois.

Ça n’arrive pas souvent. Si vous ne l’avez jamais vécu, peu importe mes mots, vous ne le comprendrez pas tout à fait. Si vous savez de quoi je parle, peu importe mes mots, vous avez déjà tout compris de quoi je parlais.

S’il ne devait y avoir une seule réponse à « Pourquoi il faudrait lire ? », ce serait celle-là.

 

Cette profdoc là

Hier, ma collègue préférée et une de ses classes sont venues au CDI pour un de nos projets « lecture ». Comme les élèves nous renvoient régulièrement qu’iels n’aiment pas lire, n’y arrivent pas, s’ennuient, donc qu’iels ne lisent pas chez elleux, on s’est dit qu’on allait prendre une demi heure pour lire en classe. Chacun son livre, là où iels voulaient dans le CDI, le silence et nos mots. Plusieurs ont été très enthousiasmé·e·s par la consigne. D’autres, beaucoup moins. Plusieurs ont su tout de suite où iels voulaient s’installer. Confort des fauteuils du coin lecture pour certain·e·s, isolement au sol, dos contre un mur pour d’autres, la raideur des chaises de l’espace de travail où iels pouvaient lire cote contre cote avec les ami·e·s pour d’autres encore. Plusieurs n’ont pas bougé parce qu’ici ou ailleurs, bof.

J’ai quitté mon bureau. J’y suis bien mais ce n’était pas « le jeu ». On lisait, l’amie collègue et moi, aussi. J’ai pris un livre et un fauteuil d’où je voyais suffisamment d’élèves. Elle a choisi une chaise, d’où elle en voyait d’autres. On n’a pas eu besoin de se dire que si on restait voisines, on serait trop tentées de discuter.

J’ai été surprise. J’attendais avec plaisir cette heure de lecture. Je savais qu’iels joueraient le jeu. Je savais que L, M et C seraient assises très proches et ne décolleraient pas le nez de leurs livres. Je m’attendais à ce que D s’isole, qu’on doive séparer M et J, que D et A fassent semblant, que M fasse la mauvaise tête, que L tente de papoter avec J. Non, je n’ai pas été surprise par eux. J’ai été surprise par moi.

Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour entrer dans mon livre. Cinq vraies longues minutes pour lire deux pages, revenir en arrière, m’apercevoir que j’avais déjà confondu Mom et Mamma et pas retenu le nom du narrateur. Je percevais le foutoir de mon bureau, les piles de documents qui attendaient que je m’occupe d’eux, les dossiers pour la semaine de la presse à côté des livres que je devais saisir d’ici la fin de journée et les trois énormes piles de livres à ranger.

Je n’arrivais pas à m’arrêter de travailler, à lâcher ma todolist, j’avais besoin d’avancer.

J’ai fait un signe à A pour qu’il colle les yeux à son livre plutôt qu’à la nuque (gracieuse, je concède) de J et je me suis mis une claque mentale. Et j’ai enfin réussi à me lancer et lire vraiment.

C’était agréable. C’est déstabilisant de ne pas avoir réussi à « tomber dans mon livre » comme je le fais d’ordinaire, comme ça, parce que hop, j’ai l’occasion d’avaler quelques pages, de sentir combien je me presse moi-même. Vraiment.

 

Plus tôt dans la journée, j’ai discuté avec une autre collègue d’une contrariété qui court la salle des profs. Encore une dont je n’étais pas au courant. « Mais je pensais que tu savais, tu sais toujours tout ! » Elle était sincère. Je l’ai été aussi « De moins en moins ». Et toujours autant quand j’ai ajouté « Ça n’a pas que des avantages d’être dans les petits papiers du Chef d’établissement ». Elle l’a concédé. Et moi je suis restée bête parce que je n’avais jamais pensé ça. C’est venu en le lui disant. Mais elle l’a concédé. Sans le savoir, elle l’a confirmé. C’est donc ça, c’est donc vrai. On ne me parle plus aussi librement. On se méfie de ce que je pourrais faire remonter.

C’est injuste parce que je ne répète pas. Parce que quand je rapporte des inquiétudes, des préoccupations, quand je remonte parce que ça concerne mes missions, c’est en ayant prévenu que j’allais lui en parler, c’est sans donner de noms, jamais. Même quand il demande « Mais qui dit ça ? », je réponds « Oh vous savez, les collègues, la salle des profs » ou bien « Ne me demandez pas, vous savez bien ». C’est injuste parce qu’il n’a pas besoin de moi pour savoir qui. C’est pour ça « Vous savez bien ». Vous savez bien qui et vous savez bien que vous n’avez pas besoin de moi pour savoir qui.

C’est de bonne guerre parce qu’avec d’autres collègues, d’autres Chefs, c’est moi qui me suis méfiée.

