Lettre à l’ado de 15 ans que j’ai étée

Salut Moi.

Il est difficile de commencer cette lettre, tu sais. Je ne vais pas te demander comment tu vas, je le sais. Quoi de neuf, je le sais. Ce serait plutôt l’inverse, qui aurait du sens. Oui, tiens.

Salut Moi. Toi, ça va. Et c’est vrai. Ça va bien. S’il y a une chose que je dois te dire, une chose que tu dois savoir, c’est celle-là : ça va et je suis heureuse dans ma vie. Je suis amoureuse (et il m’aime aussi, ça te change). On a un enfant, oui oui, tu as fini par le vouloir, et il est épatant, tu ne t’attendras pas à quel point, et tu vas l’aimer, tu ne t’attendras pas à quel point non plus. J’ai un métier qui me plait, dans lequel je me sens bien, et qu’on me dit que je fais bien et à force, j’y crois. On a un chez nous bien chouette, où on se sent bien, avec des meubles chinés, des emporte-pièces en forme d’étoile filante, de chevalier, de tour Eiffel et de dragon (si, tu verras, tu seras très contente de les trouver et tu sauras quoi en faire), des plantes vertes qui ne meurent pas systématiquement, et les deux voiliers de Papy accrochés au mur. Et il y a des livres partout, tout le temps.

Je pourrais te révéler plein de choses sur ce qui t’attends. Je pourrais te donner des tas de mise en garde. Et je sais que tu attends. Tu en as envie, tu as le sentiment d’en avoir besoin. On est comme ça, ça n’a pas changé : on a besoin d’anticiper de prévoir tous les scénarios possibles, de s’attendre au pire, au meilleur aussi mais soyons honnête, surtout au pire, on veut pouvoir prévoir.

Tu vas me détester pour ce que je vais t’écrire maintenant. Tu vas m’en vouloir, tu vas croire que j’ai oublié. Et ça va durer quelques années. Parce que je sais que tu ne vas pas bien. Je sais que ça va durer encore un moment. Mais je ne peux pas tout te dire. J’ai besoin que tu comprennes : si je te dis maintenant comment aller mieux, tout de suite, ça va tout gâcher. Parce que si on en est là maintenant, c’est aussi parce que tu traverses, parce que tu vas traverser, des mauvais moments – et des bons, des tas, mais des mauvais – et que ça va te construire, nous construire. Et qu’on aura ce qu’on a maintenant. Et qu’on sera qui on est maintenant. Et non, tu ne veux pas gâcher ça même si tu ne le sais pas encore.

Allez, je t’aide à voir le positif : j’aime ma vie actuelle au point de ne pas vouloir que tu la changes. Si ça, ce n’est pas une bonne nouvelle ! Allez, je suis aussi totalement honnête, il y a des choses dont je me passerais bien et que je t’épargnerais volontiers. Mais il y a « l’effet domino » : si tu changes certaines choses, d’autres changeront en conséquence. Par exemple, je pourrais te dire des paquets de trucs concernant notre sœur. Mais elle est – indirectement et malgré elle mais elle est – en rapport avec ta rencontre avec l’homme qui partage ta vie actuellement. Donc s’il te plait, ne t’éloigne pas d’elle. Enfin, pas tout de suite. Par contre, une fois que tu auras rencontré cet homme, ou plutôt… disons, ce mec, parce que vous n’aurez pas encore l’âge où tu en parleras comme d’un homme, éloigne toi d’elle. Mets de la distance, arrête de ménager nos parents, et arrête, je t’en prie, arrête de croire que parce qu’elle, elle t’aime, que parce qu’elle, elle raconte des souvenirs de ton enfance, que parce qu’elle, elle a une histoire commune avec toi, qu’à cause de tout ça tu lui dois quelque chose. Je vais te donner une autorisation qu’on se donnera trop tard : on a le droit de ne pas avoir de véritable lien avec elle, de ne pas se sentir sœur, de ne pas être réciproque. Et surtout, on a le droit de ne pas l’aimer.

On a le droit, aussi, de reprocher des choses à nos parents sans pour autant les aimer moins, mal, ou pas assez. Entre toi et toi, je n’attends pas la « crise d’ado » caricaturale par laquelle tu ne passeras jamais, les cris et les portes claquées. Mais dans ta tête, tu peux, tu en as le droit.

Épargne-toi : ils ne verront rien. Je sais, en particulier, ce que tu fais, avec la nourriture. Pour le moment, tu mets un mouchoir dessus, tu n’en parles pas, pas même avec toi, mais je sais. Non, tu n’as faim, pas autant. Non, ce n’est de la gourmandise. Tu vas continuer. Ça va se voir. Mais ils ne verront rien, jamais. Parce qu’ils sont comme ça. Toi, par contre, tu es en train d’en prendre pour dix ans, de ce truc avec la bouffe.

Pendant que je parles de choses rudes, tu as quelques années devant toi mais tes grands-mères ne sont pas éternelles. Et d’une certaine façon, on peut être absente avant d’être morte. Penses-y.

J’ai de bonnes nouvelles, tout de même.

Ce que tu as vécu au collège : c’est fini. Ah, oui, peut-être que ça t’aidera d’y mettre un nom tout de suite plutôt que dans dix ans alors que je te le dis : c’était du harcèlement. Du harcèlement scolaire. D’ici quelques années, c’est un terme qui sera repris et presque banalisé. Tu n’as pas besoin que je te redonne leurs noms, tu les connais, et tu ne les oublieras pas. Tu n’as pas besoin que je te rappelle des faits, tu les connais, et tu en oublieras certains. Et bien c’est fini. Non, tu ne vas pas te transformer en nana ultra populaire dont toutes les filles veulent devenir l’amie et que tous les mecs rêvent d’inviter au bal de fin d’année. Mais tu vas réussir à te faire des amies. Elles ne te traiteront pas toujours bien, mais ça c’est parce que vous êtes des ados, et ça n’atteindra jamais, jamais, le niveau que ça a atteint. Puis pour être honnête, tu ne les traiteras pas toujours bien non plus, alors… Tu ne l’appelles pas encore ainsi, mais tu as rencontré quelqu’un qui deviendra ta petite sœur de cœur, elle est précieuse. Pour le reste, essaie de ne pas mettre 100% de toi et même un peu plus dans tes relations d’amitié. Je sais que je dis ça dans le vent, tu n’y arriveras pas, mais j’aurais tenté de te prévenir.

Ton frangin, ben tu vois, tu dirais juste « mon frère », mais en fait, c’est vraiment ton frangin. C’est juste que… ben il a ses souffrances aussi et que vous préférez les soigner chacun de votre côté. Vous finirez par comprendre que c’est chouette de faire des choses ensembles aussi. En tout cas, tu peux compter sur lui. Et efface moi cette grimace tout de suite, vos relations vont changer, c’est promis.