Je ne m’en fiche pas parce que ce n’est pas juste.

Je ne vais pas en faire une montagne parce que sinon, ça voudrait dire qu’il faut que je change les choses. Et que je ne vois pas comment.

 

Plus tard dans la journée, un élève a passé l’heure assis vraiment pas loin de moi. Je lui ai demandé comment ça allait. Il m’a répondu « Bien et vous madame ? » Et il a bouquiné. Sauf que je sais qu’il ne va pas bien parce qu’il l’a confié à quelqu’un qui me l’a répété histoire que j’ai un œil sur lui, puisque c’est un de mes rats de CDI. Ça m’a étonnée parce que c’est une prof que je trouve hâtive dans ses jugements, qui catégorisent beaucoup les élèves, tirent des conclusions dont elle ne démord pas. Mais c’est à elle qu’il a choisi de parler et pas à moi. Je n’en suis pas vexée. Je suis plutôt… insatisfaite de moi, sans perdre du vue que l’essentiel c’est qu’il ait parlé à quelqu’un.

Bref, hier, j’ai appris que je ne suis pas tout à fait celle que je croyais être dans mon travail. Et je ne sais trop quoi en penser…

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Jeudi citation

« Le début de ma cinquième année de collège coïncida presque avec mes quinze ans. Et, à quinze ans, je me sentais presque un homme. La Liberté de sortir le soir jusqu’à neuf heures, de rester à la plage le temps que je voulais. Tenir fièrement une cigarette dans  mes doigts de jeune adolescent. Recevoir un nécessaire à raser pour ma première barbe, parler fort pour montrer que ma voix était grave. Fréquenter les salons de billard et jouer une partie à l’heure où je devais être en classe. Flirter négligemment avec les filles du collège de la Conception. Enfin, un monde immense qui m’ouvrait ses portes, satisfaisant non seulement la curiosité, mais mon désir de m’affirmer. »

VASCONSELOS, José Mauro de. Allons réveiller le soleil. Le livre de poche jeunesse, 2009. p. 339

Traduit du brésilien par Alice RAILLARD.

Jeudi un défi

Fin 2017, ma très chère Dame Ambre a lancé un défi lecture. Elle a listé 100 items concernant des livres, leurs auteurs, leurs histoires, leurs couvertures et donné pour objectif de lire en 2018 des livres correspondant à ces items. Chaque livre peut en remplir plusieurs donc il n’est pas indispensable de lire 100 livres pour réussir le défi. Je m’y suis lancée et tiens les comptes sur cette page. Ça vous dit ?

Jeudi une photo

Jeudi 100 mots de la page 100

« Le père apparaît, armé d’une grande scie de bûcheron, et crire :

« Laissez les enfants tranquilles, madame Körner !

– Mais ce sont les miens, monsieur Brinkmann !

– Les miens aussi ! » hurle-t-il en réponse. et, tans qu’il s’approche, il déclare froidement :

« Je vais les couper. Avec ma scie. Je prendrais pour moi un moitié de Lotte et une moitié de Louise, et vous aurez les deux autres moitiés, madame Körner ! »

Les deux jumelles, tremblantes, ne font qu’un bond vers leurs couvertures. 

Maman, les bras en croix, barre la route au père.

« Vous ne passez pas, monsieur Brinkmann ! »

La père l’écarte sans plus de façon… »

KÄSTNER, Erich. Deux pour une. Le livre de poche jeunesse, 2016. page 100

Traduction de l’allemand par René LASNE

Pix : aamiraimer via pixabaymoritz320 via pixabay, moi et langll via pixabay

Celle que

On est en 2018. Les années ont du sens pour chacun. Pour moi, le retour du 8 dans les unités, c’est la fin d’une grande boucle de dix ans pendant lesquels tout a changé.

En 2008, j’ai été titularisée, j’ai pris mon poste au Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve Sans Eau, j’ai dû arrêter de me cacher derrière l’étiquette « stagiaire », derrière ma tutrice, derrière les deux autres collègues profdocs en poste avec moi dans mon bahut provisoire, j’ai dû assumer un CDI où j’exerçais seule, avec une Chef qui m’attendait au tournant, demandait à être convaincue, acceptait de l’être d’ailleurs, répondre aux attentes de collègues qui voulaient pouvoir utiliser le CDI comme outil de travail et partager ce travail avec une profdoc, répondre aux attentes des élèves qui voulaient un CDI vivant mais qui ne le formalisaient pas ainsi, répondre à mes propres exigences qui étaient sans doute les plus lourdes de toutes.