Autre bonne nouvelle, il va y avoir des chevaux dans ta vie pendant quelques années encore, ils vont revenir. Plus maintenant, je ne vais pas te mentir, mais ça ne te manque pas pareil. Fais le plein de caresses, passe des heures à respirer des crinières et à poser tes mains sur des encolures, accumule, profite.

Et tu sais, Internet. Tu n’as pas la moindre idée des possibilités que cette chose va t’offrir ! Ouais, pour l’instant c’est le truc sur les ordis du CDI mais ça va devenir immense, et ça va t’ouvrir des horizons dingues. Internet est même à l’origine de plusieurs de tes plus belles amitiés. Si, si, tu verras.

Parmi les conseils qui te paraîtront pas forcément les plus pertinents mais je sais de quoi je parle : ce n’est pas à la minute mais quitte cette gynéco. Essaie de trouver quelqu’un d’autre, une sage-femme dans l’idéal (oui oui, elle peut faire un suivi gynéco, elle ne s’occupe pas que des grossesses et des accouchements, et non, notre mère n’est pas la meilleure personne avec qui parler du choix d’un médecin. Tente ton infirmière de l’Internat plutôt), ou au moins un ou une médecin qui t’écoute vraiment et ne t’assène pas des vérités. Et t’épargne un touchée vaginal à chaque visite alors que tu es vierge. C’est plus important que ça en a l’air.

Et pendant qu’on parle de Soignants, n’écoute pas ce connard de médecin de famille, c’est un misogyne (rassure moi, tu sais déjà ce que veux dire misogyne ? C’est synonyme de phallocrate, ça je sais que tu te le connais parce qu’on l’a lu dans un album il y a des années et qu’on s’en souvient encore) doublé d’un sale con imbu de sa position de Docteur. Et oui, tu le sais, ce serait bien d’aller voir un psy. Tu finiras par le faire. Si tu pouvais commencer plus tôt, on s’épargnerait sans doute des choses. Mais là, tu vois, on est en plein dans le risque de l’effet domino.

Et puisqu’on parle de médecins, tu vas avoir un problème de santé. Un truc ni franchement grave ni franchement invalidant mais emmerdant. C’est une forme de, et non, ne t’effraie pas à ce nom, tu crois connaître mais il y a plein de facettes à cette maladie, c’est donc une forme d’épilepsie. Ça va se manifester une première fois fin 2008. Va voir un neurologue. Je sais que ça t’effraie mais n’attends pas un an. Vas-y tout de suite. Et même s’il ou elle ne détecte rien au début, rappelle toi : c’est de l’épilepsie, ça reviendra, il ne faut surtout pas prendre d’antidépresseurs même si on te les prescrit, et n’arrête jamais brutalement un anxiolytique même si un médecin te dit de faire comme ça. Change de médecin, s’il te dit de faire comme ça.

N’écoute pas trop ta Petite Voix. Elle dit beaucoup de choses vraies, mais elle te le dit mal.

Et, détail, je ne prétends pas te faire devenir sportive mais si tu pouvais vraiment essayer de faire quelque chose pour muscler nos bras, ce serait sympa. Fous la paix à tes cuisses et tes hanches, mais commence à bosser les biceps s’il te plait.

Je vais te laisser. Je voudrais que tu gardes en tête qu’à la fin, tout va bien, qu’avoir 25 ans c’est mieux que 15 sans être si bien que ça mais que la trentaine, c’est le pied. C’est le bout du monde, je sais. Mais ça vaut le coup d’attendre.

Je t’embrasse, petite Moi. Avec beaucoup d’affection, bien que je sais que ça t’étonne te ta part.

Toi

Note de bas de page

Exercice inspirée de la lecture de Lettres à l’ado que j’ai été et par Minka, qui s’est prêtée à l’exercice.

Ce qui se passe en fin d’année

J’ai vu passer sur Twitter ces derniers jours plusieurs tweets, souvent râleurs, sur la fin d’année dans les collèges et les lycées, le non accueil des élèves, ce genre de choses.

Je me rends compte que très souvent, les personnes qui tweetent à propos de ça sont concernées (des parents d’élèves, pour l’essentiel) mais ne savent pas forcément ce qui se passent dans les établissements pendant cette période de fin d’année.

Alors j’ai envie de raconter la fin d’année dans mon établissement.

Le Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve Sans Eau (et de la Rive Gauche du Grand Boueux, quand on y réfléchit) est un collège urbain de pas loin de 600 élèves, entre 40 et 50 professeur·e·s, une dizaine de personnels de Vie Scolaire, une demi douzaine d’administratif·ve·s et une quinzaine d’agent·e·s.

Cette année, les conseils de classe ont débuté dans la fin de la deuxième semaine de juin (celle du 4) pour se terminer au début de la quatrième à raison de 4 par soir, jusqu’à 19h. Il était nécessaire de placer les conseils de classe à ces dates car il y a des délais à tenir en rapport avec les commissions d’appel concernant les passages et redoublements (on dit « maintien », maintenant) et surtout, les orientations. Les dates de ces commissions sont indépendantes de notre établissement, nous ne pouvons pas les décider. Il y a également des échéances indépendantes de notre organisation concernant les élèves qui n’obtiennent pas l’orientation souhaitées (nombres de place limitées, pas de patron pour leurs CAP…) et qu’on réoriente en urgence avant la fermeture des serveurs d’affectation (autre date que nous ne maîtrisons pas).

Les manuels ont été rapportés la troisième semaine de juin. Les élèves ont été accueillis et les cours maintenus jusqu’au mardi 26 juin. L’établissement étant centre d’examen, il a été fermé à toustes les élèves le mercredi 27 parce qu’il fallait installer le Brevet, c’est-à-dire positionner les tables de toutes les salles en mode examen alors qu’on travaille pour la plupart en ilots, coller les étiquettes nominatives sur chaque table, installer la signalétique dans l’établissement, préparer les piles de copies, de brouillons, faire en sorte qu’un dictionnaire au moins soit consultable dans la salle pour les parties de l’épreuve de français où c’est autorisé, et j’en oublie sans doute parce que je n’y participe qu’indirectement. Le collège n’a ensuite accueilli que les candidat·e·s au Brevet les 28 et 29 car l’ensemble des personnels enseignants assurent les surveillances d’examens, et que même si certains étaient disponibles pour faire cours, les salles sont occupées. Les dates du Brevet, examen national, sont fixées par le Ministère. Nous n’avons, là non plus, aucune possibilité de les modifier.

Le collège a ensuite été rouvert pour l’ensemble de nos élèves jusqu’à aujourd’hui midi. Lundi et/ou mardi, les collègues de français, maths, histoire et sciences étaient convoqué·e·s pour corriger le Brevet. Les autres assuraient leurs horaires selon leurs emplois du temps habituels et accueillaient leurs élèves. (Pour tout dire, on accueillait aussi celleux des collègues assurant les corrections.)

Demain matin, nous sommes en réunions pédagogiques pour la constitution des classes. Ces réunions permettent que les professeur·e·s, qui connaissent bien les élèves pour les avoir eu une année scolaire en cours, composent elleux-mêmes les classes, associent certains élèves, en séparent, équilibrent les caractères, les points forts, les atouts, pour éviter que les chefs d’établissement utilisent simplement les moyennes, les options, le sexe et l’ordre alphabétique, et afin d’offrir à nos élèves des classes le plus équilibrées possible qui leur permettront de progresser, en tout cas, on l’espère. Ça nous prend trois heures facile.

Demain après-midi, nous avons un conseil pédagogique. Cette instance réunit l’ensemble des enseignant·e·s de l’établissement (selon comment elle est organisée, il y a des établissements où tous les profs ne sont pas convoqué·e·s), notre direction et des représentants de la vie scolaire. On va faire les bilans de certaines points de l’année et poser ce qui est déjà prévu pour l’année prochaine, afin qu’on puisse y travailler cet été (et oui). Dans la foulée, nous nous réunirons en Conseils d’Enseignements c’est-à-dire en équipe par disciplines (les profs en maths d’un côté, les profs d’histoire de l’autre, etc) ou de champs disciplinaires (dans mon collège, les profs de langues vivantes se voient ensemble même s’iels n’enseignent pas la même langues). Cela pour affiner certains projets et pour décider des progressions communes dans certaines disciplines. Afin de pouvoir y travailler cet été (et oui).

Demain, se joignent à nous les collègues ayant reçu leurs mutations et avec qui nous travaillerons l’année prochaine. L’occasion de se rencontrer et de savoir comment iels fonctionnent, afin que tout le monde s’adapte. Et éventuellement y travaille cet été (et… bref)

Vendredi matin, nous sommes toustes convoqué·e·s pour une formation. En effet, l’an prochain, un nouveau dispositif est mis en place dans l’établissement qui nécessite qu’on sache un certain nombre de choses. Ce sont les formateurs qui ont choisi cette date.

Et à midi, on fait le repas de fin d’année. Ça, c’est vrai, c’est nous qui le fixons. On « fait sauter » une après-midi de cours à nos élèves.

En juin, nous (un « nous » qui désigne l’ensemble des personnes travaillant dans l’établissement) avons également assuré les inscriptions des nouveaux élèves, le recrutement de nouveaux personnels de Vie Scolaire et d’AVS pour la prochaine rentrée, fait l’inventaire des ressources de l’établissement en matériel, documents, nourriture, déménagé deux salles de classe, repeint trois, déployé et configuré 30 nouveaux ordinateurs, fait l’état des stocks de manuels et passé la commande pour les manuels à distribuer à la rentrée, rencontré dans leurs établissements les professeur·e·s des écoles du secteur afin qu’iels nous présentent les élèves arrivant et nous transmettent toutes les infos importantes à connaître sur eux, téléphoné à toutes les écoles hors de notre secteur dont on reçoit aussi des élèves (une trentaine en tout), créé les classes de 6e, continué les cours, les sorties et autres activités pédagogiques, on a rempli les bulletins, corrigés les dernières copies, les devoirs supplémentaires que des élèves demandent toujours en fin de trimestre pour rattraper ce qu’iels peuvent sur leurs moyennes, reçu des familles d’élèves pour les orientations de 3e, en 4e vers la prépa pro, de 6e pour la SEGPA, vidé les casiers, les armoires de salle, on a fait le CA, la cérémonie des élèves « méritants », préparé le planning de la prochaine rentrée, on a dressé nos bilans, rédigés des projets, les vœux, on a préparé, pour plusieurs, notre départ de cet établissement, et j’oublie mille et une choses.

Il me reste à vous dire que chaque année, les premiers élèves à quitter l’établissement s’en vont aux alentours de la première semaine de juin et qu’il en va ainsi tout au long du mois. Que dès le début du mois de juin, les élèves sont fatigué·e·s, ont encore plus de mal que d’habitude à se concentrer, qu’iels comptent les jours. Qu’à partir du moment où on ne note plus, iels ne font plus le travaillent demandé, avec l’absolution des familles dans la grande majorité des cas. Qu’ici, depuis 2 semaines, la température dépasse les 30° en journée, y compris dans les salles de classe. Qu’iels n’étaient que 70 lundi, au plus fort de la journée. Que ce sont, à celleux là, leurs journées préférées, celles où tout le monde se relâche, où les rapports s’assouplissent, où C ose confier à sa prof d’Italien qu’elle se faisait aider par une voisine née à Vintimille pour ses devoirs maisons mais qu’elle a appris aussi plein de choses comme ça, où V raconte à un surveillant qu’il voit sa mère pour les vacances et qu’en fait, quand ses parents prétendent à l’établissement qu’elle est présente le reste de l’année, c’est faux, où J explique à sa prof de SVT qu’elle se force à manger mais qu’elle maigrit quand même, qu’elle veut pas, que ça l’inquiète et finit chez l’infirmière avec des recommandations pour l’été, qu’A avoue qu’elle est la seule de son groupe de potes à ne pas partir en vacances, qu’iels l’apprennent là et improvisent au brûle-pourpoint qu’elle passe quelques nuits chez les un·e·s et les autres entre juillet et août selon quand iels sont là et histoire qu’elle ne reste pas en tête à tête avec son énervant petit frère et sa mère qui est, bah, la mère d’une ado, quoi. Que ça a du bon, aussi, d’avoir ces jours ascolaires à la fin d’une année de travail.

Voilà. Dans deux jours, je suis en vacances. Dans quatre, je commence à préparer mes cours pour l’année prochaine. Bon début juillet à toustes.