En 2008, jusqu’en juin, j’ai bossé à être titularisé, j’ai entériné mon choix de vie professionnelle, pour une bonne partie de ma vie, jusqu’à ma retraite ou ma reconversion, sans n’avoir aucune plan de reconversion.

En 2008, ma grand-mère est morte. Elle n’était plus en bonne santé depuis longtemps mais elle n’était pas mourante non plus. Elle s’est senti mal, a été hospitalisée, a perdu connaissance, puis elle est morte. En quelques jours. Il y a encore un trou béant là où elle occupait tant de place. Sa mort, c’est aussi la première que j’assumais en tant qu’adulte. M’absenter de mon travail, voyager seule, en urgence, retrouver la famille là-bas, analyser à toute vitesse tout ce qui se passait dans ma tête ces jours-là, comprendre comment dire au revoir à elle mais aussi à toute une part de ma vie, un appartement que j’ai toujours connu, tous les lieux qu’il n’y aurait plus de raison que je fréquente, ne pas ma laisser porter par les autres, par mes parents, mon oncle, pour trop en tout cas. Partir à la Capitale, sans billet de retour. C’était étrange. Cette mort a été un choc. Une rupture.

En 2008, on était installés dans notre appartement depuis pas si longtemps puisqu’on avait posé nos cartons en septembre 2007. Celuiquim’accompagne apprenait à vivre sans sa mère. Moi, je désapprenais à vivre seule. Nous deux, on apprenait à vivre ensemble.

En 2008, finalement, j’ai dû définitivement devenir adulte. Autant que je puisse l’être, je suppose.

En 2008, j’ai aussi fait ma première crise d’épilepsie. J’étais loin de le nommer ainsi, il a fallu de longs mois avant un diagnostique. Surtout que cette crise est restée isolée pendant un moment. C’était en novembre, je crois. Je n’ai jamais noté la date. J’étais seule chez moi. J’ai appelé Celuiquej’aime, qui était en virée avec Le Prince des Quenouilles. L’autre plaisantait, croyant que je ne l’entendais pas. Je me souviens « Dis lui de péter un coup, ça la détendra ». Peut-être qu’il savait que je l’entendais, réflexion faite.

Peut-être que c’est là que se loge pas mal de choses, dans cette première crise absolument pas prise au sérieux, par ces deux mecs rigolant alors que je tremblais. Ils ne me voyaient pas. Est-ce que si Celuiquej’aime avait été là, s’il m’avait vu, s’était inquiété, cela aurait changé quelque chose ? Peut-être.

La vérité c’est que cette épilepsie, j’en ai fait mon problème, que je dois gérer seule. Je m’en suis propulser responsable, je m’excuse et m’en veux quand elle impacte les autres. Je n’arrive pas, même pas loin de dix ans après la première crise, même pas loin de dix ans après le diagnostique, à la mettre à sa place : une maladie.

Je suis malade. Je ne me vois pas malade.

C’est là que je dois en venir, c’est ça que je dois écrire, ce pour quoi j’ai ouvert l’ordinateur. Mon psy m’a demandé pourquoi, ce qui me faisait peur, qu’est-ce que je n’admettais pas. Je peux dire « je suis malade », je peux l’écrire. Mais je ne l’ai pas réellement intégré, reçu, accepté.

Pourquoi ? Je résiste.

Pourquoi ? J’ai envie de dire que c’est en partie la faute des autres. Celuiquej’aime, mes parents, mes proches. On ne me voit pas comme malade. Quand je fais une crise maintenant, j’ai la sensation d’agacer Celuiquej’aime. « Encore un moment gâché », une sortie, une soirée, un restau, un ciné… Je le lis sur son visage. Les autres ? Je ne sais pas depuis quand on ne m’a pas demandé des nouvelles de mon épilepsie, de mon traitement. « On », j’entends mes parents, en particulier. Mais pas qu’eux. Les proches.

Mon psy dit qu’ils ne peuvent pas me voir malade si moi-même je ne me sens pas l’être, si je continue d’envoyer l’image de quelqu’un qui va bien. Il a raison, ça ne peut pas être juste la faute des autres. Alors pourquoi je résiste ?

Parce que je n’ai pas envie d’être cette personne handicapée par une maladie. Parce que, c’est bien léger comparé à des tas de maladies, de blessures, de handicape, mais une épilepsie, même dans la forme légère de la mienne, c’est handicapant. Ça suppose de prendre un traitement quotidien, de ne pas me pousser trop loin dans la fatigue, de surveiller les moments de stress mais aussi les moments de détente.

Parce que je n’ai pas envie d’être cette compagne, cette mère, cette amie, qui ne peut pas. Qui ne peut pas aller au restaurant le soir, au cinéma, ailleurs, en étant sûre qu’elle ira bien. Qui ne peut pas garantir qu’elle ne se mettra pas à trembler, qu’elle ne gâchera pas tout.