Ecriture quasi automatique d’après une photo de ma douce Shaya

Je me souviens de Noël. Des illuminations, des guirlandes, des rues qui se paraient, des couleurs, des lumières qui voulaient repousser l’Hiver, des morsures de froid, des appartements trop chauffés. Je me souviens à hauteur d’enfants de ces adultes que je trouvais étranges mais qu’on nommait famille, de ces gens dont je ne comprenais pas le fonctionnement, que je voyais trop peu pour savoir les décoder, une fois l’an, en fait, qui vivaient trop loin de mes mondes, de cette fratrie immense dont je ne vois que maintenant qu’elle était faite de beaucoup de trop, de blessures, de non dit, de semblons. Je me souviens de ces fêtes pendant lesquelles je finissais par entrer dedans moi pour me tenir compagnie et je me souviens que ce n’était pas triste, que c’était ainsi que j’étais enfant. Je me souviens de cette ville qui restera l’Hiver, quoique j’en fasse maintenant parce qu’elle n’existe plus. Je me souviens de la neige dans ses vieilles rues, de ses cygnes blancs dans les canaux dont je me demandais qu’ils doivent avoir froid, dans l’eau, mais pourquoi nagent-ils ?, de la boue sous les semelles, de l’eau belle et noire, partout, du manège que j’ai appris à ne pas réclamer. Je me souviens du chien filou qu’on suivait en promenade, de son dos devant nous, de ses oreilles, l’une noire, l’autre blanche, si expressives. Je me souviens de cette phrase de ma mère dont je ne comprenais pas le sens « Non, ne l’appelle pas, on ne le connaît pas quand il fait des bêtises ». Je me souviens de l’abîme de perplexitude dans laquelle cette phrase me plongeait. Je me souviens que je ne demandais pas, que j’avais un peu peur de trop parler à ma mère quand on était là-bas, elle n’était pas comme d’habitude, entourée de ses sœurs. Je me souviens comment, des années plus tard, alors que j’y repensais complètement par hasard, j’ai compris qu’elle voulait dire « Fais comme si on ne le connaissait pas ». Je me souviens que même des années plus tard, j’ai trouvé ça con, je le connaissais et je l’aimais, ce chien, même quand il faisait des bêtises de chien. Je me souviens que ce chien n’est jamais mort. Il est parti se balader et n’est pas revenu. Il avait un collier, un tatouage, s’il avait été blessé, accidenté, mis en fourrière, on l’aurait su. Non, il a disparu. Il faut dire qu’il était également apparu. Tiens, maintenant, je me demande s’il n’était pas une sorte d’Elemental. Oui, voilà, il l’était sans doute, cela expliquerait bien des choses. Je me souviens du salon aux deux canapés, des paquets empilés et que les plus gros étaient toujours pour ma cousine. Je me souviens qu’ouvrir les paquets par ordre de taille n’éviter pas les déceptions. Je me souviens qu’on me connaissait mal mais qu’on ne s’en rendait pas compte. Je me souviens que je n’ai rarement été autant une enfant et aussi peu quelqu’un que dans ces moments là. Je me souviens de l’échappée d’entre deux le matin, mon père et moi, après le réveillon, avant le nouveau festin. Je me souviens du calme qui nous tombait d’abord dessus puis qui nous enveloppait. Je me souviens d’un oeil sur la montre et de la tentation de profiter encore un peu. Je me souviens de ma grande cousine écrivant le prénom de mon amoureux dans la neige avec sa chaussure, de nuit, sur un trottoir. Je me souviens lui avoir menti, je n’avais pas d’amoureux. Je me souviens que j’avais essayé de dire la vérité et qu’elle ne m’avait pas cru et que mentir m’avait permis d’avoir la paix. Je me souviens que j’étais pressée d’y arriver mais aussi de m’en en aller. Je me souviens de cette grand-mère qui était la mienne un peu mais celle de tout le monde beaucoup. Je me souviens qu’elle nous aimait comme une tribu et je me souviens qu’elle ne le disait pas. Je me souviens que souvent, je me disais qu’autant j’aurais pu ne pas être là. Je me souviens que les adultes aimaient à se débarrasser de nous. Je me souviens qu’on aimait que les adultes se débarrassent de nous. Je me souviens qu’un jour, les adultes c’étaient aussi nous. Je me souviens que je dormais toujours mal. Je me souviens qu’une année, j’ai vomi tout mon vin et mon repas dans les toilettes et suis retournée m’asseoir à table, personne n’en a jamais rien su. Je me souviens que c’était aussi ça, pouvoir se retrouver à vomir sa biture sans que personne ne voit rien. A force de me souvenir, j’ai la sensation d’avoir surtout été invisible. Je me souviens de la première fois où ma grand-mère a ri quand ma mère lui disait que j’étais là, que j’étais moi, qu’elle riait comme à une bonne plaisanterie, parce qu’elle, elle parlait de sa petite-fille, celle qui avait 13 ou 14 ans, pas de cette jeune femme inconnue assise à sa table. Je me souviens des Noël Alzheimer. Je me souviens de la nappe dont on disait chaque année qu’il fallait la changer. Je me souviens des guirlandes clignotantes qui ont traversé les années. Je me souviens du papier cadeau moches à motifs oranges et or dont le rouleau était si énorme qu’on n’en est jamais venu à bout. Je me souviens qu’on voulait voir les dessins animés mais qu’on nous appelait toujours pour passer à table au moment où ça commençait. Je me souviens qu’on mangeait des bûches glacées parce que c’est plus léger mais que moi, j’aimais les bûches pâtissières bon marché. Je me souviens des huîtres, je me souviens d’en avoir ouvert. Je me souviens du menu identique d’année en année. Je me souviens de certains sourire. Je me souviens des pulls et des chemises de nuit que ma grand mère achetait au marché. Je me souviens qu’on en riait parce que quoi qu’il arrive, ils étaient toujours affeux. Je me souviens des échanges en fin de soirée parce que tout de même, si les tailles, elle y allait un peu au hasard. Je me souviens du bruit de ses savates, dernière couchée, première levée. Je me souviens de sa silhouette dans la cuisine parce que nous nourrir c’était nous aimer à moins que ce ne soit l’inverse. Je me souviens de son petit lit dans le vieille appartement, de sa minuscule chambre comme une cabane. Je me souviens qu’on l’épuisait. Je me souviens qu’elle ne le disait jamais. Je me souviens des soirs, je me souviens des matins, je me souviens.

 

Bref. J’ai fait le ménage

Mercredi, 13h44. En vrac, j’ai.

Pris une douche.

Mis de l’ordre dans l’appartement.

Fais un masque à l’argile rose.

Habillé Peanuts, en trois fois.

Habillé mon corps personnel. En une seule fois.

Pris un petit déjeuner.

Lancé le DVD d’Azur et Asmar.

Lancé le disque de La Baleine bleue de Steve Warring.

Peins un cheval et des visages. Gardé le cheval, jeté les visages. Dessiné deux personnages au crayon gris. Géré une séance peinture avec un Peanuts très enthousiaste qui a peint une route avec deux voitures et un perroquet, une feuille tout en orange, une feuille en orange et en blanc, un « truc, c’est joli maman ? » et un peu la nappe mais c’est pas grave, elle est faite pour ça.

Eu des tas de conversation avec Peanuts. Pas forcément longue mais intéressantes.

Préparé un repas qui a eu un succès certains auprès de mon fils alors que ce n’était même pas des pâtes ni des saucisses.

Lu a Peanuts 5 livres, non 4, euh, attendez… Le Petit Prince en BD (une hérésie pour laquelle il a eu un coup de cœur sur une étagère de la bibliothèqueObelix et compagnie, l’histoire du loup qui se déguise en grand-mère pour manger le petit chaperon rouge mais ça ne se passe pas comme prévu… Ah ben non, 3, en fait.

Nettoyé la bouilloire et la carafe au vinaigre ménager.

Répété « Sur le canapé, on est assis ou couché. Pour être debout, tu peux en descendre », « Sur le lit, on est assis ou couché. Pour sauter, tu peux en descendre », « Je n’ai pas compris, tu peux enlever la tétine et me répéter ce que tu as dis ? », « Je ne sais pas. Viens, on va chercher » et « Qu’est-ce que je t’ai demandé ? » un bon nombre de fois.

Et aussi, j’ai fais le ménage de toutes les pièces de l’appartement.

Ça, c’est une histoire, ni drôle ni même originale. Elle commence au sein d’un couple dans lequel les tâches ménagères sont réparties plutôt équitablement. Pas forcément tout le temps mais l’un dans l’autre, en lissant sur l’année, ça tournait bien. Un couple, mon couple.

Il y a toujours cette tendance, tout de même, cette tentation. Bien que travaillant à plein temps, mon statue d’enseignante ma toujours assurée les mercredis de libre et ainsi que les vacances scolaires. C’est bien facile d’attendre à ce que celui des deux qui est plus souvent à la maison en fasse un peu plus. Surtout quand celui des deux, c’est celle, n’est-ce pas ? Alors pas tant sur le mercredi, sans doute, mais en période de vacances, bien certainement. Mais ça restait ponctuel, passager. Et il est difficile de réclamer à la personne qu’on aime d’assurer sa moitié de tâche alors qu’on a soi-même passé les deux journées précédentes à avaler une saison entière de série en DVD, sachez le.

Puis je suis tombée enceinte. Une grossesse plutôt cool qui ne m’a pas interdit grand chose, dans mes activités. Moins de 24h avant la naissance (surprise car très en avance sur la calendrier prévisionnel) de Peanuts, je remplissais, par exemple, le frigo pour, pensais-je, une bonne semaine. (Pour l’anecdote, cela a sauvé les meubles car quand je suis rentrée de la maternité 6 jours plus tard, on a mangé sur ces courses là pendant quelques jours. Ça n’a pas vidé les panières à linge, par contre.) Autant dire que le partage des tâches s’est plutôt bien maintenu jusque là.

Puis. Et bien, vous savez. Le congés maternité, qui fait que la femme est chez elle, pendant que l’homme travaille. D’autant que le mien, d’homme, il venait de changer de poste donc il en avait beaucoup, du travail, et tout ce qui va avec de préoccupation, stress et tout le toutim. Passé le chaos des premiers jours, la désorganisation totale des premières semaines, on a commencé à trouver un rythme.

Alors j’en entends qui pense « Oui, mais bon, son mec, il se levait, la nuit, pour donner des biberons », « Oui mais quand elle allait voir son psy, il se rendait disponible pour garder le môme », « Oui mais il faisait des choses, quand même ». Oui, il faisait ça. Parce que mon mec à moi n’est pas un connard misogyne et qu’en plus, il a compris qu’il est le père de notre enfant, que j’en suis la mère et que ça signifie qu’on est tous les deux ses parents. Il n’empêche que s’est installé un rythme et une organisation dans laquelle la répartition des tâches n’étaient plus équitable. D’autant que les tâches, elles ont augmenté. Non, je ne parle pas seulement de la quantité de linge, de draps, ou de surface à laver, je parle du nettoyage des biberons et de la chaise haute, de la préparation de repas spécifiques pour un nourrisson, je parle du bain à donner, de la poubelle de couches à vider, de la housse de la table à langer à changer. Je parle des rendez-vous chez le médecin à prendre et à assurer, des vaccins à aller chercher, du serum physiologique à avoir en quantité, des courses de liniment dans cette pharmacie précise qui vend cette marque précise et la bouteille 3€ moins cher qu’ailleurs et qu’au rythme ou elles passent les bouteilles, ça vaut le coût. Je parle du suivi des repas, de la surveillance de la couleur des selles, de la prévision des besoins en couches, de penser à remettre des kleenex et des carrés de coton dans le sac à langer. Je parle des soins à donner, des vêtements à acheter dans la taille du dessus, du dossier de la crèche à rapporter avant la date butoir, du chèque à faire pour le carnet de photos, des livres à rendre à la bibliothèque. Je parle des contraintes horaires, de la flexibilité indispensable et de l’adaptation permanente parce qu’à peine un truc est stable que déjà il change. Je parle d’être parents d’enfant en bas âge.

Et alors là, l’équilibre équitable des tâches, ha ha ha. Et je ne parle même pas de la charge mentale.

On a tout de même réussi à retomber plus ou moins sur nos pieds, l’un dans l’autre, en particulier depuis que Peanuts mange la même chose que nous (en gros, ses 18 mois, et non, je ne veux pas lancer un débat là-dessus).

Sauf que depuis des semaines et même des mois, les tâches qui reviennent à Celuiquej’aime « sur le papier », j’en assure une partie. Et surtout, que le ménage, ça devient toute une histoire. Parce que pendant qu’il le fait, il râle, rouspète, claque les portes, jette des trucs qui n’étaient pas forcément à jeter, qu’il s’agace, n’a pas envie, le fait quand même, le fait comprendre. Et surtout, parce qu’une fois qu’il l’a fait, Celuiquej’aime ne supporte pas qu’on dérange ce qu’il vient de ranger, qu’on salisse ce qu’il vient de laver. Et qu’en fait, ça dure jusqu’au milieu de la semaine. Logique ? Oui. Non. Ça dépend. Parce que, par exemple, quand il range mon bureau, il empile les papiers qui sont dessus. Et que pour les utiliser, j’ai bien besoin de les désempiler. Ce qu’il prend comme une mise en désordre de ce qu’il a rangé. Parce que Peanuts, qu’on vienne de ranger sa chambre, ça lui fait ni chaud ni froid, qu’il veut jouer, ou lire, et que donc il récupère le jouet, ou le livre, qu’on a rangé deux minutes avant. Que, accessoirement, il fait ça toute le temps, même quand je range sa chambre dans la semaine, c’est-à-dire quasi tous les jours. Parce que trois gouttes d’eau sur le sol de la salle de bain en sortant de la douche deviennent « avoir salie toute la salle de bain ». Parce qu’une trace de sauce tomate sur le plan de travail alors que je viens de terminer de préparer un repas pour trois en rentrant d’avoir fait les courses se transforme en « Je vais arrêter de faire le ménage, ça sert à rien ! ». Parce qu’il arrive, à trois ans et demi, qu’on se rate en faisant pipi et qu’il y ait des traces sur la lunette voire le sol des toilettes. Parce qu’en fait, cet appartement, on y vit, quoi.

Et que je ne supporte plus ça.