Et pourtant, je le suis. Je m’interdis déjà ces situations « à risque ». J’essuie déjà des crises. Je le sais. Je n’en ai pas envie, mais je suis déjà cette personne là. La seule différence c’est que je m’autorise à l’oublier, de temps en temps.

Je ne sais pas comment m’y prendre, comment l’intégrer. J’ai la sensation que tant que rien ne vient de l’extérieur, je n’arriverais pas à le faire passer à l’intérieur mais si rien ne vient de moi, ça ne pourra pas m’être renvoyé de l’extérieur.

Je tourne donc en rond. Je cherche les clés. Je pensais qu’écrire m’aiderait un peu à les trouver. Et même pas. Tant pis, ça aura toujours servi à écrire. Donc à respirer.

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Jeudi citation

« Vivre c’est formidable mais ça n’est pas sérieux, ça n’est pas grave. Il faut fuir la gravité des imbéciles, il faut fuir ça de toutes ses forces. C’est une aventure, c’est presque un jeu »

Jacques Brel

 

Jeudi Top 5

Les 5 personnages de livre avec lesquels je voudrais boire un thé

  1. Ophélie, La Passe-Miroir de Christelle Dabos
  2. Tiphaine Patraque, Les Annales du Disque Monde, Terry Pratchett
  3. Le Fou/Ambre, L’Assassin Royal et Les Aventuriers de la mer de Robin Hobb
  4. Siméon Morlevent, Oh Boy ! de Marie-Aude Murail
  5. Le Chapelier fou, le Lièvre de Mars et le Loire, Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll

Et vous ?

 

Jeudi une photo

Jeudi 100 mots de la pag e 100

« Ensuite il y avait un autre couplet et l’on reprenait le refrain. et voilà que le frère José s’endormit pour de bon. Il avait même la tête inclinée. Personne n’avait le courage de le réveiller. Même pas les autres frères comme ça aurait dû normalement se produire. Mais non. quand sonna la clochette de l’évangile et que tout le monde avait déjà terminé et commençait à s’agenouiller, le frère José se réveillât en sursaut et entonna tout seul :

Volez, volez, céleste messagers,

Vers Joseph à toutes ailes accourez…

Ce fut un désastre. Un éclat de rire général. Il fallut que… »

VASCONCELOS, José Mauro de. Allons réveiller le soleil. Le Livre de poche jeunesse, 1985. Traduction d’Alice RAILLARD.

Pix : Bosmanerwin, StockSnap et VaniMasaro via Pixabay

 

Pas solide

Je ne me sens pas solide.

C’est presque toujours comme ça après une crise. Je me remets à douter de moi, de ma capacité physique à faire les choses, j’appréhende d’être mal à des moments importants, j’ose encore moins me lancer, je rentre bien profond à l’intérieur des frontières de ma zone de confort.

J’ai fait une crise la semaine dernière, seule à la maison. Depuis combien de temps n’avais-je pas toute une soirée et une nuit entière seule devant moi ? Je ne sais plus. Ça datait d’Avant, celui au A majuscule qui désigne les années que l’on n’a pas partagées avec Peanuts. Je n’avais rien prévu d’extraordinaire : plusieurs épisodes de série, une pizza, dormir au milieu du lit. J’ai regardé un peu ma série, en tremblant, en interrompant les épisodes quand je ne tenais plus en place, j’ai maudit mon corps, ma neuro, parce que dans ces moments-là il me faut des coupables, ma colère s’attache à l’extérieur, ne revient en boomerang contre moi-même que le lendemain. Depuis combien de temps n’avais-je pas fait une crise alors que j’étais seule ? Je ne sais plus. C’est bizarre combien c’est pire alors que personne ne peut rien faire de plus. Si ce n’est être là. Comme quoi, c’est important d’être là. 

Je ne me sens pas solide, j’ai envie d’entrer tout au fond de moi-même tout en ayant envie de m’extraire de ce corps là. C’est détestable comme dichotomie.

Ça va durer un temps. Je vois ma neurologue mercredi alors ça durera au moins jusque là et sans doute les jours qui suivent. Puis je vais oublier un peu, jusqu’à me faire faucher, de nouveau. Des fois je me demande combien de temps encore je vais pouvoir supporter ça, reprendre confiance jusqu’au prochain coup dans le dos. Puis je me rappelle que je n’ai pas le choix. Parfois je m’imagine que ça va se régler, comme la neuro le dit, avec le temps. Puis je me rappelle qu’elle avait dit que c’était sans doute l’affaire de quatre ou cinq ans. Il y a 9 ans.

Ce n’est pas évident de s’aimer, dans ces moments là, vous savez.