Dimanche dernier, Celuiquej’aime a boudé une bonne partie de l’après-midi. Partie de l’après-midi que j’avais demandé à consacrer à un salon du livre auquel je voulais aller, ça me tenait à cœur. « Qu’est-ce qu’il y a ? – Rien ». « Pourquoi tu fais la tête ? – Je fais pas la tête. » On y a été, oui, à mon salon du livre. J’ai eu des exemplaires dédicacés, parlé à deux auteur·e·s que j’aime beaucoup. Mais j’en garde un sale goût. « Ne dis pas qu’il n’y a rien, tu boudes ! – Non, je boude pas ». Tout en marchant 20 pas devant nous, en ne disant rien d’autres que les mots indispensables.

J’ai compris ensuite que c’était à cause du ménage, du rangement, de ce qu’il a fait, ce dimanche matin (pendant que je faisais les courses, parce que la veille, on était dans sa famille pour la journée). De ce que Peanuts et moi on a fait ensuite.

J’ai donc décidé de faire le ménage le mercredi, de lui libérer cette matinée par semaine dans laquelle il consacre deux heures à notre appartement, en prenant sur le temps qu’on passe ensemble, Peanuts et moi. Je lui ai proposé, en échange, qu’il établisse les menus de la semaine, parce que ça me pèse, de devoir choisir les repas, varier mais pas trop, équilibrer, rester dans des quantités qui satisfassent son appétit, dans des préparations que Peanuts accepte de manger. Il a dit qu’on verrait. ça ne lui parle pas, cette histoire de menu. N’a pas voulu en reparler. J’ai tout de même fait le ménage aujourd’hui. Même s’il avait été fait dimanche. Je ne lui laisse pas le choix, j’ai besoin que ça change.

Et c’est avec une sensation de libération, que j’ai fait ce ménage. Cette sensation d’acheter la liberté de ne pas surveiller chaque geste, chaque goutte, chaque grain de farine. La liberté de salir mon appartement en y vivant puisque c’est moi qui nettoie.

Alors que ce que j’ai fait ce matin, c’est déchargé mon mec d’une par non négligeable de ses responsabilités et de sa charge mentale sans garantie qu’il en fasse autant pour autre chose que je porte. Et je l’ai fait de moi-même, sans qu’il ne demande ni n’exige rien.

Alors que ce que j’ai fait ce matin, c’est préférer faire à la place de mon homme parce que c’est dur pour lui, comme si ce n’était pas dur pour moi, que c’est une régression dans mon couple et une régression pour les femmes d’une manière générale parce que si une féministe dans mon genre en couple avec un homme dans le sien n’arrive pas à partager équitablement tout cela, qui le peut ?

C’est surprenant, comme sensation, que ma raison sache que j’ai tort tout en n’arrivant pas à me défaire de cette impression de liberté gagnée.

 

Non, rien.

C’est un peu compliqué. D’écrire. De venir raconter. De confier. Déjà parce qu’il y a ces choses que je ne veux pas écrire ici. Puis celles que je ne peux pas trop dire parce que ça ne m’appartient pas ou parce que c’est mon devoir de réserve ou parce que d’autres raisons très valables.

Puis surtout, il y a toutes ces personnes autour de moi qui ne vont pas très bien. Voire par bien. Ou même pas bien du tout. Ce sont leurs job, leurs santés, leurs familles, leurs vies amoureuses, leurs identités, ce sont des mauvaises nouvelles, des nouvelles inquiétantes et des nouvelles tragiques, ce sont des situations compliquées, par forcément passagères. Ce sont des accumulations, des trop-pleins, des nouveautés, des qui durent depuis trop longtemps.

Et ce sont beaucoup de personnes. Des personnes que j’aime et à qui je tiens, sur une échelle allant de vraiment très proches à très bon collègue de travail.

Alors c’est un peu compliqué. D’écrire. De venir raconter. Parce que je mentirais en disant que tout va bien. Parce que ce n’est pas non plus que ça va mal. Ce sont… des petites choses, des agacements, des stress habituels, ce sont des inquiétudes pas si grave, des lassitudes, des usures. C’est aussi la frustration de ne pouvoir vraiment aider toutes ces personnes. C’est aussi cette empathie et que je suis une éponge alors quand celleux que j’aime ne vont pas si bien je ne peux aller qu’au moins un peu mal. Et qu’en même temps je ne suis pas légitime à venir me plaindre.

Donc j’ouvre le navigateur, l’onglet, l’article et je regarde clignoter le curseur puis je finis par tout fermer. Et l’un dans l’autre, et bien ça ira.

1, 2, 3, 4 jeudis ( 19)

Jeudi citation

Il est important de savoir d’où on vient ; quand on ne sait pas d’où on vient, on ne pas pas où on est, et quand on ne sait pas où on est, on ne sait pas où on va. Et quand on ne sait pas où on va, c’est qu’on fait sans doute fausse route. 

Terry PRATCHETT

dans les notes de l’auteur de Je m’habillerai de nuit : un roman du disque monde, L’Atalante, 2010, traduit de l’anglais par Patrick COUTON.

Jeudi photo

Paris, 2 mai 1968, par Paille via Flickr

Jeudi citation

« Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir, c’est bon pour les robinets ».

Boris VIAN

Jeudi 100 mots de la page 100

« Le capitaine Adrien Titus s’est offert une projection privée. Il a voulu voir la fille en duffle-coat en mouvement. Il l’a vue. Celle façons de bouger… merde. Il a voulu entendre sa vois. L’accent british est bidon, pseudo-shakespearien. Ça sent sont théâtre amateur. Merde de merde de merde, elle est anglaise comme je suis malgache ! Il ne la reconnaît pourtant plus. Plus vraiment. Plus tout à fait. Moins. Un peu quand même. C’est elle ? Ce n’est pas elle ? Il fait dire qu’avec ces nattes et ce duffle-coat… Moins conforme à son look habituel, on ne peut pas imaginer. Il a… »

PENNAC, Daniel. Le Cas Malaussène. Tome 1 : Ils m’ont menti. Gallimard, NRF, 2016. p. 100 de la version numérique.

Partir, rentrer, reprendre

Elle n’est pas venue, cette crise que j’appréhendais. Elle ne s’est pas totalement faite oublier tout de même. Je l’ai sentie, sous ma peau, trois fois. Assez pour ne pas me permettre d’imaginer qu’elles puissent avoir disparu. Suffisamment peu pour que je ne m’en inquiète pas trop.

On est donc parti. Jusqu’à la dernière minute, on n’était pas sûr de pouvoir, un truc de la famille des pas-grave-mais-faut-s’en-occuper-mais-s’en-occuper-le-week-end-c’est-compliqué. Mais on est parti.

On a dormi dans des hôtels, l’Enfant Cahouette dans un lit haut qui l’a ravi, on a vu des amies chères à mon cœur puissance dix, ma vieille tante qui est si vieille qu’elle est en fait ma grand-tante, mes parents, mon oncle que j’adore, des gens qui m’ont vue grandir, on a également vu des vaches mais Peanuts est déçu car elles n’ont pas fait meuh, des poules dont on a mangé les oeufs à peine pondus à la coque et là, c’est Peanuts qui a fait mmmmh, des tracteurs, une moto, des champs jaunes et verts à perte de vue, une cathédrale, une tour, des kilomètres de routes et d’autoroute, des montagnes, de la neige attachée sur une ligne de crête comme une funambule, on a mangé dans des tas d’endroits différents, parfois comme c’était prévu, parfois comme ça ne l’était pas, on a passé du temps avec notre fils, ensemble et séparément, il a fait des trous dans le jardin, planté des choses, goûté des tripes, conduit un tracteur à l’arrêt, touché des vaches, une vrai et une en plastique, reçu des livres en cadeaux, plusieurs, lus des tas de livres dont ses cadeaux, il s’est fait porté, il a couru, pédalé, réclamé, négocié, découvert, parlé de mieux en mieux, et on a profité.

Jusqu’au bout.

Jusqu’à un arrêt impromptu, sur la route du retour, « et si on sortait là ? », dans une ville qu’on pourrait dire des nôtres, où j’ai dansé, longuement, avec l’Enfant Loup, ivre de rire, au son d’une trompette de rue, un peu jazzie, sur un des parvis les plus touristiques de France.  Encore, Maman, encore ! Jusqu’à hier, la balade en librairie.

On a cette sensation d’être partis très longtemps et très loin alors que ce n’était pas si l’un et pas tant l’autre mais tout de même. C’était le break dont on avait besoin, de ceux qui rechargent les batteries. Pourtant, on a fait plein de choses, on ne s’est pas tant posé. Peut-être est-ce là, l’équilibre dont j’ai besoin pour rester sur le fil sans me faire faucher par les crises.

Maintenant, on reprend pied en douceur. J’ai enregistré des notes, vérifié mon cahier de texte en ligne, répondu à des mails, j’ai préparé ma lettre de veille, teint les cheveux en rouge, vérifié des piles de copie, préparé une mini exposition sur Mai 68.

Demain, je suis profdoc.

Peanuts s’est essayé plusieurs fois à la photo pendant les vacances. Ici, portrait de son père faisant la vaisselle.

La trouille

Les vacances sont presque là. Demain, la fin du boulot, lundi, prendre la route.

Elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Je suis fatiguée mais incapable de décrocher, de déconnecter, partir m’y obligera.

Oui, elles arrivent au bon moment, ces vacances.

Peanuts est excité, s’endort mal, tard, se réveille comme un petit zombie les matins d’école, il court après le rythme, en changer fera du bien.

C’est le bon moment, pour ces vacances.

Celuiquim’accompagne est débordé par son boulot. Tellement que ça déborde aussi à la maison, ça se déverse, ça s’installe.

Il le répète : elles arrivent au bon moment, ces vacances, elles se sont faites attendre, elles deviennent urgentes, il en a besoin.

Ça va faire du bien, ces vacances. On a fait les réservations et pris des rendez-vous, on a un programme avec des zones de floues de moins en moins floues. On va voir des gens qu’on aime, on va aller dans des endroits qu’on aime.

Oui, ça va faire du bien, ça arrive au bon moment.

Et plus ça approche, plus je stresse. J’ai la sensation d’être une bombe à retardement, la grenade tenue serrée dans la main, la bille de plomb se baladant en liberté dans un rouage qu’elle peut enrayer à tout moment. J’ai peur de faire une crise, d’en faire plusieurs, de gâcher les soirées au restaurant, les rencontres, en me mettant à trembler. J’ai peur d’effrayer mon fils, de perdre les quelques heures qu’on peut consacrer à des gens qu’on ne voit jamais.

Je suis de nouveau dans ces moments où je ne me sens pas solide. C’est un peu comme si elle était inévitable, cette crise. Comme si elles étaient inévitables, ces crises. Comme si elles allaient forcément arriver.

Et je ne sais pas quoi faire de cette peur. De cette pas-solidité. De cette grenade que j’ai la sensation d’être. Vraiment pas. Alors je couve ma trouille, m’étourdis en préparant mille et une choses… En me disant que c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Et ça me bouffe doucement.

L/V/ivre

Pendant les dernières vacances, Peanuts est parti 5 jours chez son grand-père. Je les ai passé pour l’essentiel à lire et regarder des films et des séries. J’en ai fait le plein, à en déborder, à enchaîner les épisodes, mettant en pause pour bricoler un repas vite fait et le prendre devant l’écran, à traîner mes livres à travers chaque pièce, à faire les choses d’une seule main sans vraiment regarder, à jongler entre les programmes de la journée et ceux du soir avec Celuiquim’accompagne, menant de front plusieurs histoires. Je me suis nourrie de fiction, je m’en suis repue, je m’en suis comblée, je m’en suis rassasiée.

Et ça m’a fait un bien fou.

– J’ai passé 5 jours sans Peanuts, ai-je dit à mon psy.

– Et alors ?

– J’ai à peine travaillé. J’ai vu du monde, pour une fois. Un peu. J’ai passé des heures sur Netflix. J’ai avalé les 2 saisons de Stranger Things en 72 heures. Et encore, j’ai regardé autres choses pendant ces 72 heures parce que l’Homme ne regardait pas Stranger Things. J’ai lu 4 livres aussi. J’ai fini une autre série aussi. Je me suis nourrie de fiction. Ça m’a fait un bien fou.

– Cela nourrit l’imaginaire.

– Sans doute que je suis plus faite d’imaginaire que je croyais. Ça m’avait manqué sans que je sache que c’est ce qui me manquait.

Des fois, on se parle comme ça avec mon psy.

Cette semaine j’ai commencé un livre. J’en ai lu 20 pages alors que mes yeux tentaient de se fermer malgré moi. Je l’ai posé en sachant déjà qu’il allait être important. Vingt pages volées à mon épuisement et déjà il m’habitait. Le lendemain, je sombrais dans le sommeil très tôt et sans l’ouvrir, c’était déjà frustrant d’être épuisée à ce point, ne pas y ajouter la frustration de n’arracher que quelques pages. Ne pas faire cela, non plus, à ce livre, de ne le lire qu’en pointillés, d’en perdre des paragraphes à cause du sommeil qui s’impose. Vendredi, j’ai pu commencer à m’y plonger. Et j’étais ferrée. Je suis tombée de fatigue mais le livre était installé à l’intérieur de moi. Même fermé, il était là. Même réveillée en pleine nuit par l’enfant, puis bien trop tôt le matin, même dans ce samedi à me sentir vaseuse, j’arrachais toutes les minutes possibles pour avancer ma lecture. Il fallait que je lise, que j’avance, que je sache. Et plus les pages passaient, plus j’étais triste à l’idée que j’allais terminer ce livre. J’avais besoin de l’avoir lu mais je ne voulais pas l’avoir fini.

Il n’y a guère de moment où je voudrais envoyer bouler toute ma famille et me mettre dans une bulle. Même quand je manque de sommeil – plus que d’ordinaire, que je suis aux toilettes, que j’arrache le temps d’un bain, je ne le ressens pas ainsi. Là, j’ai la sensation d’avoir passé ma matinée d’aujourd’hui à me battre, me battre contre les éléments pour pouvoir lire, pour pouvoir lire ce livre, parce que j’avais besoin de lui, parce qu’il y avait ce cri en moi que seule les dernières pages feraient taire.

Maintenant je suis un peu comme orpheline parce que je ne pourrais plus jamais lire ce livre pour la première fois.

Ça n’arrive pas souvent. Si vous ne l’avez jamais vécu, peu importe mes mots, vous ne le comprendrez pas tout à fait. Si vous savez de quoi je parle, peu importe mes mots, vous avez déjà tout compris de quoi je parlais.

S’il ne devait y avoir une seule réponse à « Pourquoi il faudrait lire ? », ce serait celle-là.

 

Cette profdoc là

Hier, ma collègue préférée et une de ses classes sont venues au CDI pour un de nos projets « lecture ». Comme les élèves nous renvoient régulièrement qu’iels n’aiment pas lire, n’y arrivent pas, s’ennuient, donc qu’iels ne lisent pas chez elleux, on s’est dit qu’on allait prendre une demi heure pour lire en classe. Chacun son livre, là où iels voulaient dans le CDI, le silence et nos mots. Plusieurs ont été très enthousiasmé·e·s par la consigne. D’autres, beaucoup moins. Plusieurs ont su tout de suite où iels voulaient s’installer. Confort des fauteuils du coin lecture pour certain·e·s, isolement au sol, dos contre un mur pour d’autres, la raideur des chaises de l’espace de travail où iels pouvaient lire cote contre cote avec les ami·e·s pour d’autres encore. Plusieurs n’ont pas bougé parce qu’ici ou ailleurs, bof.

J’ai quitté mon bureau. J’y suis bien mais ce n’était pas « le jeu ». On lisait, l’amie collègue et moi, aussi. J’ai pris un livre et un fauteuil d’où je voyais suffisamment d’élèves. Elle a choisi une chaise, d’où elle en voyait d’autres. On n’a pas eu besoin de se dire que si on restait voisines, on serait trop tentées de discuter.

J’ai été surprise. J’attendais avec plaisir cette heure de lecture. Je savais qu’iels joueraient le jeu. Je savais que L, M et C seraient assises très proches et ne décolleraient pas le nez de leurs livres. Je m’attendais à ce que D s’isole, qu’on doive séparer M et J, que D et A fassent semblant, que M fasse la mauvaise tête, que L tente de papoter avec J. Non, je n’ai pas été surprise par eux. J’ai été surprise par moi.

Il m’a fallu cinq bonnes minutes pour entrer dans mon livre. Cinq vraies longues minutes pour lire deux pages, revenir en arrière, m’apercevoir que j’avais déjà confondu Mom et Mamma et pas retenu le nom du narrateur. Je percevais le foutoir de mon bureau, les piles de documents qui attendaient que je m’occupe d’eux, les dossiers pour la semaine de la presse à côté des livres que je devais saisir d’ici la fin de journée et les trois énormes piles de livres à ranger.

Je n’arrivais pas à m’arrêter de travailler, à lâcher ma todolist, j’avais besoin d’avancer.

J’ai fait un signe à A pour qu’il colle les yeux à son livre plutôt qu’à la nuque (gracieuse, je concède) de J et je me suis mis une claque mentale. Et j’ai enfin réussi à me lancer et lire vraiment.

C’était agréable. C’est déstabilisant de ne pas avoir réussi à « tomber dans mon livre » comme je le fais d’ordinaire, comme ça, parce que hop, j’ai l’occasion d’avaler quelques pages, de sentir combien je me presse moi-même. Vraiment.

 

Plus tôt dans la journée, j’ai discuté avec une autre collègue d’une contrariété qui court la salle des profs. Encore une dont je n’étais pas au courant. « Mais je pensais que tu savais, tu sais toujours tout ! » Elle était sincère. Je l’ai été aussi « De moins en moins ». Et toujours autant quand j’ai ajouté « Ça n’a pas que des avantages d’être dans les petits papiers du Chef d’établissement ». Elle l’a concédé. Et moi je suis restée bête parce que je n’avais jamais pensé ça. C’est venu en le lui disant. Mais elle l’a concédé. Sans le savoir, elle l’a confirmé. C’est donc ça, c’est donc vrai. On ne me parle plus aussi librement. On se méfie de ce que je pourrais faire remonter.

C’est injuste parce que je ne répète pas. Parce que quand je rapporte des inquiétudes, des préoccupations, quand je remonte parce que ça concerne mes missions, c’est en ayant prévenu que j’allais lui en parler, c’est sans donner de noms, jamais. Même quand il demande « Mais qui dit ça ? », je réponds « Oh vous savez, les collègues, la salle des profs » ou bien « Ne me demandez pas, vous savez bien ». C’est injuste parce qu’il n’a pas besoin de moi pour savoir qui. C’est pour ça « Vous savez bien ». Vous savez bien qui et vous savez bien que vous n’avez pas besoin de moi pour savoir qui.

C’est de bonne guerre parce qu’avec d’autres collègues, d’autres Chefs, c’est moi qui me suis méfiée.

Je ne m’en fiche pas parce que ce n’est pas juste.

Je ne vais pas en faire une montagne parce que sinon, ça voudrait dire qu’il faut que je change les choses. Et que je ne vois pas comment.

 

Plus tard dans la journée, un élève a passé l’heure assis vraiment pas loin de moi. Je lui ai demandé comment ça allait. Il m’a répondu « Bien et vous madame ? » Et il a bouquiné. Sauf que je sais qu’il ne va pas bien parce qu’il l’a confié à quelqu’un qui me l’a répété histoire que j’ai un œil sur lui, puisque c’est un de mes rats de CDI. Ça m’a étonnée parce que c’est une prof que je trouve hâtive dans ses jugements, qui catégorisent beaucoup les élèves, tirent des conclusions dont elle ne démord pas. Mais c’est à elle qu’il a choisi de parler et pas à moi. Je n’en suis pas vexée. Je suis plutôt… insatisfaite de moi, sans perdre du vue que l’essentiel c’est qu’il ait parlé à quelqu’un.

Bref, hier, j’ai appris que je ne suis pas tout à fait celle que je croyais être dans mon travail. Et je ne sais trop quoi en penser…